Pères et enfants. Précédé d’une lettre à l’éditeur par Prosper Mérimée
LA NAISSANCE DU NIHILISME RUSSE EN LITTÉRATURE : ROMAN SUR LA RÉVOLUTION QUE LES FILS FONT À LEURS PÈRES, PAR TOURGUENIEV, LE PLUS FRANÇAIS DES GRANDS ÉCRIVAINS RUSSES, AU STYLE ADMIRÉ PAR FLAUBERT : “ON VOIT ET ON RÊVE”.
BEL EXEMPLAIRE DE VALENTINE DELESSERT, NÉE LABORDE, ÉGÉRIE DES PLUS GRANDS ÉCRIVAINS DE SON SIÈCLE.
RELIÉ POUR ELLE, AVEC SA “GRIFFE” CARACTÉRISTIQUE FRAPPÉE EN LETTRES DORÉES SUR LE PLAT SUPÉRIEUR.
Première édition de la traduction française. ÉDITION ORIGINALE de la préface de Prosper Mérimée
In-8 (176 x 114mm)
COLLATION : 2 f. n. ch., IV-324 pp.
RELIURE STRICTEMENT DE L’ÉPOQUE SIGNÉE DE TRAUTZ-BAUZONNET. Maroquin rouge, décor doré, griffe de Valentine, quadruple filet doré en encadrement et fleurons aux angles, dos à nerfs orné et doré, tranches dorées
PROVENANCE : Valentine de Laborde, épouse de Gabriel Delessert en 1824 (ex-libris ; supra-libris sur le plat supérieur ; la vente de sa bibliothèque a eu lieu à Paris, le 27 avril 1895)
La Russie est ici au lendemain de l'abolition du servage entrée en vigueur par oukaze d’Alexandre II dans les premiers mois de 1861. Les pères sont bienveillants, libéraux mais fatigués, sceptiques bien que convaincus par le libéralisme. Les fils sont sombres, amers, désespérés avant l'âge, haïssent toute idée de réforme, ne croyant qu'à la négation, au “déblaiement”, à la destruction de l'ordre comme en France au printemps 2023. Ce sont les premiers pas du nihilisme dans le roman russe. Le roman est publié pour la première fois en revue dans Le Messager russe en 1862. Il suscite des polémiques passionnées et connaît six éditions du vivant de l'auteur : 1862, 1865, 1869, 1874, 1880 et 1885. La première traduction française est ici publiée par Charpentier en 1863. Elle reçoit l'aval de l'auteur. Prosper Mérimée, le grand ami, écrit dans sa préface adressée à l’éditeur :
“le roman que vous allez publier a excité des tempêtes en Russie. Ni les critiques passionnées, ni les calomnies, ni les injures de la presse, rien n’a manqué à son succès, si ce n’est peut-être un mandement pastoral. En Russie, comme ailleurs, on ne dit pas impunément des vérités à ceux qui ne vous en demandent pas.”
Valentine Delessert (1806-1894) se tint au centre d’un cénacle d’écrivains et d’artistes - dont Flaubert et Tourgueniev -, et fut connue pour avoir été la maîtresse et l’amie de Prosper Mérimée. Elle appartient d’autant plus à la littérature qu’elle servit de modèle, à plusieurs reprises, à des personnages de roman. Elle est la fille du comte Alexandre de Laborde (1773-1842), célèbre voyageur et géographe, auteur de nombreux livres de voyages, historiques et archéologiques. Elle épouse, en 1824, Gabriel Delessert (1786-1858), issu d’une importante dynastie de banquiers et Préfet de police de Paris sous Louis-Philippe, de 1836 à 1848. Sous la Monarchie de Juillet, Valentine Delessert tient un salon prestigieux, recevant dans son hôtel de Passy (rue Basse-de-Passy), les principales figures de la génération romantique : Chateaubriand, Adolphe Thiers, Eugène Delacroix, Émile de Girardin, Alfred de Musset, Charles de Montalembert, Marie d'Agoult et, plus tard, la comtesse de Castiglione, qui deviendra sa meilleure amie. Valentine Delessert fut la première femme à entrer, en 1846, à la Société des Bibliophiles françois.
