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TINAN, Jean de

Vingt-huit lettres autographes signées et un manuscrit adressés à Henri ALBERT

[Paris, Baylacq, Jumièges] 1896-1898

REMARQUABLE REDÉCOUVERTE D’UNE PART IMPORTANTE DE LA CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE JEAN DE TINAN AVEC L’UN DE SES DEUX MEILLEURS AMIS, HENRI ALBERT. TRENTE LETTRES AU TRADUCTEUR DE NIETZSCHE ET DE STIRNER (L’AUTRE AMI ÉTANT PIERRE LOUŸS).

HENRI ALBERT FUT LE PILIER CRÉATEUR DE LA REVUE LE CENTAURE, AVEC LOUŸS ET TINAN, ET CHARGÉ DES LETTRES ALLEMANDES AU MERCURE DE FRANCE.

DU CENTAURE ET DU MERCURE, IL EST TRÈS LARGEMENT QUESTION ICI.

ON Y SUIT PAS À PAS LA CONSTRUCTION DE L’ŒUVRE DE TINAN, JALONNÉE DE DÉTAILS INTIMES SUR UNE VIE EMPANACHÉE.

CETTE CORRESPONDANCE EST VIVANTE, DISTRAYANTE, DRAMATIQUE À LA FIN, AVEC UNE POINTE AMOUREUSE QUI LA REND PASSIONNANTE

En tout 30 lettres en 37 pages manuscrites et autographes, de différents formats, principalement in-4

1.L.A.S., 3 pp. grand in-8, papier bleuté, crayon, [Paris], Dimanche, [31 mai 1896, d’une autre main] et sur le support papier la mention Double :

“Dimanche, Mon cher Albert.

10/ Point désireux de faire une couverture à un Centaure (parce que Anquetin en a fait une gentille) m’a montré hier un dessin assez [bien] pour ce projet, vraiment bien, me proposant, ayant une presse, de faire une litho. J’ai dit que nous serions très heureux, mais pouvais pas dire encore si pour ce numéro ou autre. Faut-il le lui faire faire pour le vol. 2 ? (…) Louÿs est ici. Jusqu’à mercredi (…) Thérèse a été rappelée hier par une lettre de sa mère. Elle était bien gentille. Stella est revenue - charmante. Le Montignysme se fonde. Moi je reviendrai fin juillet sans doute. Dites à Willy que je halète après lui. Dites-vous que je id[em] id[em] après vous. Aux gens dites ce que vous voulez. À Fanny [idem] ce qu’elle voudra. Commence pour le Centaure prochain un petit Essai sur l’Innocence considérée comme hypocrisie inconsciente (sic). Je me compose pour l’hiver (prochain) des emplois des temps admirables. Je ferai des dettes pour me coller parce que l’on fait beaucoup d’économies quand on est collé (joli raisonnement vraiment).

Deux chapitres de mon roman ont fait une nouvelle bien en train (ça se passe en chemin de fer). Article sur Louÿs commencé. [Idem] Rachilde pas commencé. [Idem] Mendès [idem]. Partie anecdotique. Cette nuit spermaloutée affectant la forme de la Grande Bretagne & de l’Irlande.

Voilà.

Si vous voyez Thérèse dites-lui que je l’aime

------------- Jeanne ---------------------------

------------ -------------------------

----------- --------------------------

Les autres je m’en fous

Et sur ce je vous serre les mains (les deux mains) cordialement (un seul cœur, ça fait 1/2 cœur par main).

Jean L. B. de Tinan

N. B. : cette lettre est écrite au crayon. Vous vous en seriez peut-être aperçu, j’aime autant avouer”

2. L.A.S., 3 pp. sur 3 ff. in-4, encre bleue, Jumièges, 8 juillet 96, [le nom de Lebey a été gratté]

“Je vous réponds tout de suite parce que je file tout à l’heure à Rouen pour 2 ou huit jours. D’abord pour octobre, ce n’est pas moi qui ferai la chronique. Je reviendrai à Paris le 10 ou 15 octobre (…) Je ferai une nouvelle. J’ai vingt-cinq “plans”, là dans un carton. Pas de paradoxes = j’ai besoin de tout mon contingent pour “PENSES-TU RÉUSSIR ou le Roman d’un jeune homme sans scrupules”, qui marche moins mal que je n’aurais cru. Je m’étais imposé de revenir avec deux romans, mais c’est beaucoup. Il y en aura un que je ferai cet hiver en même temps que celui avec vous pour Zola (très bien). J’espère beaucoup abattre de la besogne si la question “femmes” ne me gêne pas, et pour le moment ça va comme sur des roulettes pneumatiques Dunlop : la perfection, douce, douce, douce, douce… vanillée et franche comme tout ce qui est inappréciable par ces températures (…) j’espère qu’elle ne me donnera ni la galle ni la syphilis. Savez-vous que toutes ces aventures contagieuses me désolent (…) après mes quinze jours de cloître coupées de petites rouenneries conjugales, il me semble heureusement que Lebey me ferait l’effet de Gourmont… horrible !

