Sésame et les Lys. Des trésors des Rois. Des jardins des Reines
ENVOI À EMMANUEL BIBESCO, UNE DES GRANDES AMITIÉS DE MARCEL PROUST.
ILS EFFECTUERONT ENSEMBLE DE CÉLÈBRES VOYAGES EN AUTOMOBILE, À L’ORIGINE DES TRADUCTIONS DE RUSKIN PAR PROUST.
SEUL ENVOI DE MARCEL PROUST À EMMANUEL BIBESCO RÉFÉRENCÉ PAR KOLB
Préface et traduction de Marcel Proust en ÉDITION ORIGINALE
In-8 (184 x 120mm)
TIRAGE : exemplaire sur papier vergé numéroté 136
ENVOI autographe signé :
Dimanche de la Pentecôte
à Emmanuel Bibesco qui ignore l’art des visites et les délicatesses de l’amitié. Il ne connaît pas de milieu entre l’absence - et l’invasion… (qui la fait presque regretter) pratiquée à intervalles éloignés, et où il se fait suivre d’une horde de captifs, et de captives aux yeux noirs, aux belles chevelures. Tout cela ne me paraît pas d’ailleurs un titre à recevoir ce livre, pas plus que d’avoir dîné tout à l’heure chez les Baignères1. Mais au fait si cher ami voici ma raison : vous seriez un ange de m’envoyer au plus vite l’adresse de Vuillard et de Maurice Denis…
Votre tout dévoué Marcel Proust.
J’oublie deux choses, l’expression de ma profonde amitié et de vous demander l’adresse de René Blum2.
1 Le patronyme Baignères correspond à deux familles parentes l’une de l’autre très liées à Proust dans sa jeunesse. Un de leurs fils, Jacques, fut le camarade de Proust au lycée Condorcet. Proust rencontra, dans leurs salons, Lucien Daudet et Oscar Wilde. Leur maison à Trouville, où Proust passa des vacances en 1891 et 1892, servit de modèle à celle de La Raspelière dans À la recherche du temps perdu.
2 certainement pour leur adresser des exemplaires. Nous possédons un Swann avec envoi à Maurice Denis. Et celui sur hollande adressé à René Blum est conservé à la BnF
BROCHÉ. Chemise, étui
PROVENANCE : Simone André-Maurois (selon Kolb ; ce livre ne figure pas au Répertoire des biens spoliés)
En 1900, la famille Proust emménage au 45 rue de Courcelles, à deux pas de celle des Princes Bibesco, résidant au numéro 60. Les deux frères Bibesco, Emmanuel (1877-1917) et Antoine (1878-1951) intègrent rapidement Proust au trio qu’ils forment déjà avec Bertrand de Fénelon. Tous les quatre constituent une nouvelle “petite bande”, après celle que Proust avait formée au lycée Condorcet. Grâce aux frères Bibesco, Proust découvre le salon très chic tenu par leur mère, la Princesse Alexandre, et une brillante société de musiciens et d’hommes de lettres : Fauré, Saint-Saëns, Debussy, Massenet, Gounot, Anatole France, Pierre Loti et d’autres. Les frères Bibesco et Bertrand de Fénelon, mêlant à la meilleure éducation une forme de fougue audacieuse, exercent sur Proust une fascination amoureuse. Les deux frères étaient étroitement liés, Antoine jouant le rôle d’aîné auprès d’Emmanuel à la santé fragile - qui finira par se suicider en 1917. Proust, s’il est d’abord attiré par Antoine dont il partage la passion pour le théâtre, devient très proche d’Emmanuel qui s’intéresse à l’architecture et la photographie. Emmanuel Bibesco fera partie des quatorze convives de Proust ayant répondu présent au fameux dîner du Ritz du 1er juillet 19071.
