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LAFORGUE, Jules

Lohengrin fils de Parsifal [Manuscrit autographe signé]

Mai-Juin 1880

TRÈS RARE MANUSCRIT EN PROSE DE JULES LAFORGUE, À L’ENCRE ROUGE, COMPLET ET ABONDAMMENT CORRIGÉ, LE PLUS ANCIEN DES MANUSCRITS EN PROSE CONNUS DE LAFORGUE.

L’UN DES DEUX MANUSCRITS EN PROSE CONSERVÉS EN MAINS PRIVÉES.

RELIURE DE PAUL BONET

MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ DE JULES LAFORGUE

17 feuillets in-4 (251 x 208mm) autographes signés, à l'encre rouge, abondamment corrigés, montés sur onglets

RELIURE SIGNÉE DE PAUL BONET. Maroquin rouge, dos long avec titre doré, décor sur les plats d'étoiles et d'épis en maroquin blanc mosaïqué et de filets dorés. Chemise, étui (Carnets Paul Bonet, nos 665-667)

PUBLICATION : La Vogue, juillet-août 1886 (pré-originale) -- La Revue indépendante, sous la direction de Dujardin, novembre 1887 (édition originale), pages 87-117 de l’édition

PROVENANCE : Marvyn Carton, collectionneur new yorkais -- librairie Blaizot (1968, n° 323) -- Daniel Sickles (Paris, 20 et 21 avril 1989, n° 122)

Si l'on connaît de nombreux poèmes manuscrits de Jules Laforgue, les manuscrits en prose sont, eux, d'une très grande rareté. L'édition originale des Moralités légendaires publiée pour la première fois en 1887, quelques mois après la mort de Laforgue, se compose de six nouvelles : Hamlet ou les suites de la piété filiale, Le Miracle des roses, Lohengrin, fils de Parsifal, Salomé, Pan ou la Syrinx, Persée et Andromède ou le plus heureux des trois. Les éditeurs des Œuvres complètes de Laforgue recensent deux ensembles des manuscrits de Moralités légendaires. L'un, complet des six nouvelles, conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, est la copie remise par Laforgue à son éditeur, en 1887, juste avant sa mort. L'autre, ayant fait partie de la collection Sicklès regroupait trois nouvelles : Salomé, aujourd'hui conservé à la fondation Martin Bodmer, Miracle des roses, réapparu dans l’une des ventes de la bibliothèque de Pierre Bergé (Paris, 9 novembre 2016, n° 451, € 23.184) et Lohengrin, celui-ci. Ce manuscrit de Lohengrin est donc l'un des deux seuls manuscrits des Moralités légendaires qui ne soit pas conservé dans une collection publique.

En 1880, le poète âgé de vingt ans utilisait de l'encre rouge. La photographie du catalogue Sickles montre que le manuscrit de Miracle de la rose est écrit à l'encre noire. Il est postérieur à celui de Lohengrin, ce que confirment, par ailleurs, les éditeurs des Œuvre complètes de Laforgue. Le manuscrit de Lohengrin est donc le plus ancien manuscrit des Moralités légendaires que l'on connaisse.

Historiquement, le moment où l'on redécouvre Rimbaud, est celui où l'on découvre les œuvres en prose de Laforgue, en 1886. Laforgue fut l'un des premiers lecteurs de Rimbaud, d'abord grâce aux quelques poèmes que révéla Verlaine dans Les Poètes maudits (1883), puis lorsqu'il participa à l'aventure de La Vogue, en 1886. Kahn, chez qui Laforgue habitait alors, possédait l'un des rarissimes exemplaires d'Une Saison en enfer (l'exemplaire de la collection Pierre Berès) que Verlaine lui avait prêté en vue d'une réédition du texte dans La Vogue. On imagine donc que Laforgue eut le privilège de découvrir Rimbaud dans l'édition originale, et l'on pense aux conversations qu'il eut avec Kahn au sujet de la republication d'Une Saison en enfer. Le lien intime entre les deux poètes fut manifesté par La Vogue qui publia dans la même livraison Lohengrin et Une Saison en enfer.