Pauvre Lebey ! Il ne m’a toujours pas écrit. Il va s’envaser. Même si dans 2.3 mois, il s’échappe, se décolle, se soigne, se lave et se guérit - il lui restera toujours de cette année-là, une influence d’autant plus fâcheuse qu’elle aura obscurci ce qu’il y avait de plus agréable en lui. Il a été bien gentil pour moi, il y a deux ans à l’époque de mes grrrrandes crrrrrises passionnelles (…) Ah mon cher Albert, je vous en prie, ne soyons jamais “amis intimes”. Le temps fait des camaraderies très solides. L’intérêt les cimente - elles sont excellentes et sans nuage. Mais les coups de foudre… et le romantisme de cela… Je tiens trop à vous pour cela.

“Il faut éviter de tutoyer ses amis, expliquait l’exquis héros de Penses-tu réussir, car cela devient gênant quand on les rencontre chez des camarades communs après s’être brouillés avec eux…

Quand vous verrez Lebey, dites lui : “Tinan vous fait dire bien des choses” Dites en autant à tout le monde.

Cher collaborateur, un service. Je vous ci-joindrait un mandat de 35 frs. (…) Je donnerai sans doute au Centaure : L’ÉTRANGE NATIVITÉ DE LAZARE DURAND. Contes pour mes amis Edgar Pot et Georgie Courty Lynnes (…) Je suis seul dans un coin du parc. Mes parents dans un autre coin m’exaspèrent à chaque repas (…) Ma petite amie à la vanille part pour 2 mois à la mer après les quelques jours pour lesquels je pars prendre le train dans une heure (…) Lu La Guerre et la paix, c’est un rude livre (…) Tinan.”

3.L.A.S., 4 pp. in-4, encre brune, en-tête du château de Baylac, Bugnein, par Navarreins [chez son oncle Derval], s. d. [1896].

“1870 !!! 142876 ? ! Dimanche soir. Cette carte postale m’a plongé dans le plus vif attendrissement ! - Oui - Comme on fait de bonnes lectures à Strasbourg ! - Et c’est tout de même vrai qu’il n’y a pas de passion plus serious que Lust 1 ! (…) “O [mot supprimé par la censure] quando te aspiciam !” Toutes mes tendresses à Henri Albert, Mathilde… , Anna… , Marie… Tinan

(Second Postcriptum). “L’amour est décent et fidèle chez l’éléphant - (cette décence le place au-dessus de la tourterelle et même du monde civilisé) - Il est scandaleux et criminel chez le chien. Surtout par la propreté d’accouplement prolongé qui enseigne aux enfants ce qu’il conviendrait de leur laisser ignorer” (Manuscrits de Fourier publié dans La Phalange…) Il y en a plusieurs volumes in-8 comme cela - cette lecture me passionne (…)

1. Allusion à Nietzsche

4.Manuscrit, 1 p. in-8 : “voilà - voilà - voilà - voilà ! et avec ça Médéme ? Faut-il vous l’envelopper ?”

5.L.A.S., 1 p. in-8, encre brune, 16 août [1896]

“Chronique du Règne de Félix Faure emmerdRera certainement pas autant que gens qui liront qu’a emmerdRé votre serviteur à la faire. D’mande permission dvous la dédier - C’quy m’y plaît c’est qu’cest pas truqué. Trop longue mais j’m’en fous serait trop humiliante autrement. Où faut-il l’envoyer recommandée surtout, pas de brouillon \ referais pas pour 25 louis (au fait si - ferais tout ce qu’on voudra pour 25 louis). Ça vous irait-il de venir me prendre ici vers 15 septembre \ rentrera à Paris ensemble (…) de tout [cœur] avec vous JLB de Tinan”

La Chronique du Règne de Félix Faure paraîtra dans la seconde livraison du Centaure et sera dédiée à Henri Albert.

6. MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ, sous forme de L.A.S., de la Chronique du Règne de Félix Faure, 2 pp. in-4, encre noire, [août 1896]

La Chronique du Règne de Félix Faure est prête.

