[APOLLINAIRE, Guillaume] -- Arne HAMMER, Henri MAHAUT et d’autres

Lettre collective adressée à Apollinaire, André Salmon et d’autres, par des amis de L'Européen

Cherbourg, Manche, 24 septembre 1903 [cachet postal]

“NOUS SOMMES SAOULS”.

LETTRE ENVOYÉE, DEPUIS LE COTENTIN, À APOLLINAIRE ET ANDRÉ SALMON PAR LEURS AMIS DE LA PLUME ET DU JOURNAL L’EUROPÉEN.

EXEMPLAIRE D’APOLLINAIRE

Une feuille in-8 (212 x 268mm) pliée en deux, formant quatre pages. Papier quadrillé, crayon à papier et encre noire, enveloppe

TRANSCRIPTION (nous sautons une ligne à chaque nouveau scripteur) :

“Mon cher Apollinaire, nous sommes saouls mais nous pensons à vous : association d’idées par analogie. La suite va être d’un potard [?] de vos amis que nous vous présentons, descendant du grand général Berthier, bien connu dans l’histoire, duc de Neufchâtel, prince de Wagram et nous lui passons la plume, ou la mine de plomb :

Que dirai-je mieux que mon prédécesseur qui a les idées si nettes par suite de l’ingurgitation de nombreux vins et champagnes et je passe la suite à Monsieur Hamer [sic, pour Hammer].

[de la main de Arne Hammer :]

Salut vieux cochon, Harne Amer [pour Arne Hammer]. Mon vieux Apollinaire, [illisible] j’ai l’espoir de vous revoir bientôt. Je ne puis pas écrire. Je suis trop saoul. Je vous sers très très vigoureusement la main” [signature illisible, peut-être Mollet]
Mon cher Mollet, mon vieux Nico [René Nicosia]. Et mon chien que devient-il ? Vous êtes un salot (Mollet) de ne pas avoir répondu à une lettre que je ne vous ai pas écrit[sic], et de ne pas m’avoir envoyé mon [chien ? illisible] de comtesse sibérienne (alias Tola ?] Et je vous embrasse en pleurant de tendresse.
Mon cher Nico, vous aussi, et le poésie et les femmes ? Pas mal et toi. Signé Henri Mahaut

[de la main de Arne Hammer :]
Merde

[De la main de Arne Hammer :]
André Salmon en est la seule personne raisonnable, ce qui veut dire que tu es ivre debout, le verre à la main et que tu dis des choses éternelles. Ah, nous sommes délicieusement imbéciles. A. H.

[De la main de Arne Hammer :]
Les lourds parfumes ruisselant. M. Berthier est un con. L’amant des vieilles filles. Ceci n’est pas M. Berthier qui n’aime pas les vieilles filles mais les jeunes garçons. Je proteste vigoureusement très !!! très !!! Allez chier à l’Européen.
Nota bene : lire ceci, étant souls. Autrement rien de faut (H[enri] M[ahaut])

ADRESSE, à l’encre noire par Henri Mahaut : “Messieurs les Littérateurs, Poètes et Artistes, et Loufiques ! du Grand Restaurant Jean Ginesty à l’Odéon, non pardon ! rue de Seine, 43. Paris (VI)”. Cachet postal : “Cherbourg. Manche. 24.09.03” [Au dos :] “Ah, la vie n’est pas quotidienne Aujourd’hui !”

PROVENANCE archives de Guillaume Apollinaire -- puis sa femme, Jacqueline Apollinaire (1891-1967), qui les conserva jusqu’à sa mort dans leur appartement au 6e étage du 202 boulevard Saint-Germain (Paris, 31 mars 2011, lot 53)

Apollinaire, à son retour d’Allemagne, publie régulièrement, en 1903-1904, des chroniques politiques dans L’Européen, “courrier international hebdomadaire”, dreyfusard et antimilitariste. Le 18 avril 1903, il se rend pour la première fois au caveau du Soleil d’or pour assister à une soirée de La Plume. Il y rencontre notamment Alfred Jarry et André Salmon. Un poème d’Alcools, “Poème lu au mariage d’André Salmon” rappelle la naissance de cette amitié (cf. pour le manuscrit le n° DU PRESENT CATALOGUE). C'est là que se retrouvent nombre de ceux que l'on appellera plus tard la “bande à Picasso”.

Les signataires de cette lettre éthylique, à plusieurs mains, appartiennent au milieu littéraire que fréquentait Apollinaire à cette époque. On identifie le norvégien Arne Hammer, secrétaire de rédaction de L’Européen. On distingue aussi celui de Henri Mahaut, auteur d’un ouvrage sur Picasso (1930) et ami du peintre Edmond-Marie Poullain, originaire du Cotentin - ce qui explique que le groupe d’amis se soit retrouvé dans la région de Cherbourg comme l’indique le cachet postal de cette lettre. Poullain avait en effet une maison à quelques kilomètres de Cherbourg, à Vauville où il recevra plus tard André Salmon et Apollinaire. Son atelier à Paris se trouvait au 63 rue de Seine, soit à quelques numéros du Grand Restaurant Jean Ginesty où cette lettre est adresssée. La bande devait souvent se retrouver rue de Seine, entre l’atelier de Poullain et le restaurant. André Salmon conte dans ses Souvenirs sans fin ce que furent ces soirées chez le peintre normand. Poullain, chassé de la rue de Seine pour tapage nocturne, s’installa au 110 rue Broca, où il fonda avec André Salmon et Jean Mollet un phalanstère d'inspiration fouriériste. En 1905, dans son atelier, il ébaucha le portrait d’Apollinaire. À l’emplacement du Grand Restaurant Jean Ginesty, au 43 rue de Seine, se trouve aujourd’hui le restaurant La Palette.

On remarque dans cette lettre que ses amis appellent “Apollinaire” par son nom de plume, et non pas “Guillaume”, “Wilhelm” ou “Kostrowitzky”. Apollinaire, à la lecture de cette lettre qu’il conserva dans ses archives, dut se souvenir des poèmes rhénans qu’il venait de composer :

“Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme” (Nuit rhénane)

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