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CHATEAUBRIAND, François-René de

Neuf lettres autographes à Cordelia de Castellane

Paris, 12 septembre 1823-24 avril 1824

LES LETTRES DE LA PASSION :

“CES LETTRES À MADAME DE CASTELLANE SONT LES SEULES LETTRES PASSIONNÉES QUI NOUS SOIENT PARVENUES DE CHATEAUBRIAND” (MAURICE CHALVET).

REMARQUABLE ENSEMBLE DES NEUF LETTRES AUJOURD’HUI CONNUES TÉMOIGNANT DE LA PASSION AMOUREUSE QU’ÉPROUVA CHATEAUBRIAND POUR CORDÉLIA DE CASTELLANE.

ANCIENNES COLLECTIONS MAURICE CHALVET ET BERNARD MALLE.

LES LETTRES ONT ÉTÉ EXPOSÉES À LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE EN 1969 : “LES SEULES LETTRES PASSIONNÉES QUE L’ON CONNAÎT DE CHATEAUBRIAND”.

9 lettres autographes, à l’encre brune, en tout 13 pages

NOTE autographe signée de Maurice Chalvet. Feuillet libre, encre bleue :

“Lettres d’amour de Chateaubriand à Cordélia de Castellane. 19 sept. 1823-24 août 1824. Ces neuf lettres à Cordélia de Castellane sont les seules connues, les seules qui soient parvenues jusqu’à nous, où Chateaubriand ait montré une pareille exaltation amoureuse. Vingt après, il s’inspirait encore de la beauté de Cordélia pour peindre dans la Vie de Rancé la maîtresse du duc de Guise, Marcelle de Castellane : “sa pâleur, écrit-il, étendue comme une première couche sous la blancheur de son teint lui donnait un caractère de passion. À travers ce double lis transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs yeux bleus, héritage de sa mère.” Ces lettres sont datées avec soin par la destinataire, avec mention des circonstances et des lieux. L’ensemble de la correspondance a été conservée dans la famille jusqu’au début du siècle, c’est alors que les neuf lettres en furent distraites et publiées anonymement dans les Annales Romantiques d’août 1904 et octobre 1907, publication due à l’abbé Pailhès, et qui fit grand bruit. C’est Victor Eggen qui en était devenu propriétaire, et c’est sa fille Denise Eggen qui les vendit à l’Hôtel Drouot le 6 novembre 1920 par les soins de Charavay. Elles furent acquises par le colonel Louis de Chateaubriand de qui je les tiens en 1962. Son concurrent était Louis Barthou. Sur le colonel Louis de Chateaubriand, décédé en 1964, voir MOT, Pléiade II, p. 1946, n° 31, qui donne d’intéressantes indications généalogiques sur ce lointain parent de Chateaubriand. M. Chalvet. 1974”

1. Lettre autographe. [de la main de Cordélia : “12 7bre 1823”]. 1 p. 1/2.

“Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t’aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d’Amélie ; j’oublie tout depuis que tu m’as permis de tomber à tes pieds. Oui, viens au bord de la mer, où tu voudras, loin du monde. J’ai enfin saisi ce rêve de bonheur que j’ai tant poursuivi. C’est toi que j’ai adorée si longtemps sans te connaître. Tu sauras toute ma vie ; tu verras ce qu'on ne saura qu'après moi ; j'en ferai dépositaire celui qui doit nous survivre. Prends ici tout ce que j’y mets pour toi. Demain à deux heures j’irai te le redemander. Que le Ciel ne m’ôte pas mon bonheur ! À toi pour la vie ! Vendredi matin”.

2. Lettre autographe. “Samedi matin [de la main de Cordélia : “20 7bre 1823”].2 p.

“Jamais je ne t’ai vue aussi belle et aussi jolie à la fois que tu ne l’étais hier au soir. J’aurais donné ma vie pour pouvoir te presser dans mes bras. Dis, était-ce ton amour pour moi qui t’embellissait ? Était-ce la passion dont je brûle pour toi qui te rendait à mes yeux si séduisante ? Tu l’as vu. Je ne pouvais cesser de te regarder, de baiser la petite chaîne d’or. Quand tu es sortie, j’aurais voulu me prosterner à tes pieds et t’adorer comme une divinité. Ah ! Si tu m’aimais la moitié de ce que je t’aime ! Ma pauvre tête est tournée. Répare, en m’aimant, le mal que tu as fait. À huit heures, je t’attendrai le cœur palpitant”.

