Les Poésies d'André Walter (œuvre posthume)
PRÉCIEUX ET REMARQUABLE EXEMPLAIRE DE COCO CHANEL RELIÉ POUR ELLE PAR GERMAINE SCHROEDER, AUX COULEURS DE CHANEL : BEIGE ET NOIR
ÉDITION ORIGINALE sans nom d’auteur, sortie des presses de Norzette le 14 avril 1892
In-8 carré (186 x 150mm)
COLLATION : 3 feuillets, 40 pages, 2 feuillets (achevé d'imprimer et 1 blanc), couverture imprimée en vert
TIRAGE : l’un des 180 exemplaires sur vélin teinté, celui-ci numéroté 152 à l’encre noire, le second et dernier papier après 10 exemplaires sur japon
RELIURE SIGNÉE DE GERMAINE SCHROEDER (au contreplat inférieur). Veau beige, décor estampé à froid et continu d’une bordure de petits traits enjambant le dos, dos lisse avec titraison en tête et en queue, doublure et gardes de papier noir, couverture verte imprimée et dos conservés, tranches peintes de noir
PROVENANCE : André Lelaros (signature ex-libris sur une garde du livre) -- Coco Chanel (avec sa signature “C” dans l’angle d’une garde), relié en beige et noir à ses couleurs
Seconde œuvre attribuée à André Walter, ce jeune homme à l'âme romantique est devenu le double littéraire de Gide. Un an après la publication des Cahiers d’André Walter, André Gide (1869-1951) récidive avec les Poésies de l’écrivain fictif André Walter. Les Poésies d'André Walter sont empreintes d'un ton ironique et désabusé dû à l'influence de Jules Laforgue. L'amertume taraudait Gide depuis le refus de sa demande en mariage auprès de Madeleine, en janvier 1891. Huit des poèmes ont été publiés dans La Conque. Les exemplaires en reliure de l'époque sont rares, a fortiori les exemplaires avec une provenance aussi précieuse. Coco Chanel (1883-1971) aimait les livres. Elle faisait relier ceux qu’elle préférait à ses couleurs beige, brun, noir ou parfois rouge par sa relieuse Germaine Schroeder (1889-1983) :
“Elle essayait de lire dès qu’elle le pouvait, par bribes, après le déjeuner, le soir surtout. Elle relisait, consultait ses livres préférés, ceux qu’elle avait fait relier par Germaine Schroeder [...] Ses livres préférés, qu’elle marquait d’un simple C au crayon, constituaient un réseau, une circularité, ils étaient toujours reliés à quelqu’un. Il y avait ceux qui étaient adressés par les auteurs eux-mêmes, ceux qui étaient donnés par les proches de ces auteurs et, dernière catégorie, les livres qui étaient simplement recommandés par des amis” (Chanel intime).
Germaine Schroeder réalisait déjà des reliures avant la Première Guerre mondiale. “Jacques Doucet lui avait demandé d’exécuter les premiers décors dessinés par Pierre Legrain. Dès 1925, elle avait une réputation qui lui valut la clientèle de grands bibliophiles dont Louis Barthou.” (Jean Toulet, Reliures de femmes de 1900 à nos jours, Paris, J.-C. Vrain, p. 94). Dans les années 1920, elle relia pour Coco Chanel et son entourage. Jean Cocteau lui demanda aussi des reliures de type bradel de papier noir pour conserver ses propres livres. Ni Pierre Legrain ni Germaine Schroeder n'avaient pour habitude d'accompagner leurs étuis de chemise, d'où l'usure naturelle des dos de leurs reliures. Quoique non daté, le sobre décor des reliures de Germaine Schroeder appartient résolument au registre des années 1920. Le livre de Gide est ici relié dans ces tons beiges et noirs devenus (avec le blanc) les couleurs fétiches de la couturière, dès 1919. De beige et de noir étaient peints les volets et l’enduit de sa maison de Garches. Les fameux “souliers bicolores” ou tant d’autres de ses créations portent ces mêmes couleurs. À l’évidence, leur usage ici est intentionnel. L’exemplaire porte sa marque caractéristique, un petit « C » au crayon dans l’angle supérieur droit de la première garde blanche de la reliure. Ce signe était apposé une fois la reliure livrée et non sur les gardes de l’ouvrage encore broché, preuve matérielle d’une appropriation intime, parfois gommée par ignorance de sa signification réelle.
Il nous a été donné de découvrir cette marque de possession peu connue grâce au conseil de François Chapon, ancien Conservateur en Chef de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Il nous recommanda d’examiner un recueil de poèmes manuscrits d’Apollinaire donnés par ce dernier à Pierre Reverdy, remarquable passage de témoin dans l’histoire de la poésie, puis offert par le poète à son amante Coco Chanel. Au soir de sa vie, Mademoiselle apporta elle-même ce livre au jeune conservateur de la Bibliothèque. Elle l’avait fait relier par Germaine Schroeder dans les tons bordeaux et noirs : ce livre de Gide porte aussi le fameux petit “C “.
Sans avoir été véritablement étudiés, les liens entre Gide et Chanel sont tout à fait probables. C’est par exemple dans sa villa nommée “La Colline”, à Roquebrune Cap Martin, qu’André Gide rencontra Pierre Herbart en 1929.
Naville, Bibliographie des écrits d’André Gide, 4 -- Isabelle Fiemeyer, Chanel intime, Paris, 2011



