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Lettre autographe à la duchesse de Duras
CES LETTRES APPARTIENNENT À L’ENSEMBLE CHATEAUBRIAND-DURAS.
LES DÉBUTS DE CHATEAUBRIAND EN POLITIQUE (CONTRE CARNOT) SUIVIS PAR UN FLAMBOIEMENT LITTÉRAIRE.
SPLENDIDE LETTRE SUR LA MER. LE STYLE DE L’ENCHANTEUR ÉVOQUE PAR AVANCE LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE ET LEURS MEILLEURS PASSAGES : SAINT-MALO, GOLFE JUAN ET VENISE
3 pages grand in-4, on joint un billet donnant l'adresse d'un matelot à Dieppe
“Vous avez bien raison, chère sœur, un homme d'affaires aurait fait tout cela sans vous, et vous me fussiez restée1 . Votre premier billet m’arrive avec votre seconde lettre d’Amiens ainsi je ne vous écris qu’à Dieppe. Voyez ma destinée! Je crois que si vous et M. de D[uras] eussent été ici, j'étais Pair.
J’ai fait un article qu’on a mis dans le Journal des débats du 4 octobre. Sans signature. [Nous : en réponse au Mémoire au Roi de Carnot]. Il a eu un tel succès, le Roi en a été si content, que le Chancelier et le Ministre de la Police m'ont fait remercier2 : le premier m'a fait dire que le Roi désirait me charger de quelque autre chose.
Revenez donc travailler à me faire rester : vous eussiez bien tiré parti de ceci. Car il est si clair à présent, même à leurs yeux, que je suis à peu près le seul écrivain dans ce moment que le Public écoute : pourquoi donc se priver d'une arme qui est entre leurs mains? Le journal où était l'article se vendait le soir un petit écu. Tous les partis et toutes les opinions ont été contents : là-dessus il n'y a eu qu'une voix.
Revenez donc : dites à la mer toutes mes tendresses pour elle ; dites-lui que je suis né au bruit des flots, qu'elle a vu mes premiers jeux, nourri mes premières passions et mes premiers orages ; que je l'aimerai jusqu'à mon dernier jour ; et que je la prie de vous faire entendre quelques-unes de ses tempêtes d'automne. Pensez aussi que j'ai habité Dieppe trois mois ; que je me suis promené souvent sur le haut des falaises de la côte ; que j'ai appris à faire l'exercice sur les galets de la grève ; et que tandis que le caporal me disait: "charge en quatre temps ! Arme à gauche!" Je regardais avec des yeux d'envie la vague qui se brisait sur la rive et le long de laquelle j'avais plus de désir de me promener et de rêvasser que d'obéir au caporal.
Revenez chère sœur, revenez. Et comptez à jamais sur votre pauvre frère.”
1. Madame de Duras se trouvait alors dans le Nord de la France où elle tentait de récupérer des propriétés confisquées à son mari
2. Le chancelier était Charles-Henry Dambray ; le ministre de la Police : le comte Beugnot
3. Le premier séjour de Chateaubriand à Dieppe remonterait à 1787, cf. P. Clarac, "Les deux premiers séjours de Chateaubriand à Dieppe", Société Chateaubriand. Bulletin, n. s., n° 16, p. 41
Trois mois après la publication de De Buonaparte et des Bourbons, en juillet 1814, Chateaubriand avait été nommé par Louis XVIII ambassadeur en Suède, grâce à l'amitié de la duchesse de Duras. Ce même mois, l'ancien jacobin Lazare Carnot publie son Mémoire au Roi, à Bruxelles comme à Paris, qui connaît un vif succès. Il y accuse le nouveau régime de manquer à sa promesse de réconciliation des Français et dénonce les émigrés comme responsables de la discorde. Chateaubriand y répond par ses Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les français publié d'abord en octobre dans le Journal des Débats de son ami Bertin, puis sous forme de plaquette le 27 novembre 1814 (Paris, Le Normant). Chateaubriand y montrait au contraire le renouveau de la France. L'édition fit un triomphe et plus de mille exemplaires furent enlevés en une heure. Les douze premiers chapitres offraient une polémique féroce visant à réfuter Carnot. La deuxième partie de la lettre analyse et interprète la Charte. Elle préfigure De la monarchie selon la Charte qui, en 1816, marquera la rupture avec Louis XVIII.
Chateaubriand goûte donc à la joie de ses premiers succès en politique. Le flamboyant passage qu'il écrit alors sur la mer arrive comme une rupture profonde. Il rappelle que l'écrivain romantique est toujours là, sous l'action politique, que la littérature tranche sur la politique. Le thème de la mer chez Chateaubriand a été longuement étudié. Elle est chez lui l'image de la destinée, de l'amour et de la mort. On la retrouve dans les moments les plus célèbres des Mémoires d'outre-tombe : la grève de Saint-Malo et les paysages de l'enfance, la traversée de l’océan par Napoléon en route vers Sainte-Hélène, la nuit sur la plage de Golfe Juan avec ses méditations historiques, et les plages du Lido où le vieux René, plein d'amertume, écrit son nom sur le sable que l'eau recouvre ensuite.
Correspondance générale, II, 661 -- Rosa Vallese, Le Thème de la mer dans l'œuvre de Chateaubriand, Naples, 1934 -- et surtout J.-P. Richard, Paysage de Chateaubriand, Paris, 1967, pp. 113-115 -- M. Lethonen, "Chateaubriand et la mer", Cahier de l'Association internationale des études françaises, 1969, vol. 21, pp. 193-208