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CHATEAUBRIAND, François-René de

Vie de Rancé

Paris, H.-L. Delloye éditeurs, [1844]

L’UN DES PLUS GRANDS TEXTES DE L’ENCHANTEUR ET, SANS DOUTE, SON ŒUVRE LA PLUS CONSIDÉRÉE AUJOURD’HUI.

TRÈS RARE EXEMPLAIRE AVEC UN ENVOI À LOUISE BERTIN, FILLE DE "MONSIEUR BERTIN", LE DIRECTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS ET L'UN DES PLUS CÉLEBRES TABLEAUX D'INGRES.

RARE ENVOI À L'UNE DES GRANDES FEMMES DU ROMANTISME : POÉTESSE, COMPOSITRICE, MALHEUREUSEMENT HANDICAPÉE, ADMIRÉE PAR CHATEAUBRIAND, VICTOR HUGO ET HECTOR BERLIOZ.

ANCIENNES COLLECTIONS MAURICE CHALVET, BERNARD MALLE ET PIERRE BERGÉ

ÉDITION ORIGINALE contenant de nombreux passages retranchés ou modifiés dans les éditions ultérieures

In-12 (214 x 133mm)
COLLATION : π2 a4 1-178 184
CONTENU : π1r : faux-titre, π2r : titre, a1r : dédicace à l’abbé Seguin, a2r : Avertissement, 1/1r : livre premier, 4/5r : livre deuxième, 11/2r : livre troisième
ENVOI autographe signé, sur la page de titre :

hommage d’admiration à Mademois[elle]
 Bertin
Chateaubriand

RELIURE DE L’ÉPOQUE. Dos de veau brun, plats de papier peigne dans les tons bruns, dos lisse avec décor doré et faux nerfs noirs, tranches mouchetées. Boîte de maroquin vert
PROVENANCE : Louise Bertin (envoi) -- Maurice Chalvet (ex-libris) -- Bernard Malle (trace du cachet) -- Pierre Bergé (ex-libris ; sa vente, 16 décembre 2020, n° 1006)

Envoi légèrement coupé par le couteau du relieur. Dos usé, charnières fragiles

Le livre.

Chateaubriand a soixante-seize ans quand il publie la Vie de Rancé ; il est à quatre ans de sa mort. Ce magnifique livre sur la vieillesse - qu’il appelle la voyageuse de nuit - et sur la mort, clôt une destinée d’écrivain commencée avec l’Essai sur les révolutions. L’envoi à Louise Bertin, porté sur cet exemplaire remarquable, évoque le lien sensible de l’auteur avec un monde, celui de la famille des frères Bertin et du Journal des Débats, qui, dès les années de l’Empire, compta pour beaucoup dans sa vie et dans sa carrière.

Dans son Avertissement, Chateaubriand affirme qu'il écrivit Rancé pour obéir aux ordres de son directeur, l'abbé Seguin. Celui-ci mourut avant la publication et Chateaubriand dédia l'ouvrage à sa mémoire : “Je n'ai fait que deux dédicaces dans ma vie, écrivait-il, l'une à Napoléon, l'autre à l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice”, et il ajoutait : “j'admire autant le prêtre obscur qui donnait sa bénédiction aux victimes qui mouraient à l'échafaud que l'homme qui gagnait des victoires”. Publiée en tête de la seconde édition du Génie du Christianisme, la dédicace à Napoléon avait disparu par la suite. Chateaubriand évoque dans la Vie de Rancé la jeunesse de Bonaparte qui “jalonnait le chemin de la gloire comme Rancé le chemin du ciel”.

