


Acheter
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
Génie du christianisme... Tome troisième
“JE LÉGITIME MON BÂTARD ET LE RECONNAÎT COMME SECONDE ÉDITION” (MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE).
L’AFFAIRE DE LA CONTREFAÇON D’AVIGNON : ÉMERGENCE DE LA NOTION JURIDIQUE D’AUTEUR.
LE MYTHIQUE EXEMPLAIRE PERSONNEL DE CHATEAUBRIAND, DANS LEQUEL IL INSCRIVIT SA SIGNATURE, ET QUI SERVIT DE TÉMOIN DANS L’AFFAIRE.
.CET ÉPISODE REMARQUABLE EST DOUBLEMENT RELATÉ PAR CHATEAUBRIAND DANS SA CORRESPONDANCE ET LES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE.
EXEMPLAIRE DE MAURICE CHALVET ET BERNARD MALLE
ÉDITION ORIGINALE du tome troisième
In-8 (188 x 115mm)
COLLATION : 304 pp.
RELIURE JANSÉNISTE SIGNÉE DE G. HUSER. Maroquin ocre, dos à nerfs, tranches dorées
SIGNATURE AUTOGRAPHE DE CHATEAUBRIAND, à l’encre brune, sur le titre : “Chateaubriand”
ANNOTATION DUN JUGE DE PAIX LAFONT, en grande partie coupée par le relieur, à l’encre brune, sous la signature de Chateaubriand : “J’atteste que la signature ci-dessus a été mise en ma présence à Avignon le 14 Brumaire an 11. Lafont, juge de paix.” Le feuillet de titre, légèrement plus court que les autres, ne porte pas de dorure sur sa tranche inférieure. Ce n’est donc pas Huser qui rogna la note du juge de Paix Lafont mais un relieur l’ayant précédé
NOTE AUTOGRAPHE DE MAURICE CHALVET, sur un feuillet libre, à l’encre bleue :
“Voici, reconstituée, la phrase coupée par le relieur sous la signature de Chateaubriand. “J’atteste que la signature ci-dessus a été mise en ma présence à Avignon le 14 Brumaire an 11. Lafont, juge de Paix”. Il s’agit de l’exemplaire témoin ayant servi au marché conclu entre le contrefacteur d’Avignon et Chateaubriand qui reconnaîtrait la contrefaçon comme deuxième édition. Épisode rapporté dans les Mémoires d’outre-tombe. Volume acheté par moi à Carcassonne chez un bouquiniste pour 40 frcs. en 1929 - Relié par Huser la même année. La première reliure ne pouvait être conservée. M. C.”
PROVENANCE : Maurice Chalvet (note jointe à l’exemplaire) -- Bernard Malle
Chateaubriand écrivait le 15 octobre 1802 à son ami Charles-Julien de Chênedollé, alors en Normandie :
“Je pars lundi prochain pour Avignon, où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine [...] Si je puis parvenir à tirer quelque chose du contrefacteur du Génie du christianisme, alors je prendrai la poste et j’irai beaucoup plus vite que par les diligences” (Correspondance I, lettre 111).
Chateaubriand avait publié Atala en 1801 et Le Génie du Christianisme l'année suivante, en cinq tomes (le troisième reprenant Atala). Le succès de ces deux ouvrages avait incité un imprimeur avignonnais à en faire une contrefaçon.
Chateaubriand quitta donc Paris le 18 octobre 1802. Il s'arrêta quelques jours à Lyon, en partit le 27 par un bateau de poste sur le Rhône, et arriva à Avignon le 31 octobre dans la cité des Papes.
À peine débarqué, il fit la rencontre d'un enfant qui vendait des livres sur la voie publique et auquel, dit-il, il acheta “du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d'un petit roman nommé Atala”. Il déambula par les rues de la ville, “allant de libraire en libraire” Cet épisode sera relaté dans les Mémoires d’outre-tombe. Le fait vécu devient littérature en trouvant place dans le grand œuvre :
“Une contrefaçon du Génie du Christianisme, à Avignon, m’appela au mois d’octobre 1802 dans le midi de la France. Je ne connaissais que ma pauvre Bretagne et les provinces du Nord, traversées par moi en quittant mon pays [...] Arrivé à Avignon la veille de la Toussaint, un enfant portant des livres m’en offrit : j’achetai du premier coup trois éditions différentes et contrefaites d’un petit roman nommé Atala. En allant de libraire en libraire, je déterrai le contrefacteur, à qui j’étais inconnu. Il me vendit les quatre volumes du Génie du Christianisme, au prix raisonnable de neuf francs l’exemplaire, et me fit un grand éloge de l’ouvrage et de l’auteur. Il habitait un bel hôtel entre cour et jardin.” (Pléiade, I, p. 478).