1. Parade. 2. Petites entrées en matière. 3. Charles Léandre. 4. La Nouvelle direction de l’Odéon. 5. Des poètes (…) 7. M. Ernest Lajeunesse (…). 10. M. Robert de Montesquiou (…) 12. M. Alfred Jarry. 13. M. Marcel Schwob (…) 16. La réglementation de la prostitution (…) 23. M. de Goncourt. 24. M. de Morès (…) 24. M. Rémy de Gourmont (…)

P. S. Afin de donner à cette lettre un aspect “inédit de Laforgue”. Je la diagonalise un peu. Est-ce bien convenu que vous venez à Jumièges vers la fin de la première quinzaine de septembre m’arracher du sein de ma famille éplorée ? Quant au t. II du Centaure, à votre estimation, paraît-il ? Voilà je préférerais de beaucoup que cela soit imprimé en caractères plus petits \ rien supprimé (…) Votre JLB de Tinan

C’est assez un tout pour que je puisse vous le dédier… en souvenir de ce Centaure qui naquit d’une péripatéticienne \ spirituelle copulation (…) J’envoie sitôt réception d’un mot de vous. Pressez alors un peu la composition \ envoyez épreuves en double.

Lebey m’écrit qu’il a loché Stella. Stella m’écrit que Lebey l’a lochée \ me demande ce qu’elle doit faire !!! - J’ai répondu que moi j’aurais été putain si j’avais été femme… c’est pt’être vrai…

7. L.A.S. 2 pp. in-4, encre noire, abbaye de Jumièges, samedi [1896] :

“Samedi. Votre lettre m’amuse comme une petite folle - Dieu que je m’amuse avec ces étudiantes ! (…) Depuis que j’ai eu une mauvaise prose sur Jeanne-la-pâle2, elle ne m’a plus donné d’insomnie. Mais j’ai entrevu la une “jeunesse” (…) Mais si je me souviens de Juliette, cette bonne loutte, ou de Lulu ou de Stella ou de Mimi ou d’Alida ou de… je me demande avec effarement “comment ai-je pu coucher avec !”, et risque tant d’immanentes syphilis. (…) J’envoie La Chronique - mon “Pall Mall. Macaroni”. Prévenez Hérold qu’il aura la prochaine à faire (…) Louÿs est à Séville Hôtel de Paris (…) Ô Albert ! Albert ! Albert ! Que je voudrais être avec vous - ce que nous allons nous en payer de la sensation !!! (…) À l’occasion, choses tendres à tout le monde \ bien amicalement à vous. Tinan”

2. Personnage de Penses-tu réussir !

8.L.A.S. 2 pp. in-4, encre noire, 4 août [1896] :

“J’ai été malade comme un caniche (à cause de la fidélité). Décidément la vie rauque ne me réussit pas. L’usage des Fortifiants m’est nécessaire. Comme je m’amuse à écrire cinq pages de Chroniques tous les matins, ce sera trop long - mais on en ôtera - en tout cas je désire qu’on imprime cela en caractères plus petits que le texte littéraire, sans cela ce ne serait pas supportable.

J’ai recommencé hier Penses-tu réussir (100 pages) avec la conviction que ce ne serait pas mieux autrement. Je finirai tout à fait Stéphanette quand j’aurai un peu d’argent pour faire éditer cela en grand luxe et hors commerce - depuis qu’elle n’est plus là, je crois que je l’aime. J’ai à peu près fini une Sirène [suivent des considérations sur ses personnages de fiction] Il y a une description de Paris au printemps à 4hr du matin qui m’amuse - mais je m’embête tellement ici qu’il ne faut pas grand chose pour m’amuser (…) Lorsque vous voudrez le commencement de ma Chronique, vous n’aurez qu’à le dire… (…) Quand je pense que sur trois femmes qui ont vraiment joué un rôle de ma vie, la première, je ne me suis aperçu que je ne l’aimais pas qu’après avoir tant souffert et manqué en crever ; la seconde est “honnête” - ça n’est pas de chance - et je n’ai tout à fait aimé la troisième que quand elle est partie. Ce n’est pas encourageant pour l’avenir (…) Salut et Fraternité Tinan.”

9. L.A.S. 2 pp. in-4, encre noire, 15 juillet [1896]

“Merci, réglez avec les trente cinq francs 3 mensualités 1/2 du Centaure. À me faire faire une Chronique 2m 1/2 après mon départ, vous vous exposez à un peu de fantaisie. Voici déjà l’épigraphe : Ce n’est pas pour me vanter - mais il fait bigrement chaud aujourd’hui. E. Labiche.