Autre rappel des temps anciens, c'est Cordelia de Castellane, le grand amour du temps de sa gloire politique, que Chateaubriand a peinte dans la Vie de Rancé en décrivant la maîtresse du duc de Guise, Marcelle de Castellane : “Sa pâleur étendue comme une première couche sous la fraîcheur de son teint lui donnait un caractère de passion. À travers ce double lys transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs yeux bleus, héritage de sa mère”…

La Vie de Rancé n'a pas connu, lors de sa publication, le succès et le caractère de chef-d’œuvre qu’on lui a accordés au XXe siècle. Lamennais et Augustin Thierry ont reconnu d’emblée son mérite. Sainte-Beuve, tantôt génial, tantôt nul, pourtant si choyé par Chateaubriand, éreinta le livre dans la Revue des Deux Mondes (15 mai 1844) : “Ce livre que l'on concevait si simple et si austère est devenu, par manque de sérieux et par négligence, un véritable bric-à-brac ; l'auteur jette tout, brouille tout, vide toutes ses armoires”. Les nombreuses éditions posthumes de la Vie de Rancé rendent aujourd’hui justice à cette grande œuvre, à laquelle on peut appliquer ce que l'auteur a écrit du dernier tableau de Poussin : “Souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d'œuvre : c'est leur âme qui s'envole”.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le goût pour Rancé a été profondément renouvelé par deux lecteurs critiques parmi les plus fins que la littérature française ait connus : Julien Gracq et Roland Barthes. Dans Un Beau Ténébreux, Gracq écrit : “lu ces jours-ci la Vie de Rancé de Chateaubriand, livre étonnant, abruptement griffonné, je veux dire tracé de l’ongle négligent, fabuleux, du griffon, du monstre au coup de patte d’éclair qu’est l’écrivain-né”. Plus tard, il conclura ses “Réflexions sur Chateaubriand” par ces mots : “La langue de la Vie de Rancé enfonce vers l’avenir une pointe plus mystérieuse : ses messages en morse, saccadés, déphasés, qui coupent la narration tout à trac comme s’ils étaient captés d’une autre planète, bégayent déjà des nouvelles de la contrée où va s’éveiller Rimbaud”. (“Réflexions sur Chateaubriand”, Cahiers du Sud, n° 47, 1960, p. 172). Écrivant en 1965 une préface à une réédition de la Vie de Rancé, Roland Barthes se demandait :

“Que peut dire aujourd'hui à un homme incroyant, dressé par son siècle à ne pas céder au prestige des “phrases”, cette vie d'un trappiste du temps de Louis XIV écrite par un romantique ? Cependant nous pouvons aimer ce livre, il peut donner la sensation du chef-d'œuvre (...) où certains d'entre nous peuvent retrouver quelques-uns de leurs problèmes, c'est-à-dire de leurs limites. Comment l'œuvre pieuse d'un vieillard rhéteur, écrite sur la commande insistante de son confesseur, surgie de ce romantisme français avec lequel notre modernité se sent peu d'affinité, comment cette œuvre peut-elle nous concerner, nous étonner, nous combler ?” (Vie de Rancé, 1965, préf. : “La voyageuse de nuit”, texte repris dans les Nouveaux essais critiques).

À ce comment, Barthes répond en constatant l’émergence du fait littéraire au milieu du discours sapiential. Il prend l’exemple fameux de cette couleur jaune du chat jaune de l’abbé Seguin. Elle marque ainsi, pour Barthes, l’émergence d’un absurde signifiant et absolu, qui qualifie l’art. Racontant sa visite à l’abbé, au 16 de la rue Servandoni, Chateaubriand écrit en effet dans l’Avertissement :

“J’entrais dans une petite cour mal pavée, le concierge allemand ne se dérangeait pas pour moi : l’escalier s’ouvrait à gauche au fond de la cour, les marches en étaient rompues ; je montais au second étage ; je frappais, une vieille bonne vêtue de noir, venait m’ouvrir : elle m’introduisait dans une chambre sans meubles où il n’y avait qu’un chat jaune qui dormait sur une chaise.”

L’exemplaire.