Trois semaines plus tard, le 6 novembre 1802, Chateaubriand écrit, non sans humour, à son ami Louis de Fontanes, sa satisfaction d’avoir clarifié ce problème avec le libraire d’Avignon, un certain François-Balthazar Chambeau :
“Si l’on ne contrefait que les bons ouvrages, mon cher ami, je dois être content ; j’ai saisi cinq contrefaçons d’Atala et une du Génie du christianisme. La dernière était importante. Je me suis arrangé avec le libraire ; il me paye les frais de mon voyage, me donne de plus un certain nombre d’exemplaires de son édition, qui est en quatre volumes et plus correcte que la mienne, et moi je légitime mon bâtard, et le reconnais comme seconde édition”.
Les archives du Vaucluse ont permis d’établir parfaitement les démarches qu’entreprit Chateaubriand durant ces quelques jours à Avignon contre le sympathique contrefacteur. Cet exemplaire avec la signature de Chateaubriand suivie d’une note d’approbation du juge de Paix en est l’un des principaux acteurs :
“le Génie du Christianisme avait été édité par Migneret à Paris en cinq volumes in-8, et le dépôt de deux exemplaires prescrit par la loi s'était fait à la Bibliothèque nationale ; en partant pour Avignon, Chateaubriand s'était muni à la fois du récépissé de ce dépôt qui établissait sa qualité et ses droits d'auteur et d'un exemplaire de l'édition originale de son ouvrage. Ajoutant à ces documents deux exemplaires de l'édition contrefaite, il s'en alla déposer le tout chez le citoyen Lafont, juge de paix du premier arrondissement d'Avignon. Il intenta une action contre Chambeau ; dans cette première audience, les livres déposés furent paraphés par lui et par le juge de Paix. L'énergie de l'attaque amena tout de suite le coupable à résipiscence. L’affaire ne fut pas réglée dans les vingt-quatre heures, comme a dit Chateaubriand ; mais elle ne traîna pas longtemps, car l'écrivain était arrivé le 9 brumaire an XI [31 octobre 1802] et, six jours après, tout était terminé.
En effet, le 15 brumaire [6 novembre 1802], les deux parties se rencontrèrent en l'étude de Me Blaze, notaire, en présence de deux témoins : Roberty, ancien notaire, et Gudin, négociant. Un acte fut passé, par lequel le citoyen François-Auguste Chateaubriand, domicilié à Paris et présentement à Avignon, permettait au citoyen François-Balthazar Chambeau ainé, imprimeur-libraire en cette dernière ville, de vendre et débiter dans toute l'Europe, excepté à Paris, l'édition du Génie du Christianisme en quatre volumes in-8, que le dit Chambeau déclarait avoir dans son magasin, portant en titre : Nouvelle édition dans laquelle l'appendix formant les notes de l'ouvrage se trouve à la fin, de chaque volume, et c'était pour tous les exemplaires qui lui restaient quel qu'en fût le nombre et jusqu'à ce qu'ils fussent entièrement épuisés. La dite permission interdisait à Chambeau de réimprimer cette édition ou l'originale à peine d'être poursuivi avec toute la rigueur de la loi du 19 juillet 1793. L'autorisation était accordée moyennant une somme de 240 francs, que Chambeau versa séance tenante à Chateaubriand, qui l'en quitta. Ce dernier s'engagea à retirer sa plainte et reprendre chez le juge de paix les exemplaires des deux éditions par lui déposés” (A. Marcel).
Le jour même de la passation de cet acte, Chateaubriand put se remettre en route pour un voyage qu'il avait projeté de faire en Provence. Il s'était arrangé avec son contrefacteur “presque pour rien”, ainsi qu'il l'avoue lui-même. Cependant, il y a lieu de s'étonner qu'il se soit contenté de cette faible compensation de 240 francs. Comme ce n'était pas un homme d'argent, on peut croire que deux considérations ont dû l'incliner au désintéressement. La première, c'est que la contrefaçon était beaucoup plus correcte que l'édition princeps, et la seconde, c'est que Chambeau, qui ne le connaissait point, lui avait fait un grand éloge de l'ouvrage et de l'auteur. Chateaubriand régla ainsi, à l’amiable, un procès de droit d’auteur trente ans avant la création de la Société des Gens de Lettres par Balzac.
Cet exemplaire fut le principal acteur de la défense, par un auteur, de la possession des droits de son œuvre.
Clouzot, p. 62 -- Carteret, I, p. 160 -- Vicaire, II, 281-282 -- Correspondance générale, I, Paris, 1977, lettres 111 et 114 -- Chateaubriand. Le voyageur et l'homme politique. Cat. exposition BNF, Paris, 1969, n° 151 -- A. Marcel, “Le Génie du christianisme à Avignon”, in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 1926, pp. 153-157