Je parlerai à la bicyclette des règles de l’Exposition du roman (…) de Madame Bovary, des Mémoires de Frédéric Soulié, de Marceline Desbordes-Valmore (dont je n’ai pas lu 30 vers), de Montesquiou, La Jeunesse Ernest, Bataille, Lorrain, Ubu roi (…) Ronsard, Liane de Pougy, le Prince Henri d’Orléans, le marquis de Morès (…) Votre mouillé Tinan.

Entendu pour fin septembre

Si vous voulez venir partir plus tôt et venir me prendre ici - vous serez plus gentil encore etc.

10. L.A.S. 2 pp. in-4, encre noire, [Jumièges ?], Mercredi, [25 août 1897]

“Suis abruti aujourd’hui. Je vous envoie de Willy l’article de sa part, et un bout de sa lettre de la mienne. De mon côté, j’ai envoyé hier à La Presse un bout de Chronique : “Les Vengeances de Parsifal !” Seulement avec ces noms de dieux de vaches Franco-Russes, les dépêches de Peterhof tiennent toute la place, et nos littératures ne passent qu’une fois sur deux depuis huit jours… J’ai pourtant pas de louis en trop ! (…) Je rentre à Paris dans quelques jours (…) Je suis flapi flapi… Mais vraiment je m’emmerde trop ici (…) je ne pourrai donc jamais travailler - sérieusement, tranquillement sans avoir besoin de courir après cent francs - à mon roman… mon BÔ roman !!! (…) Pas de nouvelles de la rupture Louÿs Zohra - ça m’inquiète (…) Bonsoir, votre Tinan (signature symbolique) [nous : dessinée]”

11. L.A.S. 1 p. in-4, encre noire, Paris, 2 place du Palais-Bourbon, dimanche matin [5 septembre 1897]

“Je suis à Paris depuis une semaine, mais très flapi et je n’ai pas bougé (…) J’irai peut-être ce soir au Mercure pour une commission. Je suis exaspéré, tout ce que je fais m’emmerde et je n’ai pas le temps de faire autre chose (…) Quand revenez-vous me montrer ce que vous avez fait ? Ah si vous étiez vêtu de gloire par le père de Fanny, comme je vous aimerais ! On sera très bien ici cet hiver si on trouve de l’argent… (Parlez doucement = Lebey ne m’a toujours pas remboursé). Pas de nouvelles de Louÿs. Je vais écrire à Hérold (…) je suis en saison mélancolique, vous savez - et puis je suis si fatigué que je finis par en faire un snobisme, ce qui est déplorable.

Lu dans le Mercure votre chronique qui est “bien dans le ton de la Revue” (…)

Taine est un chic type - vive Taine - qui a dit :

“S’amuser est un mot français qui n’a de sens qu’à Paris”

Allons amenez-vous

Si j’ai des cancans je vous écrirai.

T”

12. L.A.S, 1 p. in-12, carte-lettre de papier bleu, suscription autographe, marque postale Bourgogne 12 septembre 1897

“Si ça vous est égal, j’aime autant ne pas me charger de la commission pour Régnier qui est à Paris. Lebey m’a promis pour le 1er - enfui ! (…) J’ai de l’argent dans tous les porte monnaies en ce moment. C’est d’ailleurs le seul moyen que je connaisse de faire de économies. Albert est un serin ? Il n’a pas perçu l’intention si délicatement chronique de ma phrase sur sa Chronique au Mercure. [Parle de ces Chroniques à La Presse] (…) Vu Lorrain. Dîner chez Doucet - on vous attend impatiemment. Maxime part pour Venise. Louÿs est en panne à Étretat. Moi j’ai des rhumatismes et je trouve que c’est dur de gagner sa vie en faisant rigoler… Votre Tinan.”

13.L.A.S. 1 p. in-4, encre noire, Mercredi soir [septembre 1897]

“Mon cher Albert, ne tenez pas compte de ma lettre (…) J’ai de la suite dans les idées, n’est-ce pas, votre bien ami Jean de Tinan”

14.L.A.S., 2 p. in-4, encre noire, Samedi, [septembre 1897]

“Reçu le portefeuille (…) J’étais en train d’écrire (pour vous faire plaisir) cinquante lignes de Chronique de presse et centauresque sur Eekhoud - cela finira je crois par un petit éloge de la pédérastie (…) Envoyez-moi un peu de nouvelles et n’oubliez pas que vous êtes invité ici pour quand vous voudrez venir (…) votre collaborateur et ami. Tinan.