Cet exemplaire porte un envoi à “Mademoiselle Bertin”. Il résume l’histoire d’une longue amitié entretenue par Chateaubriand avec l’une des familles les plus importantes du XIXe siècle français. Louis-François Bertin (1766-1841), dit Bertin l’Aîné, et Louis François Bertin de Veaux (1771-1842), sont les fils du spirituel capitaine François Bertin (1717-1774), écuyer du duc de Choiseul (c’est-à-dire son numéro 2), conseiller d’État, familier de Chanteloup, véritable cour des Choiseul, où les deux enfants furent élevés par l’abbé Barthélémy. Ils reprirent le Journal des Débats en 1799 et en firent l’un des plus importants quotidiens français. Tour à tour opposés à l’Empire et à Charles X, les Bertin rallièrent la Monarchie de Juillet.

Chateaubriand collabora aux Débats, dès l’origine, avec son ami Charles-Marie de Féletz. Autour de ce journal gravita ce qu’on a appelé le cercle des frères Bertin. Si l’auteur des Mémoires d’outre-tombe s’en éloigna politiquement à l’avènement de la Monarchie de Juillet, les liens d’amitié n’en étaient pas moins étroits. Ils sont attestés par deux exemplaires avec envoi aujourd’hui connus :

1. Les Martyrs. Envoi à Bertin de Veaux du 31 mars 1809. Maroquin citron de l’époque. (Catalogue exposition, BnF, 1948, n° 303), vendu à Drouot le 7 novembre 2016 pour €22.000 et aujourd’hui conservé dans une collection privée.

2. Congrès de Vérone. Envoi à Bertin de Veaux, relié en vieille basane abîmée (€5.400 dans la même vente).

3. Cet exemplaire.

On ne connaît pas pour l’instant d’autre exemplaire de Chateaubriand avec un envoi à Bertin l’Aîné ou à Louise Bertin. Et si, en 1844, Chateaubriand est depuis des lustres membre du cercle des frères Bertin, il est surtout proche de Bertin l’Aîné, possesseur du château des Roches dans la vallée de la Bièvre, à deux pas de la Vallée-aux-Loups.

En 1844, seules deux Bertin sont encore “mademoiselle”. Et il ne peut s’agir ici que de la poétesse et compositrice Louise Bertin (1805-1877), amie remarquable de Victor Hugo, de Berlioz et de Chateaubriand. Elle est fille de Louis-François Bertin, dit Bertin l’Aîné, peint par Ingres dans un portrait immortel du Louvre. L’envoi aurait pu être adressé à sa jeune petite-nièce Louise Bertin de Veaux (1826-1909) dont on connaît aussi le portrait dessiné par Ingres puis repris par Lehmann. Mais le vieux François-René ne lui aurait certainement pas rendu “hommage” et, surtout, le 11 mars 1844, Louise Bertin de Veaux épouse Alphonse Gérard, comte de Rayneval (1813-1858), brillant diplomate dont Ingres dessina aussi le portrait. Louise Bertin de Veaux n’est donc plus demoiselle quand, en mai 1844, Delloye et Salla mettent en vente la Vie de Rancé.