Sous le Second Empire, Valentine Delessert, devenue veuve, conserve une position mondaine éminente. Elle fréquente une nouvelle génération d’écrivains, au premier rang desquels se tiennent Ivan Tourgueniev et Gustave Flaubert. Le compositeur Ernest Reyer interprète au piano, chez elle et pour la première fois à Paris, des œuvres de Richard Wagner. Une anecdote rapporte un de ses mots d’esprit : Mérimée avait présenté aux Delessert la comtesse de Montijo, future Impératrice Eugénie. Un jour, au Palais des Tuileries, Valentine Delsessert eut l'impertinence de répondre à Napoléon III qui lui demandait ce qu'il fallait faire pour protéger les arts : “Sire, il faut les aimer”.
Ivan Tourgueniev, Prosper Mérimée et Valentine Delessert
En 1836, à Chartres, Valentine Delessert devient la maîtresse de Prosper Mérimée, alors Inspecteur général des monuments historiques. L'écrivain en est très épris : “Je suis grandement et gravement amoureux”, écrit-il à Stendhal”, le 5 juillet 1836. Mérimée s'extasie devant cette “femme ayant les trente-six qualités physiques recommandées par Brantôme et des qualités morales que ce cochon-là ne savait pas apprécier” (lettre à Esprit Requien, 1836). Prosper Mérimée et Valentine Delessert vivront une passion amoureuse de quinze ans et ne cesseront jamais de se voir par la suite. Il lui dédie plusieurs de ses pièces et s'en inspire pour certains de ses personnages, comme Madame de Pienne dans Arsène Guillot. Mérimée affirmera même à Ivan Tourgueniev qu’elle fut l’inspiratrice de ses plus beaux personnages féminins, dans les nouvelles éponymes Colomba (1840) et Carmen (1846) : “lorsque j'écrivais c'était pour amuser une belle dame. Lorsqu'elle ne s'est plus amusée de moi, je n'ai plus rien fait” (27 juin 1865).
Prosper Mérimée rencontre Ivan Tourgueniev en 1857. Il se rend régulièrement chez lui au 210 rue de Rivoli, en face du jardin des Tuileries, où l’écrivain russe réside avec sa fille Pélagie Ivanovna, dite Paulinette. Il présente Valentine Delessert à Tourgueniev. En décembre 1861, Tourgueniev demande à l’amie de Mérimée son sentiment sur l’une de ses nouvelles, Le Juif, Mérimée refusant de lui donner le sien. Dès lors, Tourgueniev consultera régulièrement Valentine Delessert pour juger de ses œuvres. La bibliothèque Sainte-Geneviève conserve vingt-quatre lettres d’Ivan Tourgueniev à Valentine Delessert (Ms. 4181, 41 ff.). On connaît par ailleurs une centaine de lettres de Prosper Mérimée à Ivan Tourgueniev (celles de Tourgueniev à Mérimée ont brûlé avec la maison de Mérimée, pendant la Commune, en 1871). Valentine Delessert, de son côté, se prit d'affection pour la fille de Tourgueniev, au point de l'installer chez elle, rue Basse, et de lui trouver un mari parmi ses relations.
Gustave Flaubert et Valentine Delessert
En 1851, Valentine Delessert devient la maîtresse de Maxime Du Camp, grand ami de Gustave Flaubert. Si Maxime Du Camp racontera crûment dans des lettres à Gustave Flaubert, ses ébats amoureux avec Valentine Delessert, de seize ans son aînée, Flaubert s'inspirera d’elle pour le personnage de Mme Dambreuse, amante de Frédéric, dans L'Éducation sentimentale :
“C’était par ennui, surtout, que Mme Dambreuse avait cédé. Mais cette dernière épreuve ne devait pas être perdue. Elle voulait un grand amour, et elle se mit à le combler d’adulations et de caresses.
Elle lui envoyait des fleurs ; elle lui fit une chaise en tapisserie ; elle lui donna un porte-cigares, une écritoire, mille petites choses d’un usage quotidien, pour qu’il n’eût pas une action indépendante de son souvenir. Ces prévenances le charmèrent d’abord, et bientôt lui parurent toutes simples.