Peux pas donner rien au Centaure, je n’ai qu’une chose pas tout à fait finie : Stéphanette. Petit essai de sensualisme. Et une nouvelle encore trop floue pour une revue : Valérie ou les baisers de la rue du Sommerard. Mais ma chronique sera longue - trop. Dites-moi ce qu’il y aura au vol. II du Centaure (…) Je voudrais bien pouvoir revenir au commencement de septembre - mais je suis dans la fâcheuse situation et obligé de rester faute de 15 louis (…) Avez-vous ma planche de Rops ?”

15.L.A.S. 2 pp. in-4, encre noire, Dimanche, [septembre 1897]

“Je vous ai griffonné un mot hier en recevant le portefeuille. Il vous rejoindra là-bas. Mais j’interromps un peu ma Chronique que je fais ces jours-ci jusqu’en août (…) Je viens d’y parler dans cette Chronique, de Marguerite Deschamps et de la femme qui a branlé Moréas - ma parole (…) Penses-tu réussir me désole. Je ne peux pas, à la peine pas que j’ai, avoir fini d’ici janvier. En ce moment, je fais un petit volume avec un gros chagrin que j’ai eu : Stéphanette est morte à Capri de je ne sais quelle fièvre. Je la raconte en en faisant un livre de mémoire, quelque chose de très analogue au Jardin de Bérénice - et c’est d’ailleurs à Bérénice que le livre sera dédié. Je craindrais que ce ne soit un peu long pour le Centaure - et je crains aussi que le comité de lecture du Mercure ne m’envoie faire foutre - Enfin !

Je n’ai que 22 ans heureusement ! Et puis maintenant, grâce à Willy, j’ai une fois dans ma vie commencé et terminé quelque chose - ce précédent me rend maintenant tout travaille 2 fois plus facile…

Je n’aurai d’argent que le 15 octobre. Je n’aurai de maîtresse à Paris qu’à la même époque, et, si je puis à la campagne obtenir des miracles de chasteté, à Paris, je répondrais moins de ma vertu (ce n’est pas, vous comprenez bien, la vertu qui m’inquiète, c’est la bourse).

Renseignez-vous pour le tome II du Centaure (joli le Charpentier) - quand ça parait-il, et qu’il y aura-t-il dedans ? (…) Je fais dans ma Chronique deux ou trois manifestes plutôt néo-naturalistes mêlés de néo-psychologisme (…) J’ai la conviction que j’aurai beaucoup de talent - mais ce qui me perd c’est de chercher des petites bêtes inutiles. C’est pourquoi, je crois qu’il me sera très utile d’écrire un roman en collaboration et que j’ai hâte de me mettre au travail avec vous - et puis comme cela sera commode ce travail pour l’organisation de notre vie (…) Tinan”

16.L.A.S., 4 pp. in-4, encre brune, en-tête du château de Baylacq, Bugneins, par Navarreins [chez son oncle Derval], Jeudi 29 [nov. 1897]

“Oui je suis parti et navré de l’être. Ce que je vais m’énerver ici pendant deux mois avec les sales pensées que je vais me ressasser. Enfin, j’y suis - y qu’à essayer d’y travailler. Je vous envie, vous serez à Paris avant moi. Ô d’ailleurs pour le bonheur que j’y ai maintenant à Paris, je suis aussi bien ici.

Attendre. J’aurai jamais la force (…) Travailler. Je ne suis plus fichu je crois - et puis pourquoi faire. J’essayerai (sic) encore du 15 janvier au 1er mars de reprendre le dessus - mais je ne le prendrai pas.

Je suis foutu foutu foutu. Je ne regrette rien, j’ai été si heureux

Amitiés à tous (…) Votre Tinan”

17.L.A.S., 4 pp. in-4, encre brune, en-tête du château de Baylacq, Bugneins, par Navarreins [chez son oncle Derval], 9 janvier 1898