La Louise Bertin de cet envoi, poétesse et compositrice de musique, est une femme qui a véritablement compté dans l’histoire des arts de son temps : “le domaine des Roches (...) devint sous la Restauration un foyer intellectuel comparable à celui de Nodier à l’Arsenal et à celui de l’Abbaye-aux-Bois où régnait madame Récamier. On y rencontrait Victor Hugo, Lamartine, et une muse : à l’Arsenal, Marie Nodier ; aux Roches, Louise Bertin, musicienne, interprète et compositeur” (J.-P. Clément, op. cit., p. 183). Louise Bertin, en effet, composa plusieurs opéras : Guy Mannering joué aux Roches en 1825, Loup-garou en 1827, et en 1831, un opéra en trois actes joué au Théâtre-Italien : Fausto. Louise Bertin suscita aussi l’admiration de Rossini, autre familier des Roches, et surtout d’Hector Berlioz. Frappée dans son jeune âge par la poliomyélite, elle sut prendre, par l’art, sa revanche sur la vie, comme l’écrit Adèle Hugo : “Mlle Louise, rare intelligence, poète et musicienne tour à tour, et qui, frappée par la vie, s’en est noblement vengée en se vouant à l’art” (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo). Enfin, elle mit en opéra, sur un livret de Victor Hugo lui-même, aidée par Hector Berlioz, rien moins que Notre-Dame de Paris, sous le nom de La Esmeralda (1836). En 1840 et 1846, elle publia deux recueils de poèmes intitulés Glanes et Nouvelles Glanes. Elle fut avec son père Bertin l’Aîné, mort en 1841, les âmes de l’un des grands salons du premier romantisme : “un salon artistique où il fallait montrer patte blanche pour être admis. Les principaux visiteurs se nommaient, outre Victor Hugo et sa maîtresse Juliette Drouet, Charles Gounod, tout jeune, Hector Berlioz, Ingres, Franz Liszt, et bien sûr Chateaubriand. Y furent admis le baron Louis, les peintres Gérard, Girodet et Delaroche.” (J.-P. Clément, op. cit., p. 198).

Rareté des envois sur la Vie de Rancé

Le libraire-éditeur Delloye acheta huit mille francs le manuscrit de la Vie de Rancé. L’édition fut enregistrée par la Bibliographie de la France à la date du 18 mai 1844, sous le numéro 2455. Très vite, Chateaubriand souhaita arrêter la vente et tirer une seconde édition, pour y insérer des passages supprimés dans la première. On décida donc, par scrupule, de tout réimprimer. Cette pratique est courante chez Chateaubriand : il l’avait imposée trois fois pour le Génie du christianisme, et une fois pour Les Martyrs.

Chateaubriand écrivit au libraire-éditeur :

“Paris, 9 mai 1844.

Nous voilà en vente, mon cher Monsieur, et jusqu'à présent l'affaire se présente bien. Si vous n'avez pas trop tiré, il y aurait de l'avantage à pouvoir faire le plus tôt possible une seconde édition. Je suis à même de faire entrer dans cette seconde édition des morceaux que j'avais retirés de la première et qui font des vides assez remarquables pour les hommes accoutumés à lire. Veuillez donc me dire où vous en êtes, et [s'] il serait bon d'annoncer bientôt une seconde édition. Si la première n'a pas été tirée à un trop grand nombre, on pourrait arrêter le tirage et annoncer une seconde édition, à laquelle j'ai une douzaine de pages à ajouter. Un mot de réponse à tout cela, s'il vous plaît. Vous savez l'ancien adage : Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. On dit chez nous qu'on ne sait pas encore quand vous revenez : mais j'ai toujours grande envie de vous voir. À vous, à vous”

La concomitance des deux éditions, le “confinement” dans lequel vit le vieux Chateaubriand devenu contemporain de la voyageuse de nuit, dans sa lugubre chambre-scriptorium du 112 rue du Bac, expliquent à l’évidence la rareté extrême des envois sur la Vie de Rancé. Nous n’en connaissons qu’un autre, celui adressé à Mademoiselle Henriette Amey, amie genevoise de François-René (Catalogue exposition, BnF 1948, n° 557). Aucun autre exemplaire n’a jamais été présenté sur le marché des ventes aux enchères depuis 1977. Il est donc presque normal que celui-ci ait retenu en son temps l’attention de Maurice Chalvet, éminent libraire et collectionneur passionné de Chateaubriand, puis, à sa suite, celle de Bernard Malle.

BIBLIOGRAPHIE : 

M. Clouzot, Guide du Bibliophile français, p. 66 : "De plus en plus recherché. Les beaux exemplaires en sont rares.” -- Jean-Paul Clément, Bertin ou la naissance de l’opinion, Paris, 2018, et plus particulièrement le ch. VII des pp. 180 à 210