








Rechercher / Vendre ce livre
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
Les Lauriers sont coupés
LA NAISSANCE DE JAMES JOYCE ET L’INVENTION PAR ÉDOUARD DUJARDIN DU MONOLOGUE INTÉRIEUR : “LA FORME MONOLOGUÉE” (CF. LA LETTRE CITÉE INFRA).
UN DES VINGT EXEMPLAIRES DE TÊTE SUR VÉLIN, LE PRÉCIEUX N° 1.
AVEC UN ENVOI AU PEINTRE JACQUES-ÉMILE BLANCHE QUI DESSINA LE PORTRAIT D’ÉDOUARD DUJARDIN GRAVÉ EN DOUBLE ÉTAT AU DÉBUT DU VOLUME DEVENU AINSI UNE SORTE D’EXEMPLAIRE DE DÉDICACE.
AVEC LA LETTRE EXTRAORDINAIRE ET CONNUE DU 21 AVRIL 1888, ICI RETROUVÉE, D’ÉDOUARD DUJARDIN À VITTORIO PICA, VÉRITABLE MANIFESTE LITTÉRAIRE REVENDIQUANT CET ART DE L’INTÉRIORITÉ QU’ADOPTERA PAR LA SUITE JAMES JOYCE.
CETTE LETTRE EST RELIÉE DÈS L’ORIGINE EN DEUX PARTIES QUI ENCHÂSSENT LE CORPS D’OUVRAGE.
SUPERBE RELIURE DE LORTIC RÉALISÉE À L’INSTIGATION DE JACQUES-ÉMILE BLANCHE AVEC SON CHIFFRE DORÉ SUR LA DOUBLURE.
EXEMPLAIRE TRÈS BIBLIOPHILIQUE ET NÉCESSAIRE À TOUTE COLLECTION SUR JAMES JOYCE
ÉDITION ORIGINALE
In-8 (190 x 125 mm)
TIRAGE : un des 20 EXEMPLAIRES DE TÊTE sur grand vélin français à la cuve, celui-ci numéroté 1
ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ à l’encre, sous la justification :
à Jacques É. Blanche
Édouard Dujardin
COLLATION ET ILLUSTRATION : portrait de l’auteur de profil d’après le dessin de Jacques-Émile Blanche gravé à l’eau-forte en double état, l’un à la sanguine avec remarque et l’autre en noir. La gravure est signée dans la planche “J. E. B. 88”
PIÈCE JOINTE : une lettre autographe signée d’Édouard Dujardin à Vittorio Pica, Paris, 21 avril 1888, 7 pp. in-12, encre noire, reliée en tête du volume pour les 4 premières pages, puis à la fin du volume pour les 3 dernières. Le brouillon de cette lettre a été publié par F. Weissman. Et elle a été évoquée dans maintes publications. Mais l’original de la lettre était perdu :
“J’avais bien songé, mon cher Pica, à publier non une préface à Les Lauriers sont coupés mais un article de quelques observations sur ce que j’ai voulu de ce roman. Mais à quoi bon ? L’œuvre importe, non les desseins. Et puis, je me convaincs mieux chaque jour que le mérite est à l’effort ; nul n’a rien fait qui vaille une théorie avant les cheveux gris, - à moins que ce ne soit de ceux nés pour fleurir et mourir tôt, Cimarosa, Raphaël, Shelley, Rimbaud, Laforgue. Nous ne méditerons jamais assez, afin de demeurer modestes, que Wagner à trente-cinq ans en était aux insignifiances de Lohengrin. C’est tout à titre amical, mon cher Pica, cette lettre de “renseignements” ; d’ailleurs vous marquez aux choses que nous faisons à Paris un intérêt si dévoué. - Je vais simplement vous transcrire le plan de l’article dont je vous parlais.
Subjectivisme. - Je commençais par des notes sur la marche des esprits que j’aperçois en ces derniers temps : l’objectivisme de Flaubert “voir la nature” est devenu le semi-subjectivisme des naturalistes “la nature à travers un tempérament” ; aujourd’hui quelque chose comme l’idée de Fichte, “le moi se pose et s’oppose le non-moi” : le sujet crée l’objet, l’âme crée le monde ; et toute action est dans l’âme du personnage, tout paysage suivant l’état d’âme.
Une première conclusion pratique : le roman à un seul personnage avant le roman à deux et à plusieurs.
Et le roman de quelques heures, d’une action banale, d’un personnage quelconque : toutes facilités.
J’appelle aussi votre attention, mon cher ami, sur la nécessité des “modèles” en littérature comme en peinture ; et quel essentiel modèle sera le soi !
Prose et lyrisme. - Cette notion du subjectivisme m’avait conduit à une importante affirmation. La vie d’âme est un continu emmêlement de lyrisme et de prose ; le roman qui voudra dire la vie d’âme sera balancé incessamment entre l’exaltation poétique et le quelconque du quotidien vulgaire. L’acquis du romantisme fut l’union du comique et du tragique [nous : cf. la préface de Cromwell] ; nous revendiquons - et non point par une juxtaposition de chapitres variés mais un paragraphe et même dans une phrase - la montée et le retomber de l’âme.