3. Lettre autographe. [poème daté de la main de Cordélia : “22 7bre 1823”]. 3 p. 1/2.

“À Délie
Dis-moi ? pourquoi veux-tu que je sois sans alarmes ? 
Chaque moment t’embellit sous les cieux ; 
Et ce même moment qui t’apporte des charmes 
Ride mon front et blanchit mes cheveux .

Au matin de tes ans, et du monde chérie, 
Tout est pour toi, joie, espérance, amour : 
Et moi, vieux voyageur, sur ta route fleurie 
Je marche seul et vois finir le jour.

Irais-je me flattant dans mes tendres folies. 
Quand tout me fuit, que tu me resteras ? 
Vénus échappe aux mains par le temps affaiblies, 
Pour l’enchaîner il faut de jeunes bras.

Ainsi qu’un doux rayon, quand ton regard humide 
Pénètre au fond de mon cœur ranimé. 
J’ose à peine effleurer d’une lèvre timide.
De ton beau sein, le voile parfumé .

Tout à la fois honteux et fier de ton caprice. 
Sans croire à toi, je m’en laisse enivrer ; 
Oui, je brille pour toi, mais je me rends justice ; 
Je sens l’amour et ne puis l’inspirer.

Par quelle illusion ai-je pu te séduire ? 
N’aurais-tu point, dans mon dernier soleil, 
Cherché l’astre de feu qui sur moi semblait luire 
Quand d’Atala je peignis le réveil ?

Je n’ai point le talent de Virgile et du Tasse ; 
Mais quand le Ciel m’eût fait cet heureux don, 
Le talent ne rend point ce que le temps efface : 
La gloire, hélas ! ne rajeunit qu’un nom.

L’amant de Velléda, le frère d’Amélie , 
Mes fils ingrats m’ont-ils ravi ta foi ? 
Ton admiration me blesse et m’humilie . 
Le croirais-tu ? je suis jaloux de moi.

Dédaigne, ô ma beauté, cette gloire trompeuse. 
Il n’est qu’un bien : c’est le tendre plaisir. 
Quelle immortalité vaut une nuit heureuse ? 
Pour tes baisers je vendrais l’avenir.

Dans la postérité que m’importe ma vie ! 
Qu’importe un nom par la mort publié ? 
Pour moi-même, un seul jour, aime-moi, ma Délie, 
Et que je sois à jamais oublié !”

4. Lettre autographe. [De la main de Cordélia : “apporté à Fontainebleau par Hyacinthe Pilorge, et reçu lundi , 6 8bre à 4h.”]. 4 p.

“On t’a envoyé hier au soir la dépêche télégraphique qu’on est venu prendre chez moi. Tu sais tout : tu vois mon malheur. Je suis forcé de t’obéir et de rester ici pour cet immense événement. J’envoie Hyacinthe te porter cette lettre. Ainsi je perds cette nuit que j’aurais passée dans tes bras ! Ah ! je puis t’écrire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m’unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne. Tu m’aurais donné un fils ; tu aurais été la mère de mon unique enfant. Au lieu de cela, je suis à attendre un événement qui ne m’apporte aucun bonheur. Que m’importe le monde sans toi ! Tu es venue me ravir jusqu’au plaisir du succès de cette guerre que j’avais seul déterminée et dont la gloire me trouvait sensible.

Aujourd’hui tout a disparu à mes yeux, hors toi. C’est toi que je vois partout, que je cherche partout. Cette gloire qui tournerait la tête à tout autre, ne peut pas même me distraire un moment de mon amour. Mais reviens vite ; mais dis-moi que tu ne me puniras pas de mon malheur. Je vais devenir plus libre ; j’irai partout te retrouver. Si tu m’aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où ? Oh ! oui, dédommage-moi ; viens ; pardonne-moi cette délivrance du malheureux roi d’Espagne. Je ne sais si tu pourras me lire. Je t’écris après avoir écrit à tous les rois et à tous les ministres de l’Europe. Ma main est fatiguée, mais mon cœur ne l’est pas. Il t’aime avec toute l’ardeur, toute la passion de la jeunesse. Reçois un million de baisers sur tes mains, tes lèvres et tes cheveux. Du moins ceux-ci, ils sont avec moi et ils vont passer la nuit, pressés sur ma bouche et sur mon cœur. À toi”.

