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Sentiments filiaux d'un parricide
REDÉCOUVERTE DE L’INCROYABLE EXEMPLAIRE DE DANIEL HALÉVY DE LA NOUVELLE DE MARCEL PROUST, INTITULÉE SENTIMENTS FILIAUX D’UN PARRICIDE (1907) QUI MARQUA SON RETOUR À LA LITTÉRATURE.
UN DES PLUS LONGS ENVOIS SIGNÉ DE PROUST, PRENANT LA FORME EXTRAORDINAIRE D’UN RÉCIT DE QUATRE PAGES.
EXEMPLAIRE CONSTITUÉ PAR DANIEL HALÉVY.
BERNARD MALLE A JOINT L’UN DES DEUX MANUSCRITS AUTOGRAPHES AUJOURD’HUI CONNUS DE SENTIMENTS FILIAUX D’UN PARRICIDE.
COLLATION : 2 ff. (garde), 2 ff. (envoi), 2 ff. (le titre et un f. blanc), 11 ff. (article du Figaro contrecollé aux rectos), 2 ff. (blancs), 2 ff. (garde)
RELIURE STRICTEMENT DE L’ÉPOQUE, réalisée à la demande de Daniel Halévy. Dos long de chagrin noir, plats de papier marbré
PROVENANCE : Daniel Halévy (envoi) -- Bernard Malle
1. ENVOI autographe signé à Daniel Halévy. 4 pages autographes signées, in-8 (231 x 177mm) à l’encre noire
“Je cherche à me rappeler tout ce que je sais sur les Van Blarenberghe. Elle était une ancienne relation de maman ; elles avaient dû se rencontrer d’abord, il y a très longtemps, chez une vieille dame réactionnaire qui disait : “Croyez-vous ma chère que Thiers voulait tout simplement vendre nos côtes ! Si on ne s’en était pas aperçu à temps nous n’aurions plus de côtes. Est-ce qu’on ne guillotine pas tous les jours des gens qui ont fait moins que cela.” Et une autre fois en ricanant : “On prétend que Jules Simon voudrait se présenter à l’Académie. Jules Simon à l’Académie. Ah nous vivons dans un temps où il ne faut plus s’étonner de rien”. Madame Van Blarenberghe d’après ce que maman me racontait était beaucoup plus intelligente et rangée [ ?] Mais elle disait tout de même un peu “par le temps qui court” et parlait de Madame Reille [ ?], qui était sa cousine. Quand elle venait à la maison faire sa visite annuelle, maman tout en me disant beaucoup de bien d’elle, me racontait tout cela en riant, et de nous sentir en une si parfaite conformité pour apprécier le ridicule des réactionnaires – et encore plus des radicaux, et d’ailleurs pour juger toutes choses – cela était une occasion de nous aimer davantage et j’allais me jeter dans ses bras. Elle me repoussait, trouvant cela ridicule, et voulant endurcir mon cœur pour le jour où il me faudrait rester sans elle (jour qu’elle désignait ainsi : “Si jamais j’allais habiter l’Océanie, vivrais-tu de telle ou telle manière”, et moi j’essayais de lui promettre que je ne m’ennuierais pas trop après elle). Mais quand j’ai commencé à être plus malade, elle ne me repoussait plus, n’ayant plus le courage de me refuser, ni de se refuser la douceur de ses épanchements et tout en m’embrassant elle disait : “non, on n’a jamais vu une mère et un fils si bien d’accord pour juger tout”. Jamais elle n’aurait plaisanté Madame Van Blarenberghe si elle avait pu soupçonner la tragédie de cette existence (car le fils était déjà fou par intermittences, alors. Mais nous n’en savions absolument rien). Quant à M. Van Blarenberghe le père, Maman l’estimait beaucoup et lui était charmant pour nous, quand nous faisions de ces voyages que ma santé rendait compliqués pour moi et si tristes pour maman. Je me rappelle le calvaire de notre voyage à Venise(ta Venise fardée, mon cher Daniel), et à chaque station où Maman voulait que je puisse déposer ma croix, avoir un wagon vide, y faire une fumigation antiasthmatique, elle exhibait une longue lettre que nous avait remise M. Van Blarenberghe (il était président du Conseil d’Administration de l’Est je crois) et dont se moquaient les chefs de gare italiens. Quelquefois je revois en rêve, sans aucun des adoucissements que, dans l’état de veille la prudente et douillette intelligence apporte aux souvenirs affreux, cette tristesse de Maman dans ces voyages. Et quand au réveil, je me rappelle brusquement qu’elle n’est plus, qu’elle ne