Transposition littéraire. - Le danger, ou le ridicule, d’un article tel est de toucher à tous problèmes. Il me fallait expliquer une fois de plus combien est chimérique la théorie naturaliste de la représentation des choses. J’appelle “transposition” le passage d’un phénomène de l’ordre réel à l’ordre artistique, - l’expression du phénomène par des moyens d’ordre abstrait et symbolique.
Comme il y a après l’arithmétique l’algèbre, il y a après l’art naturaliste (art de premier degré) un art de second degré, symbolique, si vous le voulez... Arriver, par la phrase, ou le trait, ou la mélodie, au schéma ! Je voudrais en des mélopées abstraire, aussi frustes que possibles, les lignes mélodiques essentielles.
Forme dramatique. - La forme en quelque sorte monologuée de Les Lauriers sont coupés n’était pas préconçue. Le roman a été commencé dans la narration accoutumée ; mais c’était impossible, et j’ai cherché le mode où le personnage [... reprise de la lettre à la fin du volume]
se présenterait de soi à l’intellection du lecteur.
La forme dramatique aujourd’hui est déshonorée par le théâtre, et à la fois est la préoccupation des littérateurs. C’est sans doute un drame sans théâtre qu’on cherche.
Le développement des formes artistiques est assurément à éliminer les agents réels. À l’origine, c’est le récit, l’épopée de l’aède ou du trouvère. Puis le théâtre, tragédie ou mystère, qui présente directement au public un personnage, mais dans la réalité anti-artistique de l’acteur et du décor. Et le roman, le livre. Mais le roman est trop œuvre de science, exposé de phénomènes.
Racine. - Racine a créé le drame non théâtral. Racine est le grand méconnu de l’art. Il fut le subjectiviste parfait, n’admettant que des états d’âme ; le suprême emmêleur du poétique et et du prosaïque ; l’exemplaire artiste transposant en art absolu la réalité. Le drame racinien écrit sans indication scénique pour des diseurs de cour, sans décor, dans l’enceinte des rangées d’auditeurs, est le drame non-théâtral, et le drame d’âme. Mais Racine a écrit dans la langue de son temps ; et ces admirateurs “à rebours” de Pétrone et de [Redon ???] n’ont jamais songé à le traduire ; ce serait admirer ce que le commun admire.
Que me restait-il à dire, mon cher Pica ? Parler du dictionnaire, de la grammaire, revendiquer une grammaire incoerciblement fondée sur un dictionnaire étymologique, pour obtenir toutes inflexions de langue ? Et puis, toutes les choses dites depuis des siècles ! Ah, cher ami, qu’il est donc vrai que tout a été dit et qu’il n’y a plus que les points de vue qui changent ! Nous n’avons qu’à labourer notre coin, à notre tour, notre coin que les grands-pères ont retourné et que retourneront les neveux,
Bien vôtre
Édouard Dujardin
RELIURE SIGNÉE DE LORTIC FRÈRES. Maroquin havane, dos lisse, dos à titraison horizontale, doublure de maroquin beige avec un décor doré en encadrement, gardes de soie beige, chiffre J. B. doré au contreplat supérieur, tranches dorées, couverture conservée
PROVENANCE : le peintre Jacques-Émile Blanche
Les grands moments créateurs et révolutionnaires sont souvent l’apanage de quelques individualités géniales. Le groupe des écrivains et artistes réunis autour de la Revue indépendante - à savoir Félix Fénéon qui comme directeur précède Édouard Dujardin, Stéphane Mallarmé, Jacques-Émile Blanche, Vittorio Pica (1864-1930) le destinataire de la formidable lettre de cet exemplaire, et bien d’autres - déclencha des innovations artistiques considérables, entre naturalisme et symbolisme. Elles constituèrent une sorte de modernité fin-de-siècle constitutive de l’avenir artistique et littéraire du XXe siècle. Parmi elles, le fameux monologue intérieur de Dujardin et des Lauriers sont coupés dont Joyce reconnut s’être inspiré.
Outre la constitution remarquable de ce quasi exemplaire de dédicace, on voit ici, fait rare pour un livre truffé, le corps d’ouvrage enchâssé par une très remarquable lettre-manifeste de Dujardin au journaliste écrivain Vittorio Pica. Ceci sans aucun doute à l’instigation du destinataire de l’envoi : Jacques-Émile Blanche. Les accents joyciens de cette lettre, frappants et incontestables, en font un élément nécessaire à toute collection consacrée à l’auteur de Ulysses. On notera que Dujardin cite Rimbaud et Laforgue : les Poètes maudits avaient été publiés en 1884 puis de nouveau en 1888. De son côté, Pica fut l’un des grands introducteurs de Rimbaud en Italie.