5. Lettre autographe. [6 8bre]. 2 p.

“Minuit. Je rouvre ma lettre pour ajouter cette feuille. Une seconde dépêche télégraphique, en date du 29 [sept.] annonce que les négociations sont rompues et que l’on va se battre le 30. Sur cette seconde dépêche, j’allais plein de joie partir pour aller à toi lorsque le roi m’a fait dire qu’il voulait me voir demain à midi. Crois-moi, il ne faut rien moins que ton ordre pour me retenir. La pensée que [de] gâter une vie qui est à toi, à toi à qui je dois de la gloire pour me faire aimer, peut seule m’empêcher de jeter tout là et de t’emmener au bout de la terre. Mais si un jour de patience arrange mieux notre avenir, si tu me dédommages, en arrivant, de mon sacrifice, alors, peut-être, auras-tu eu raison de m’arrêter. Mais, que j’ai besoin de te voir ! Que j’ai besoin de te presser dans mes bras, de voir que tu m’aimes encore ! Rends-moi vite cette nuit que tu m’as promise, que tu me dois et pour laquelle je suis prêt à donner ma vie. Reçois un million de baisers, de caresses et de serments d’amour. J’ai reçu ta lettre de Mongermont. Elle était triste, comme celle que je t’ai écrite le même jour”.

6. Lettre autographe. “8 heures [de la main de Cordélia : “du soir, vendredi 24 8bre, veille de mon départ pour Dieppe”]. 1 p.

“Pars, bonheur et charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m’enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds ; je te presserai sur mon cœur ; tu seras seule, et je pourrai te couvrir de mes baisers, respirer l’air que tu respires, et vivre de ta vie. Tu as vu comme je t’ai aimée aujourd’hui ! tu verras comme je t’aimerai loin de la foule. Reçois toutes mes caresses : et souviens toi que tu es ma maîtresse adorée. Je baise tes pieds et tes cheveux”.

7. Lettre autographe. “Paris, le 11 décembre 1823”. 1 p. 1/2.

“J’ai reçu ta longue lettre. Je t’en remercie. Je l’ai portée toute la journée sur mon cœur. Aujourd’hui, je ne puis t’écrire qu’un mot. C’est mon jour d’audience, et j’ai, de plus, de longues dépêches sur les bras ; c’est aussi le dernier mot que je t’écrirai à Rueil. Il t’arrivera demain vendredi, et tu partiras samedi. Comme je sais que tu es matinale, et que tu aimes à voyager de bonne heure, je craindrais que la lettre que je t’écrirai demain n’arrivât à Rueil après ton départ. Tu me feras dire, quand tu seras à Paris, le moment où je pourrai aller baiser tes beaux pieds. À toi ! À toi ! Je reçois ta lettre du 10. Tu as tout prévu comme moi ; mais je n’aime point ce préfet qui devine si juste. Aujourd’hui point de poudre”.

8. Lettre autographe. “Mercredi 26 [janvier 1824]. 10h. m.” 1/2 p.

“Mme de Ch[ateaubriand] vient de partir. Je deviserai avec vous. Je serai chez vous à cinq heures. Nous ferons nos arrangements pour vos voyages. À vous pour la vie”.

9. Lettre autographe. “Samedi 24 en me levant [de la main de Cordélia : “24 avril 1824”]. 1 p.

J’ai trouvé ton billet en rentrant à onze heures et demie. Il m’a fait un grand bien, mais il ne m’a pas complètement rassuré. S’il t’arrivait un accident, je ne me le pardonnerais de ma vie. Comment es-tu ce matin ? Cette tempête m’a bien fait faire des souhaits cette nuit. Si nous avions été au bord de la mer ! Je serai chez toi à une heure et demie”

RELIURE SOUPLE SIGNÉE DE LECA. Soie brodée, motif floral, dos à la bradel, tranches anciennement dorées

PROVENANCE : Louise-Cordélia de Castellane (1796-1847) -- Léon Séché (qui les retranscrit en 1907 : “voici la première des lettres venues en ma possession. Elle accompagnait le manuscrit des Mémoires de ma vie que Chateaubriand avait promis de lui communiquer”) -- Victor puis Denise Eggen (note de Maurice Chalvet ; Paris, 6 novembre 1920) -- colonel Louis de Chateaubriand -- Maurice Chalvet (ex-libris ; note jointe, annotation sur la garde) -- Bernard Malle