souffre plus, c’est dans un sentiment de douceur, d’apaisement, et de bénédiction. M. Van Blarenberghe était bien un peu réactionnaire pour maman qui était le plus grand et tendre cœur que je puisse même imaginer. Il était un peu du genre des gens dont elle disait : “il n’aime pas ce qui peut faire baisser les loyers et les actions de chemin de fer”. Mais depuis la mort de mon grand-père, elle avait avec une sorte de fétichisme adopté, transformé en objets de culte, en ustensiles de commémoration et de cérémonie, ce que de son vivant elle trouvait peut-être un peu exagéré chez lui ; or mon grand-père, bon, tendre, comme elle, que j’ai vu passer des semaines sans s’endormir parce qu’il avait vu dans la rue un homme frapper un enfant, et qui même malade et presqu’infirme faisait arrêter son fiacre à deux rues de chez lui pour ne pas risquer d’ennuyer son concierge par la vue d’un luxe qu’il ne pouvait pas s’offrir, mon grand-père croyait que le bien du peuple ne pouvait être obtenu que sous un régime autoritaire (bien relativement) et d’ailleurs anticlérical (encore plus relativement ; Louis-Philippe envoyait ses fils au lycée). Mon grand-père, mon cher Daniel, est allé à toutes les représentations de La Belle Hélène. “C’est le plus grand événement de sa vie, bien plus que notre mariage”, disait ma grand-mère. Les souvenirs d’opéra d’ailleurs aussi bien que d’opérette de mon grand-père étaient ma terreur perpétuelle, car ils lui composaient un langage figuré et hélas moins difficile à pénétrer qu’il ne supposait, dont il se servait pour nous dire sur les gens, en leur présence, des choses qu’ils ne devaient pas comprendre. Prétendait-il par exemple que quelqu’un dont nous lui avions parlé, était israélite, malgré les apparences d’un nom transformé, à peine le nouveau venu était-il entré, que soit son visage, soit une réponse imprudente de l’étranger à une question perfide, ne laissait plus de doute à mon grand-père, il se mettait à fredonner avec violence : “Israël romps ta chaîne, Ô peuple lève-toi, viens assouvir ta haine, le Seigneur est en moi” (Samson et Dalila) ou “Dieu de nos pères parmi nous descends ; cache nos mystères à l’œil des méchants” (La Juive) ou bien d’autres “Mort à l’Infâme” etc. Un certain raseur était toujours salué par la Cavatine du Barbier. Heureusement la fin de cette page m’oblige à arrêter les souvenirs qui n’ont hélas de charme, et presque de sens, que pour moi. Il n’y a plus personne, pas même moi puisque je ne peux plus me lever, qui aille visiter, le long de la rue du Repos, le petit cimetière juif où mon grand-père suivant un rite qu’il n’avait jamais compris, allait mettre tous les ans un caillou sur la tombe de ses parents. Marcel Proust”
[Relié à la suite, sur un feuillet blanc :] Titre manuscrit autographe de Daniel Halévy, à l’encre noire : “Marcel Proust. Sentiments filiaux d’un parricide. Figaro du Vendredi 1er février 1907”
[Relié à la suite :] article imprimé du Figaro, contrecollé sur des feuillets blancs, chaque feuillet numéroté à l’encre par Daniel Halévy
2. MANUSCRIT autographe de Sentiments filiaux d’un parricide. Trois pages in-8 (177 x 112mm), à l’encre bleue, ratures. En feuilles :
[… ] “Mentalité moins mondaine, certains éléments du regard ou des traits qui pourraient en effet comporter une acceptation plus généreuse et plus libre que celle où je m’étais d’abord arrêté. J’eus alors de la sympathie pour ce fils inconsolable. Si je ne pus répondre au désir de me voir qu’il m’exprima à plusieurs reprises, c’est que j’en fus matériellement empêché par l’état de ma santé. Enfin [barré : tout dernièrement, lui ayant trois jours avant]lui ayant dernièrement demandé des renseignements sur un employé du [barré : la] chemin de fer de l’Est qu’on m’avait recommandé je reçus de lui la réponse suivante qui [barré : me ayant été mal] me parvint que le 16 janvier, il n’y a [barré : pas] pas quinze jours !