Voici la traduction de la lettre de Dujardin à Pica par Claude AI :
"I had indeed considered, my dear Pica, publishing not a preface to The Laurels Are Cut but an article containing some observations on what I intended with this novel. But what would be the point ? The work matters, not the designs. And besides, I am more convinced each day that merit lies in effort ; no one has produced anything worthwhile as a theory before their hair turns grey—unless they be among those born to bloom and die young : Cimarosa, Raphael, Shelley, Rimbaud, Laforgue. We can never meditate enough, so as to remain modest, upon the fact that Wagner at thirty-five was still producing the insignificances of Lohengrin. This is purely in a spirit of friendship, my dear Pica, this letter of 'information' ; besides, you show such devoted interest in the things we do in Paris. I shall simply transcribe for you the plan of the article I mentioned.
Subjectivism. I began with notes on the movement of minds that I perceive in recent times : Flaubert's objectivism—'to see nature'—has become the semi-subjectivism of the naturalists—'nature through a temperament' ; today something like Fichte's idea: 'the self posits itself and opposes to itself the non-self': the subject creates the object, the soul creates the world; and all action lies within the soul of the character, every landscape following the state of mind.
A first practical conclusion : the novel of a single character before the novel of two or several.
And the novel of a few hours, of a banal action, of any ordinary character : every facility.
I would also draw your attention, my dear friend, to the necessity of 'models' in literature as in painting; and what an essential model the self shall be!
Prose and Lyricism. This notion of subjectivism had led me to an important affirmation. The life of the soul is a continuous entanglement of lyricism and prose ; the novel that would express the life of the soul will be balanced incessantly between poetic exaltation and the banality of vulgar daily life. The achievement of Romanticism was the union of the comic and the tragic [us : cf. the preface to Cromwell]; we claim—and not through a juxtaposition of varied chapters but within a paragraph and even within a sentence—the soul's ascent and descent.
Literary Transposition. The danger, or the absurdity, of such an article is that it touches upon every problem. I needed to explain once more how chimerical is the naturalist theory of the representation of things. I call 'transposition' the passage of a phenomenon from the real order to the artistic order—the expression of the phenomenon by means that are abstract and symbolic in nature.
As there is algebra after arithmetic, there is, after naturalist art (first-degree art), a second-degree art, symbolic, if you will... To arrive, through phrase, or line, or melody, at the schema ! I would wish, in abstract melodies, to extract—as crude as possible—the essential melodic lines.
Dramatic Form. The somewhat monologued form of Les Lauriers sont coupés Cut was not preconceived. The novel was begun in the accustomed narration; but this was impossible, and I sought the mode whereby the character [...continuation of the letter at the end of the volume]
would present himself directly to the reader's understanding.
The dramatic form today is dishonoured by the theatre, and is at the same time the preoccupation of literary men. It is doubtless a drama without theatre that one seeks.
The development of artistic forms is assuredly moving towards eliminating real agents. At the origin, there is the tale, the epic of the bard or trouvère. Then the theatre, tragedy or mystery play, which presents a character directly to the public, but in the anti-artistic reality of the actor and the set. And the novel, the book. But the novel is too much a work of science, an exposition of phenomena.
Racine. Racine created non-theatrical drama. Racine is art's great misunderstood figure. He was the perfect subjectivist, admitting only states of soul; the supreme interweaver of the poetic and the prosaic; the exemplary artist transposing reality into absolute art. Racine's drama, written without stage directions for court reciters, without scenery, within the confines of rows of listeners, is non-theatrical drama, and drama of the soul. But Racine wrote in the language of his time; and those 'against-the-grain' admirers of Petronius and [Redon?] have never thought to translate him; that would be to admire what the common crowd admires.
What remained for me to say, my dear Pica? To speak of the dictionary, of grammar, to claim a grammar inexorably founded upon an etymological dictionary, so as to obtain every inflection of language? And then, all the things that have been said for centuries! Ah, dear friend, how true it is that everything has been said and that nothing remains but points of view that change! We have only to plough our corner, in our turn, our corner that our grandfathers turned over and that our nephews will turn over again.”
Jacques-Émile Blanche peignit un superbe portrait de James Joyce en 1935 aujourd’hui conservé à la National Gallery de Londres. Le site internet du catalogue raisonné de Blanche note à propos de ce portrait : “Selon Blanche, c’est l’écrivain Édouard Dujardin qui fit connaître en France les écrits novateurs de l’auteur irlandais James Joyce”.
les archives d’Édouard Dujardin sont conservées au Harry Ransom Center (Austin, Texas) et ne comporte qu’une seule occurrence à Vittorio Pica -- le brouillon de cette lettre a été publié par Frida Weissman, Du monologue intérieur à la sous-conversation, Paris, Nizet, 1978, p. 31., cf. https://www.google.fr/books/edition/Du_monologue_int%C3%A9rieur_%C3%A0_la_sous_conve/H1t8DwAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=frida+weissmann+autour+du+monologue+%2221+avril+1888%22&pg=PT89&printsec=frontcover -- sur le portrait de Joyce par Blanche, cf. https://www.jeblanche-catalogue.com/fr/jacques-emile-blanche-129-james-joyce