“Revenu à Paris. Moi je vais à Pau quelques semaines et je reviens à la fin du mois. J’ai un joli flirt avec une délicieuse jeune femme aux yeux de pervenche (unica major) à laquelle j’ai eu l’occasion de sauver la vie… mon Dieu oui. Et ce que je m’en fous… en outre. Mais elle est bien mignonne et m’a demandé d’écrire un livre pour elle - ce que je vais faire pour me reposer de mon roman qui va bien mais où je patouille un peu et qui ne sera décidément prêt que pour octobre. Préparez-vous donc à lire quelque chose d’un peu historico-psychologico-romanesque écrit avec sécheresse. Je publierai si possible au Mercure d’abord. Ça me promet 15 journées de Bibliothèque Nationale - au moins. Ma petite pervenche qui répond au nom rare de Jeanne ne rapplique pas à Paris avant le 1er mars. Faut-il continuer comme cela. Est-ce “honnête” de prendre ainsi une femme qui vous aime peut-être sincèrement lorsqu’on ne songe soi-même qu’à une autre (…) Vous, vous regretterez je pense notre Troïka. Regrettez mon vieux, regrettez. Le Regret est ce qu’il y a de plus définitif dans l’amour (La Rochefoucauld) (…) Voyons faut-il que je lui dise que je l’aime, à ce frivole petit saxe qui le mérite bien (…) l’adultère à Pau (…) doit être ruineux en chambres d’hôtel louches et impossibles. Louer un mois d’appartement meublé ce ne sera pas bon marché non plus. J’ai envie d’accompagner la déclaration que l’on attend d’une demande de fonds qui étonnera. Sur ce je recopie pour vous quelques lignes de simili Rabelais :

“Cette année règnera universellement une maladie bien horrible et bien redoutable, maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèches, et bien souvent composeront en revasseries syllogisantes en la Pierre philosophale, et aureilles de idas. Je tremble de peur quand j’y pense : car je vous dis qu’elle sera épidémiale et l’appelle Maître Averroès : faulte d’argent”

C’est la disgrâce que je ne vous souhaite pas. Amitiés à tous, Votre Tinan”

18.L.A.S., 3 pp. in-4, encre brune, en-tête du château de Baylacq, Bugneins, par Navarreins [chez son oncle Derval], Mercredi 12 janvier [1898]

“Mon cher Albert, le temps de rompre poliment (\ “provisoirement”) avec ma petite suédoise, c.a.d. d’aller passer la journée à Pau (dont j’arrive à l’instant) et de revenir, et je suis à vous (…) J’aime et j’estime [André] Rivoire profondément et vous l’estimez aussi. Je crois qu’il a pu être très embêté tous ces derniers temps (…) Il y a des explications d’amour-propre qui n’ont que peu d’importance au fond, mais où il est bon d’avoir un intermédiaire. Je vous aime assez tous les deux pour croire pouvoir vous en servir (…) Votre ami Jean de Tinan

19. L.A.S., 4 pp. in-12, Lundi [26 avril 97]

“J’ai rien à vous dire. Je m’embête. J’ai pas envie de travailler. Suis malade. Maintenant que j’ai mon premier repos, je reviendrai bientôt. Aussitôt mon livre prêt. Il me répugne ce livre (…) Je serai sans doute à Paris Dimanche… J’ai trouvé un travail de 10 Louis… Quelle putain de vie ! Maintenant je ne regrette pas d’être parti parce ma chère et tendre m’a écrit des lettres incomparables qui me seront utiles pour Tu me plais (roman…)

Allez à Épinal, rapportez-moi des images tendres et merveilleuses. Louÿs m’a télégraphié qu’il était de retour à Alger (…) Hier, chez Merill, j’ai insinué innocemment que “si Jésus revenait, faudrait le guillotiner”… J’ai pas eu de succès… on m’a dit que j’étais paradoxal, quelle erreur. Je vous autorise à distribuer ma bénédiction (…) Votre Tinan

20. L.A.S.,1 p. in-4, encre violette, s.l.n.d.,

“Je me rase ici - et on gêle. Rappelle moi donc à Paris par Dépêche signée Comte de Saint-Ouen ou quelque chose d’analogue. Dis à Bouchard de m’envoyer l’argent de La Presse. Le Printemps est décidément en retard. Tinan”

21. L.A.S., 1 p. in-8, Jumièges, 20 juillet [1897]

“Ça m’ennuie beaucoup de travailler - C’est long, c’est difficile, on n’obtient pas ce que l’on voudrait. Je n’aime décidément pas cela ! Et puis je ne vois aucune raison pour [voir] arriver jamais la fin ! J’ai déjà 250 pages serrées (plus d’une page de P. t. réussir) et j’en ai encore plus d’un quart à faire… tout le ménage Jaurès-Séverine… (je fais un mélange Jaurès-Mendès et Séverine-Claire Sidon qui n’est pas désagréable) (La dernière parole prononcée par Welker est “Napoléon n’approuvait pas les journaux de Modes”)

Je n’ai guère de nouvelles car je n’écris pas. Et puis j’ai trop baisé depuis 15 jours - ça ne vaut décidément rien. Seulement, je vais bientôt ne plus baiser du tout ce qui ne sera pas assez (…) N’aies pas de vacances tristes, ça ne vaut rien - donne-moi souvent de tes nouvelles… Si tu connais un moyen de me procurer 200 Louis, ne me le cache pas plus longtemps.