[barré : Hélas Je ne]
Il faut espérer toujours. Je ne sais ce que m’apportera
l’année 1907. [Barré : Elle lui a apporté à lui un poignard et un revolver et l’a jeté sur] Sa destinée n’a pas été longue à lui répondre à son espoir [ ?] Je ne sais [ce] que 1907 me réserve à moi [barré : mais pour lui] et si j’ai quelque-chose à « espérer » mais pour lui la réponse a été vite faite. Le premier mois de 1907 n’était pas écoulé qu’il avait connu le présent que lui apportait l’année encore mystérieuse en laquelle il avait mis un incertain et mélancolique espoir. Elle lui avait apporté un poignard, un revolver et ce brusque bandeau sur la pensée, pour que, [en-dessous : ce fils admirable] sous le noir, il put tuer sa mère !
Sans doute alors, une fois que l’accès d’Ajax l’eut quitté, il aperçut la réalité [barré : comme perd [ ?] et Le Figaro nous a raconté Et] ce matin-là en m’éveillant je me reprochais de ne pas avoir encore répondu à sa lettre de sagesse, de bonté, de [barré : ?] zèle
et d’activité partagée. Et ouvrant Le Figaro parce qu’on était allé me chercher du papier et de l’encre pour lui écrire je lus
Son orbite pensait sur l’oreiller. Qui n’a pensé à Œdipe [au-dessus : aux yeux arrachés d’Œdipe] quand il aperçut sa mère le cou serré par un lacet qui la tenait suspendue,[barré : pousse] il poussa un cri terrible s’élever, poussa d’horribles rugissements, dénoue le lien fatal ; puis quand la malheureuse fut tombée à terre (spectacle affreux !) [barré : il] soulevant ses paupières il se crève les yeux en disant : ils ne verront ni mes malheurs ni mes crimes ; ils ne verront pas celle dont la vue me fit horreur)”
L’année 1907 marque le retour de Marcel Proust à la littérature de fiction, après un long silence dans lequel le plongea la mort de sa mère en septembre 1905. Un fait divers est à l’origine de cette décision. Un certain Henri Van Blarenberghe assassina sa propre mère dans une crise de folie, puis se donna la mort en janvier 1907. Les mères de Proust et de Henri Van Blarenberghe étaient amies. Proust et le fils Van Blarenberghe avaient échangé quelques lettres sans être particulièrement proches. En janvier 1907, Henri Van Blarenberghe avait adressé une lettre de voeux à Proust pour la nouvelle année, dans laquelle il formulait des espoirs : “Il faut espérer toujours… Je ne se sais ce que me réserve 1907, mais souhaitons qu’il nous apporte un apaisement”. Proust tardait à répondre à cette lettre quand, quelques jours plus tard, en ouvrant Le Figaro, il apprit la double mort tragique de la mère et du fils, dans un article aux détails sordides. Le 1er février 1907, Proust publie donc dans Le Figaro un article intitulé Sentiments filiaux d’un parricide, en réaction à ce fait divers tragique qui le toucha personnellement, en l’élevant à une dimension universelle, celle de l’homme pris dans les tourments de sa destinée - et en inscrivant la tragédie des Van Blarenberghe dans les grands récits et mythes de l’humanité, Tolstoï, Œdipe, Ajax, Le Roi Lear et Les Frères Karamazov.
Daniel Halévy et Marcel Proust sont amis depuis leurs premiers essais littéraires au lycée Condorcet. Quand il découvrit le texte de Proust publié dans Le Figaro, Daniel Halévy, probablement sur les conseils de son père, Ludovic Halévy, le découpa, le colla sur des feuillets blancs, y inséra une page de titre manuscrite et le fit relier avant de le porter à Marcel Proust pour qu’il y inscrive un envoi. Ludovic Halévy avait pris soin de “réserver” des feuillets blancs pour l’envoi de Proust en tête du volume relié :
“tu as publié l’hiver dernier un article que j’ai trouvé bien au sens fort de ce mot fort. J’ai voulu le garder avec un souvenir de ta main. Je l’ai découpé, collé, relié : je voulais te l’envoyer à signer. Je ne l’ai pas fait, sais-tu pourquoi ? Parce que l’exécution de mon dessein était rustique autant que l’intention délicate. J’avais moi-même découpé, collé, de quelle manière ! – moi-même classé les pages, de quelle manière ! quatre sont déplacées. Mon travail m’a répugné, je l’ai gardé dans ma bibliothèque. Maintenant je te l’enverrai : que ma longue confession te fasse indulgent pour moi et pour lui” (lettre de Daniel Halévy à Marcel Proust, datée par Kolb de décembre 1907).