On sait l'émerveillement de Laforgue pour Rimbaud. "Le passant considérable" (Mallarmé) était de six ans son aîné. Ils écrivirent au même âge (Laforgue a vingt ans lors de la rédaction de ce manuscrit). Cette nouvelle des Moralités légendaires signée et datable de 1880 atteste que le jeune poète projetait déjà à cette époque de publier des récits en prose. Cependant, il faudra attendre 1885 pour en avoir le témoignage : "Je me suis féru pour un volume de nouvelles, qui ne sont ni du Villiers ni du Maupassant." Puis, "je veux travailler, faire de mon volume de nouvelles quelque chose de plus qu'un médiocre bouquet de fleurs disparates. Ce sera de l'Art". Il aura manqué deux ans peut-être à Laforgue, mort à vingt sept ans, pour achever son œuvre dont il avait écrit le programme dans une lettre adressée à Kahn : "J'oublie de rimer, j'oublie le nombre des syllabes, j'oublie la distribution des strophes, mes lignes commencent à la marge comme de la prose. Je ne ferai jamais plus de vers qu'ainsi." Cette lettre n'est pas sans rappeler une autre lettre écrite de Charleville, quelques années auparavant.

Le thème de Lohengrin, attaché aux opéras de Wagner, dans une France très nationaliste, n'était pas un choix anodin. Il témoigne de l'avant-gardisme et du cosmopolitisme de Laforgue. L'opéra de Wagner avait été créé en août 1876. C'est lors de son séjour en Allemagne, de 1881 à 1886, que Laforgue découvrit la musique de Wagner. Pendant ces cinq années, il occupe la fonction de lecteur pour l’Impératrice d’Allemagne Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach, grand-mère du futur Guillaume II. Son travail consiste à lire à l’Impératrice, deux heures par jour, les meilleures pages des romans français et des articles de journaux comme ceux de La Revue des Deux Mondes. Il s’agit d’un emploi très rémunérateur, qui lui laisse du temps libre et qui lui permet de voyager à travers l’Europe.

A Berlin, Laforgue fréquente un petit cercle de jeunes wagnériens qui l’initient à la musique du maître de Bayreuth. Il rencontre d’abord, en 1882, deux frères belges de Wallonie, musiciens, les Ysaÿe qui l’emmènent au Konzerthaus de Charlottenburg. L’année suivante, de février à avril 1883, Laforgue fréquente assidûment l’Opéra de Berlin et assiste ainsi à plusieurs opéras de Wagner : Lohengrin, Tristan et Ysolde, Tannhäuser. Mais l’opéra que Laforgue vit le plus fut Carmen de Bizet : c’était le préféré de l’Impératrice. Elle ne se déplaçait plus guère dans une salle de spectacle que pour cette œuvre que, du coup, l’on donnait souvent dans les villes où elle résidait. Puis, le petit cercle de wagnériens s’élargit à Edouard Dujardin, futur directeur de la Revue wagnérienne, fondée en février 1885, et à laquelle collaboreront Mallarmé et Villiers de l’Isle-Adam : "La musique rejoint le vers pour former, depuis Wagner, la poésie" (Stéphane Mallarmé, Divagations). Dujardin et Laforgue devaient rester très liés à la suite de leur rencontre à Berlin, par leur goût commun pour la poésie et la musique. Dujardin, à la mort de Laforgue, éditera les Moralités légendaires.

BIBLIOGRAPHIE : 

Jules Laforgue, Œuvres Complètes, II, Lausanne, L'Age d'Homme, 1995, pp. 372, 540 et suivantes -- Jean-Jacques Lefrère, Jules Laforgue, Paris, Fayard, 2005, pp. 483-488 -- Carnets des reliures de Paul Bonet, n° 665