Au-delà de cette vie mondaine, les frères Bibesco jouent un rôle essentiel dans la formation intellectuelle et artistique de Marcel Proust. John Ruskin avait interdit que l’on traduise son œuvre de son vivant. À sa mort, en 1900, Proust effectue plusieurs pèlerinages ruskiniens de 1900 à 1907 pour comprendre, sur le terrain, l’œuvre de l’écrivain britannique qu’il s’apprête à traduire. Emmanuel Bibesco devient son guide, aussi bien dans leurs conversations ou leurs échanges épistolaires, que lors de voyages automobiles, autour de Paris, dans le nord de la France et en Normandie. Le premier de ces voyages automobiles a lieu le 10 avril 1903, à Provins, Saint-Loup-de-Naud et Dammarie-les-Lys. Deux semaines plus tard, ils se rendent à Coucy, Laon, Senlis, Saint-Leu d’Esserent. Le rôle d’Emmanuel Bibesco est central :
“C’est à ce moment que se placent ses premières visites aux églises et aux cathédrales de l’Ile-de-France, de Picardie et de Normandie. Il écoutait ce que lui en disait Emmanuel Bibesco, qui avait fait une étude approfondie de l’architecture gothique et qui était aussi à son aise devant la façade de Reims que devant ces humbles et touchantes maisons de la prière paysanne des environs, dont la plupart ont été mutilées ou détruites, et où il trouvait au porche, à l’abside, à la nef des souvenirs de la cathédrale, un motif, un chapiteau, une fenêtre, comme il persiste dans les bijoux grossiers des montagnards balkaniques quelque chose de la majesté des pompes byzantines. Avec Emmanuel pour guide, il visita un jour Laon, Coucy et les églises intermédiaires. Avec eux Antoine Bibesco, Georges de Lauris, Bertrand de Salignac-Fénelon et moi. Dans ce voyage, qui sera sa geste, par les liens d’amitié vraie qui nous unissaient tous à Marcel, comme le voyage d’Arcueil dans celle de Ronsard, Emmanuel, inépuisable dans ses points de vue, explications, comparaisons, présentait les monuments. Il faisait apparaître les animaux de la cathédrale au détour d’une rue, et, ingénieusement, nous conduisait à l’endroit où, le donjon, que l’on disait alors inexpugnable, s’élevait à l’extrémité de l’éperon, au-dessus des arches” (Robert de Billy)
Il est peu probable que Fénelon ait participé à ces voyages en automobile, malgré le témoignage de Robert de Billy. Il était alors attaché à l’ambassade de France à Constantinople depuis décembre 1902 et ne revint à Paris qu’en juillet 1903. Proust et lui avaient cependant visité ensemble la Belgique et la Hollande, à l’automne 1902 - et admiré, à cette occasion, la Vue de Delft de Vermeer.
Des années plus tard, Proust évoque ces voyages dans une lettre à Emmanuel Bibesco, alors qu’il s’apprête à publier Du Côté de chez Swann - dont il a confié le manuscrit à Antoine Bibesco : “Cher ami, je me rappelle Senlis, Saint-Leu, Laon, Coucy, toutes les précieuses choses que vous nous disiez” (lettre de mars-avril 1913). Cet art gothique trouve son accomplissement dans la composition architecturale d’À la Recherche du temps perdu autant que dans certains motifs les plus importants de l’œuvre, soit ceux dont la partie reflète le tout. Ainsi, peut-on lire, dès les premières pages de La Recherche, une description très célèbre de l’église de Combray et de la lanterne magique :
“On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l'air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l'instar des premiers architectes et maîtres verriers de l'âge gothique, elle substituait à l'opacité des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané”.
Proust adresse donc cet exemplaire de Sésame et les Lys à l’un de ses plus grands amis, l’ayant accompagné dans le processus créatif de son œuvre. Cet envoi est d’autant plus précieux qu’une grande partie de la correspondance de Marcel Proust et Emmanuel Bibesco n’a pas été retrouvée à ce jour. Aucun exemplaire avec envoi du premier au second n’a été recensé par Kolb hormis celui-ci.
Cet envoi revêt la forme d’une adresse faite à un ami, à la fois plein d’humour et direct : Emmanuel Bibesco, qui “ne connaît pas de milieu entre l’absence et l’invasion”, est figuré comme un personnage poursuivi par de belles créatures orientales, ce qu’évoque, en métaphore filée, le Sésame du titre. La suite de l’envoi, abordant des questions pragmatiques, a valeur de lettre. Sans ambages, comme peuvent l’être deux personnes intimement liées, Proust demande à Emmanuel Bibesco les adresses d’individus en vue que fréquente sûrement le cercle Bibesco - Édouard Vuillard, Maurice Denis et René Blum -, pour leur adresser des exemplaires de son livre. Pour les deux derniers, on connaît de remarquables exemplaires de Du Côté de chez Swann.
1 Cette liste, connue par une lettre qu’écrivit Marcel Proust à Raynaldo Hahn le surlendemain (cf. Kolb, VII, 123), forme un groupe des happy few du monde de Proust : “Marquises de Brantes, de Briey, d’Haussonville, de Ludre, de Noailles (Mathieu), marquis et marquise de Clermont Tonnerre (Philiberte était charmante), d’Albufera, Calmette, Béraud, Beaunier, Guiche, Jacques Blanche, Emmanuel Bibesco”. Après le dîner, d’autres convives rejoignirent la réception que donna Proust ce soir-là.
Kolb, Correspondance de Marcel Proust, VI (1906), n° 56 -- Dictionnaire Marcel Proust, p. 142 -- Robert de Billy, Marcel Proust : lettres et conversations, Paris, 1930, pp. 121-122 -- Diane R. Leonard, “De la Petite Figure à la Petite Madeleine, intériorisation d’un paysage, Bulletin Marcel Proust, no 41, 1991, pp. 199-208 -- Keiichi Tsumori, Le Paysage proustien : des écrits de jeunesse à La Recherche du temps perdu, Paris, 2014 : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00787103/document
Cet exemplaire ne figure pas au Répertoire des biens spoliés, ni dans son Supplément.