Louise-Cordélia Greffulhe, née à Londres en émigration en 1796, épousa en 1813 le comte Boniface de Castellane (1788-1862) qui devint maréchal en 1852. Son père, le banquier Louis Greffulhe (1741-1810), originaire de Genève, amassa une fortune considérable dans la banque. La belle et spirituelle Cordélia tint au 57 de la rue du Faubourg Saint-Honoré un salon très en vue où se retrouvaient Prosper Mérimée, le comte Molé (qui fut un temps son amant), Adolphe Thiers, Stendhal, Béranger, François Arago, Abel François Villemain. Chateaubriand et elle vécurent une histoire aussi intense qu’éphémère. Elle dura de l’automne 1823 au printemps 1824, et se transforma ensuite en une sorte d’amitié tendre. Les neuf lettres de Chateaubriand présentées ici “enclosent” cette passion, de sa naissance le 12 septembre 1823 à sa fin, en avril 1824. Leur première publication, en 1904 puis 1907, par Léon Séchet, fut en ce sens un événement : seules ces neuf lettres, conservées par Cordélia de Castellane (laquelle les date et précise parfois leurs circonstances d’écriture), ont permis de reconstituer le récit de leur amour. Maurice Chalvet, qui en fut également possesseur, souligne bien leur place singulière dans l’œuvre et la vie de Chateaubriand : “Ces neuf lettres à Cordélia de Castellane sont les seules connues, les seules qui soient parvenues jusqu’à nous, où Chateaubriand ait montré une pareille exaltation amoureuse” (note de sa main jointe à l’exemplaire). Ces lettres sont toujours citées comme principal témoignage des liens ayant uni Chateaubriand et Cordélia de Castellane, dans les principaux ouvrages de référence comme le Dictionnaire de Chateaubriand. Les Mémoires d’outre-tombe nous renseignent peu. Chateaubriand a préféré taire cette passion, mais donna les traits de Cordélia à la maîtresse du duc de Guise, Marcelle de Castellane, dans la Vie de Rancé (1844) :

“Marcelle de Castellane lui plut ; elle-même se laissa prendre d’amour : sa pâleur, étendue comme une première couche sous la blancheur de son teint, lui donnait un caractère de passion. À travers ce double lis transpiraient à peine les roses de la jeune fille. Elle avait de longs yeux bleus, héritage de sa mère”.

D’autres lettres ont ponctué ces sept mois de passion puisque Chateaubriand écrivait presque tous les jours à sa jeune maîtresse, mais elles n’ont pas été retrouvées. Les autres ensembles qui nous sont parvenus sont postérieurs à leur rupture : les lettres ne sont dès lors plus marquées par la passion mais empreintes d’une forme d’amitié fade ; c’est le cas de celles provenant de la collection Pierre Leroy, passées en vente récemment (Paris, 8 avril 2022, n° 32).

Chateaubriand connaît Cordélia de Castellane depuis 1820 grâce aux fêtes pieuses de l’Infirmerie. À l’automne 1823, âgé de cinquante-cinq ans (elle en a vingt-sept), il est à l’apogée de sa carrière politique : ministre des Affaires étrangères depuis décembre 1822, il conduit triomphalement la guerre d’Espagne et s’enorgueillit d’avoir restauré la monarchie de Ferdinand VII en même temps qu’il a raffermi celle de Louis XVIII. Agnès Kettler (Dictionnaire de Chateaubriand), à la suite de Léon Séché, date le début de leur relation de cette première lettre du 12 septembre 1823 qu’elle cite en partie. Tout l’article “Castellane” du Dictionnairede Chateaubriand s’appuie sur les autres lettres de cette correspondance :