Qu’est-ce que c’est que cette affaire Dreyfus dont j’entends parler (…) À toi, Tinan”

22. L.A.S., 1 p. in-4, Jumièges, Jeudi, [29 juillet 1897]

“Excusez mon affranchissement (…) je suis à Jumièges plus malade que jamais, paralysé \ flapi. Mes peines de cœur n’existent que dans mon imagination, mais je n’invente pas mes douleurs de veines et d’épaules - ma constitution aurait bien besoin d’être révisée (…) je me tue d’ennui ici, à la chambre, pouvant à peine lire. Et ma famille manque d’imprévu. Moi qui voulait tant faire du Willy ici ! Heureusement que je fais depuis 15 jours pour 8 Louis par moi d’Aujourd’hui à La Presse (…) Willy malade. Gregh aussi… il faut créer le genre “Litterator flaposus” Votre Tinan”

23.L.A.S., 2 pp. in-4, Jumièges, 10 août [1897]

“Combien faut-il de timbres, N. de D. ! À moins que le domestique n’ai fait un petit bénéfice. Moi, je vais mieux mais pas trop tôt. J’abats de la besogne. Ex : comme chaque matin, ce sont des vanités de 80 lignes 2 j. par semaine à La Presse. Lettre de 4 grandes pages, 2 ou 3 autres lettres. Après midi : une nouvelle extrêmement spirituelle : “Les pains à cacheter de Bob” - Lectures des Feuilles. Le soir : 26 pages d’un roman encore plus spirituel… faut que ce soit livré le 20 août, il y en 60 pages de faites. À mes moments perdus, je cisèle “Détournement de mineur” où la tendresse le dispute à l’émotion. Chaque soir, je lis une centaine de pages de Balzac - un roman de temps en temps, et voilà…

Dans les conditions que vous dites, le Stirner est une affaire très possible - il semble. Vous m’en donnerez un exemplaire. Faites des articles, les miens sont idiots (…)

Ah oui le Gourmont est idiot ! (…) je n’ai pas envie de leur donner en exclu mon Détournement comme c’était convenu avec Valette (…) La Revue blanche est tout de même mieux que cela… j’ai envie d’y écrire… maintenant que le Hg “paye”.

Albert, mon vieux, j’ai pris la décision d’être plus intelligent cette année que l’année dernière… Id est : gagner de l’argent et faire du travail utile. Je deviens très ambitieux… J’ai longtemps cur que je ne serais jamais fichu de ne rien faire… Je commence, avec fatuité, à avoir des doutes là-dessus (…) décidément la vie me plaît. All’s right. Quand revenez vous ? Votre Tinan”

24.L.A.S., 1 p. in-4, (2 place du Palais-Bourbon), [autographe :] Hôpital municipal, 200 Faubourg Saint Denis, Médecine. Hommes II. Chambre 18

“Louÿs est venu me chercher à Jumièges où j’étais en train de claquer et m’a transporté tant bien que mal ici… j’y ai été très mal - et maintenant ça va mieux. Tu m’y verras si tu reviens avant un mois. C’est ce temps là que j’y passe pour rester encore. Je partirai directement d’ici pour Venise, sans me réinstaller chez moi. D’autant que j’ai besoin de tout ce mois pour travailler à la fin de mon roman qui est en plan depuis six semaines et auquel il y a encore pas mal à faire (…) Louÿs a été plus parfait que je ne saurais dire. J’ai des visites, je vis un peu, je ne m’ennuie pas trop. Â bientôt ta visite à toi et apportez moi de meilleures nouvelles. Tinan”