Elle montait dans un fiacre, le renvoyait à l’entrée d’un passage, sortait par l’autre bout ; puis, se glissant le long des murs, avec un double voile sur le visage, elle atteignait la rue où Frédéric en sentinelle lui prenait le bras, vivement, pour la conduire dans sa maison. Ses deux domestiques se promenaient, le portier faisait des courses ; elle jetait les yeux tout à l’entour ; rien à craindre ! et elle poussait comme un soupir d’exilé qui revoit sa patrie. La chance les enhardit. Leurs rendez-vous se multiplièrent. Un soir même, elle se présenta tout à coup en grande toilette de bal. Ces surprises pouvaient être dangereuses ; il la blâma de son imprudence ; elle lui déplut, du reste. Son corsage ouvert découvrait trop sa poitrine maigre.
Il reconnut alors ce qu’il s’était caché, la désillusion de ses sens. Il n’en feignait pas moins de grandes ardeurs ; mais pour les ressentir, il lui fallait évoquer l’image de Rosanette ou de Mme Arnoux”.
À son tour, Maxime Du Camp prendra Valentine Delessert comme modèle, pour le personnage de Viviane, dans son roman Les Forces perdues (1867). Flaubert ne s'y était pas trompé qui voyait dans le roman de Maxime Du Camp, entrepris après que ce dernier ait lu les brouillons du sien, une ressemblance avec son Éducation sentimentale.
Ivan Tourgueniev et Gustave Flaubert
La grande amitié d’Ivan Tourgueniev et Gustave Flaubert est bien connue. Leur rencontre eut lieu en 1863 lors d’un dîner donné par les Goncourt. Dès le lendemain, Tourgueniev envoya deux de ses livres à Flaubert : Scènes de la vie russe, paru chez Hachette cinq ans plus tôt, et Dimitri Roudine (Paris, 18 juin 2021, n° 24, €45.495 avec les frais), recueil de nouvelles paru l’année précédente. La bibliothèque de Gustave Flaubert, conservée dans sa quasi intégralité à Canteleu-Croisset, comprend sept livres de Tourgueniev dont trois avec envoi. Les deux écrivains échangèrent plus de deux cents lettres, toutes plus importantes les unes que les autres. Cette correspondance ne s’interrompit qu’à la mort de Flaubert. Tourgueniev traduisit par ailleurs, en russe, La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Dès la première lettre qu’il lui adressa avec l’envoi de ces deux premiers livres, Tourgueniev avouait à Flaubert regretter ne pas l’avoir connu plus tôt, et l’invitait à dîner : “ce serait une façon de diminuer quelque peu le regret que j’éprouve de vous avoir rencontré si tard dans la vie”. Leur coup de foudre amical réciproque se lit comme celui de deux écrivains s’étant reconnus dans l’âge de la maturité. Flaubert ne put se rendre à cette soirée mais répondit à Tourgueniev par une première lettre, le 16 mars 1863 :
“Depuis longtemps, vous êtes un maître pour moi. Mais plus je vous étudie et plus votre talent me tient en ébahissement. J’admire cette manière à la fois véhémente et contenue, cette sympathie qui descend jusqu’aux êtres les plus infimes et donne une pensée aux paysages. On voit et on rêve”.
Une semaine plus tard, le 24 mars, Flaubert écrivit une deuxième lettre à Tourgueniev, après sa lecture de la nouvelle Premier amour : “Quelle fille excitante que Zinotchka : - c’est une de vos qualités que de savoir inventer des femmes. Elles sont idéales et réelles. Elles ont l’attraction et l’auréole”. Ces lignes ne définissent pas seulement Tourgueniev mais aussi Flaubert qui inventa l’une des plus célèbres femmes de la littérature mondiale. Ces deux écrivains sachant “inventer des femmes” se rejoignent dans cet exemplaire empreint de l’“odore di femina” de l’une d’entre elles, qui fut tour-à-tour muse, amante et amie (parmi les trente-six qualités requises) –, et qui le fit relier dans un écrin rouge marqué de son seul prénom doré, “Valentine” : “on voit et on rêve”.
V. Boutchik, Bibliographie des œuvres littéraires russes traduites en français, Paris, 1949, p. 13, n° 62 -- M. Parturier, Une Amitié littéraire, Prosper Mérimée et Ivan Tourgueniev, Paris, 1952 -- Xavier Darcos, “Mérimée slavophile”, in revue Amis de Tourgueniev, 2004 -- Gustave Flaubert, Ivan Tourgueniev, Correspondance, Paris, 2021
WEBOGRAPHIE : article de Xavier Darcos, cf. supra : https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/wp-content/uploads/2018/07/merimee_slavophile.pdf