“Tombé amoureux fou de sa beauté blonde et régulière, Chateaubriand lui griffonne, dès le 12 septembre [1823], des billets délirants de passion : “Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t’aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d’Amélie” [lettre 1]. Les rendez-vous secrets alternent avec des retrouvailles officielles où l’amant comblé manque de se trahir : au bal du ministère, le 19 septembre, il ne peut détacher ses regards de Cordélia qu’il n’a jamais vue “aussi belle et aussi jolie à la fois”, et il embrasse à la dérobée “la petite chaîne d’or” qu’elle lui a donnée [lettre 2]. Deux jours plus tard, il lui envoie le poème qu’elle lui a inspiré, adressé “À Délie” [lettre 3]. Elle part pour Fontainebleau où il doit la retrouver le 5 octobre. Mais l’imminente libération de Ferdinand VII retient Chateaubriand au ministère. Il passe la nuit dans une fièvre de frustration où l’amant l’emporte sur l’homme politique : “Ainsi je perds cette nuit que j’aurais passée dans tes bras [...] Pardonne-moi cette délivrance de ce malheureux roi d’Espagne”. À l’aube il envoie Pilorge à Fontainebleau remettre la lettre en mains propre à la destinataire” [lettres 4 et 5].

L’actualité diplomatique, rythmée par l’arrivée de dépêches télégraphiques vient contrecarrer les projets de retrouvailles. Chateaubriand n’a plus qu’une idée, partir au plut tôt, et s’isoler avec elle au bord de la mer (la mer, encore la mer). Mais partir avant le 20 octobre est impossible : ce jour-là, l’infirmerie de Marie-Thérèse doit célébrer sa fête annuelle.

Les obligations ministérielles et les œuvres de bienfaisance ne constituent pas le seul obstacle à cette relation. Madame Récamier, entrée dans la vie de Chateaubriand quelques années auparavant, en 1818, n’ignore pas qu’une jeune dame vient lui rendre visite au ministère des Affaires étrangères, et “qu’elle y était très fêtée”, selon les mots perfides de Sainte-Beuve. Elle sait également que des lettres remplacent ou suivent les visites et que l’échange est quotidien. L’apogée de la crise a donc lieu lors de fête de l’Infirmerie Sainte-Thérèse. Cordélia s’y trouve. Le lendemain, le 25 octobre, elle doit partir pour Dieppe. Chateaubriand lui écrit le soir même de la fête le projet de la rejoindre, et lui adresse, toujours par les mains du discret Hyacinthe Pilorge, une déclaration plus enflammée que les autres : “Pars, bonheur et charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m’enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes”. Cordélia précise sur la lettre de Chateaubriand, à la suite de “8 heures” : “du soir, vendredi, veille de mon départ pour Dieppe” [lettre 6].

Le même jour du 25 octobre, Chateaubriand répond à Madame Récamier, qui lui avait annoncé son départ en ces termes : “Je dis adieu à tous les joies de la terre”. Chateaubriand essaie de maintenir les deux partis par des mensonges inutiles. Madame Récamier quitte finalement l’Abbaye-au-Bois le 2 novembre. Chateaubriand prend immédiatement le chemin inverse pour retrouver Cordélia de Castellane sur la cote normande mais en ayant pris soin d’indiquer un faux séjour chez Madame de Custine au château de Fervaques, à Lisieux. Son voyage est brutalement interrompu par un accident de voiture, et une dépêche de Paris qui le rappelle d’urgence au ministère.

La liaison se poursuivit jusqu’au printemps 1824. Les trois dernières lettres de la correspondance entre Chateaubriand et Cordélia [lettres 7, 8, 9] détaillent leurs rendez-vous entre ministère et voyages. En mars, Chateaubriand commence à se rapprocher de Madame Hamelin. La dernière lettre de la période passionnée entre Chateaubriand et Cordélia de Castellande [lettre 9] date de la fin avril 1824, devançant de quelques semaines sa destitution du ministère le 6 juin 1824. Sa relation avec Cordélia de Castellane aura donc été doublée d’une passion dépassant en intensité toutes les autres qu’il a connues, l’apogée de sa carrière politique, juste avant la chute.

BIBLIOGRAPHIE : 

Dictionnaire de Chateaubriand, I, p. 74 : cite les deux premières lettres et le poème À Délie -- Première publication des lettres : Annales romantiques, 1904 puis L. Séché, “Faiblesses et confession de Chateaubriand”, Annales romantiques, IV, 1907, 257-287 -- Lettres de Chateaubriand à la Comtesse de Castellane, publiées par la comtesse Jean de Castellane, Paris, 1927

EXPOSITION : Exposition Chateaubriand, BnF, 1969, n° 439