25. L.A.S., 1 p. in-4, en-tête de l’Hôpital : M. M. S. 200 Faubourg Saint-Denis, 9 octobre 1898

“Oui, le “mieux”, le fameux “mieux” des Bulletins de Santé met une fâcheuse volonté à s’accentuer… Enfin, ça se fait tout de même peu à peu… très peu à peu. Si tu reviens dans une huitaine, tu me trouveras encore ici. Louÿs est à Paris - il vient me voir tous les jours… Je lui ai plus de reconnaissance que je ne saurais dire, avec le sentiment très net que je serais très claqué sans lui (…) Moi je pense à peine à écrire - aussi depuis un mois Aimienne n’a-t-elle pas augmenté de 30 pages. Je finira à Venise : je n’en suis d’ailleurs pas trop mécontent (…) il faudra toujours que je contracte un emprunt sérieux en sortant d’ici, dans un peu plus ou moins… À bientôt Tinan… ”

26.L.A.S., 1 p. in-4, (2 place du Palais-Bourbon, rayé), [autographe :] 200 Faubourg Saint Denis, Mardi 27 [octobre 1898]

“Tu penses bien que je t’aurais écrit de suite si je n’étais depuis quelques jours dans un état de faiblesse extrême… Je suis bien de cœur avec toi, tu le sais. T”

27.L.A.S., 1 p. in-4, en-tête de l’Hôpital : M. M. S. 200 Faubourg Saint-Denis

“Quitterai le [200 Faubourg Saint-Denis] pour le 88 rue de l’Université à Samedi 3h, à toi, T”

28.L.A.S., 1 p. in-4, Abbaye de Jumièges, 15 août [1898]

“Ça va pas mieux. Enfle jusqu’aux hanches (…) pas écrire, pas manger, si j’en sors, j’aurais de la veine - ou pas de veine. Bien à toi. T”

29. Fragment de L.A.S., Abbaye de Jumièges, [août 1898], chiffré 2 dans le coin droit

“La Belgique m’envoie de l’admiration en grande quantité (elle n’est pas dégoutée !) Et des propositions de conférence à 10 Louis. Voilà. Je vais me “soigner” rageusement pour tâchefr d’être mieux en novembre et alors je me range parfaitement. Je te réécrirai quand je pourrai mieux. T”

30. L.A.S., 1 p. in-4, Abbaye de Jumièges, Jeudi [août 1898], sans doute le début du n° 29

“Jeudi. Malade, malade - béquilles, étouffements, impossible écrire, pas le son, travail impossible, voyage en Italie (…) roman en plan (c’est le cas de le dire), morphine et famille emmerdante ! Ce Bismarck était admirable - aussitôt que j’irai un peu mieux, je veux devenir un type dans son genre - en plus fin. Guerre de nouvelles de Paris. - Rivoire ? Louÿs et Maxime vont venir me voir. - Garnier est lyrique”

RELIURE SIGNÉE DE HUSER. Maroquin aubergine, dos à nerfs, garde et doublure de moire aubergine, toutes les lettres montées sur onglet, tranches dorées. Étui

Henri Albert (1869-1921), de son vrai nom Henri Albert Haug, appartenait à une famille connue de Strasbourg. Sa pratique courante de l’allemand le plaça toute sa vie à la croisée des mondes germaniques et français. Il fut le grand traducteur et introducteur de Nietzsche en France, comme celui de Stirner, celui qui enfin assurait au Mercure de France la couverture de l’activité littéraire allemande.

Pierre Louÿs et Henri Albert sont les deux meilleurs amis de cette comète que fut Jean de Tinan. À sa mort, ils héritèrent d’une partie de ses manuscrits : “quant aux manuscrits de Tinan, ils furent partagés entre ses parents, Louÿs et Albert, ces deux derniers en recevant la plus grande part” (Goujon, p. 377). La correspondance croisée de Tinan et de Louÿs a été publiée par Jean-Paul Goujon. Rien de telle avec celle de Henri Albert qui a été depuis longtemps disséminée.

C’est un très important ensemble, malheureusement mal classé, qui est ici redécouvert. Son ton est d’une grande liberté et Jean-Paul Goujon écrit : “les quelques lettres de Tinan à Albert que nous connaissons sont du meilleur Tinan : enjouées, spirituelles, potinières, roulant sur quantité de projets littéraires” (op. cit., p. 148).

Cette trentaine de lettres permet aussi de suivre le parcours de Jean de Tinan dans le monde des lettres parisien. Dès mars 1895, il fait son entrée au Mercure avec un article intitulé Annotation sentimentale. On suit pas à pas la brève aventure du Centaure dont Henri Albert devient la cheville ouvrière dès février 1896. À ce titre, ces lettres constituent un ensemble irremplaçable, plein de vie - et de mort, sur la littérature française au tournant du siècle.

BIBLIOGRAPHIE : 

Jean-Paul Goujon, Jean de Tinan, Paris, Plon, 1991