On retrouve en effet cette erreur de pagination dans le collage de Daniel Halévy.
L’envoi s’étend sur quatre pages. L’adresse au “cher Daniel” apparaît deux fois dans le corps de l’envoi : la première fois pour évoquer Venise, la seconde fois, La Belle Hélène.
Au début de l’envoi, Proust annonce vouloir rassembler ses souvenirs des Van Blarenberghe. Dès la deuxième phrase, cependant, l’envoi opère un extraordinaire glissement du sujet initial vers des portraits, par Proust, de sa mère et de son grand-père maternel. Les Van Blarenberghe réapparaissent régulièrement mais pour disparaître aussitôt sous un souvenir de Proust, comme celui du voyage qu’entreprit Proust, à Venise, avec sa mère, en mai 1900. Proust évoque la complicité joyeuse qu’il partage avec sa mère et les embrassades qui s’ensuivent - qu’elle lui refuse et accorde finalement, rappelant étrangement le bonsoir tant attendu du début d’À la Recherche du temps perdu. Quand il évoque la mort de sa mère, Proust va jusqu’à lui rendre la parole ex mortem, ravivant les mots de consolation qu’elle lui prodiguait : “Si jamais j’allais habiter l’Océanie”… Cette mort encore proche surgit au terme de ces souvenirs : “Et quand au réveil, je me rappelle brusquement qu’elle n’est plus, qu’elle ne souffre plus, c’est dans un sentiment de douceur, d’apaisement, et de bénédiction”.
La figure du grand-père maternel de Proust surgit ensuite, amenée par l’évocation d’un homme extraordinairement “bon” que la vue d’un enfant frappé dans la rue empêchait de dormir pendant des semaines, ou attentif à ne pas heurter son concierge par le luxe de son fiacre. L’attention que porte Proust aux détails en tant que révélateurs (au sens photographique) d’une personne, confèrent à cet envoi une densité que l’on retrouvera dans ses récits. Le glissement se poursuit vers les airs d’opéra utilisés comme codes en société par son grand-père. Les opéras cités par Proust sont justement ceux écrits par les ancêtres de Daniel Halévy : son père, Ludovic (La Belle Hélène) et son grand-oncle, Fromental (La Juive). On se rappelle que Saint-Loup surnommait Rachel, “Rachel quand du Seigneur”, en référence à un passage de l’opéra La Juive, justement inspiré à Proust par ce langage codé de son grand-père.
L’envoi de Proust se termine sur l’extraordinaire évocation du “petit cimetière juif” de la rue du Repos où son grand-père continuait à déposer un caillou sur la tombe de ses parents, perpétuant “un rite qu’il n’avait jamais compris”.
Un brouillon d’une partie de cet envoi était connu, probablement prêté par Nathalie Mauriac Dyer à Antoine Compagnon pour son ouvrage Proust du côté juif. Mais faute d’en connaître le début, Antoine Compagnon n’avait pu convenablement identifier ce fragment, supposant qu’il provenait d’une lettre de condoléances adressée par Proust à Daniel Halévy, en 1908, à la mort de son père, Ludovic Halévy. L’origine de cette erreur provient évidemment de l’évocation, dans ce seul fragment jusqu’ici connu, de l’opéra et du cimetière juif. L’ouvrage d’Antoine Compagnon faisait donc fausse route sur la nature (un envoi), l’objet (Sentiments filiaux d'un parricide) et la date (1907) du manuscrit.
Le brouillon de Sentiments filiaux d'un parricide joint à l’envoi constitue l’un des deux seuls manuscrits autographes aujourd’hui connus de ce texte remarquable de Proust. Il est très raturé, de premier jet. Proust reprend les détails sordides de la description du Figaro : poignard, revolver et orbite de l’œil, en même qu’il établit la remarquable comparaison du “fils inconsolable” et d’Œdipe.
Nous remercions M. Jean-Yves Tadié pour ses précieux conseils.
Kolb, Correspondance, t. VII, lettre 183 -- Daniel Halévy. Correspondance, éd. par A. Borrel et J.-P. Hélvy, Paris, 1992 -- Antoine Compagnon, Proust du côté juif. Paris, 2022.