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CHATEAUBRIAND, François-René de

Essai sur la littérature anglaise et considérations sur le Génie des hommes, des temps et des révolutions

Paris, Charles Gosselin et Furne, 1836

SUPERBE ET RARE EXEMPLAIRE AVEC UN ENVOI DE CHATEAUBRIAND À L'HISTORIEN AUGUSTIN THIERRY.

LES ENVOIS DE CHATEAUBRIAND SONT CONNUS POUR LEUR RARETÉ.

EXEMPLAIRE DE BERNARD MALLE

ÉDITION ORIGINALE

2 volumes in-8 (207 x 125mm)
COLLATION : (vol.) 1 : (2) ff., 370 pp., (1) f. ; (vol. 2) : (2) ff., 404 pp., (1) f.
ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ, à l’encre brune, sur le faux-titre du premier volume :

offert à Monsieur Aug. Thierry
 par le plus sincère de ses admirateurs.
Chateaubriand 

RELIURE VERS 1890. Dos de percaline rouge à coins, plats de papier à motif d'oeil-de-perdrix rouge, tranches mouchetées
PROVENANCE : Augustin Thierry (1795-1856 ; envoi)

PROVENANCE : Bernard Malle (cachet)

Quelques piqûres éparses

Le Congrès de Vérone offrait au lecteur un avant-goût de ce que seraient les Mémoires d’outre-tombe. Mais ses lecteurs furent rares et il est peu fréquent de trouver, comme sur cet exemplaire, une trace de transmission d’un texte aujourd’hui oublié qui doit pourtant être adjoint aux Mémoires. Ce livre relate les événements politiques de 1822 à 1824, période pendant laquelle Chateaubriand était ministre des Affaires étrangères. On trouve, parmi les passages remarquables, les portraits de Louis XVIII, du tsar Alexandre, la visite de Chateaubriand à Charles X, ainsi que des pages célèbres sur Waterloo.

“Le Congrès de Vérone est une œuvre oubliée de Chateaubriand. Plaidoyer paru en 1838 en faveur de son action comme ministre des Affaires étrangères au moment de la guerre d’Espagne de 1823, et plus largement en faveur de la Restauration, l’ouvrage n’eut aucun succès. Objet des critiques de la Gauche, qui lui reprochait d’avoir mené en Espagne une guerre visant à renverser un régime constitutionnel, et de la Droite qui l’accusait d’avoir, par son hostilité à Villèle, affaibli la monarchie, Chateaubriand n’a pas convaincu ses contemporains. Le lecteur est aujourd’hui en face d’un chef-d’œuvre, véritable morceau des Mémoires d’outre-tombe. On y retrouve le style éblouissant de l’écrivain, la verve du polémiste, l’imagination du poète. L’ouvrage contient de nombreux passages des Mémoires, Chateaubriand ayant hésité longtemps à réintégrer ce texte dans son œuvre majeure” (Jacques-Alain de Sédouy).

Les envois de Chateaubriand

Nous recensons aujourd'hui un peu plus d’une trentaine d’envois de Chateaubriand dont dix-neuf conservés dans des collections privées. Sur ces dix-neuf, seuls quatorze comportent la signature de Chateaubriand. Il semble que la pratique de l'envoi par Chateaubriand ait été plus fréquente à partir des années 1830, précisément à partir de 1831 et de la publication des Études ou discours historique sur la chute de l'Empire romain. À partir de cette date, tous les envois recensés sont signés.

Le libraire Maurice Chalvet, conseiller d'Alexandrine de Rotschild, fut pendant plusieurs décennies un inlassable collectionneur des plus beaux exemplaires de Chateaubriand, et particulièrement des exemplaires avec envoi. Sa cliente les lui laissait puisqu'aucun des livres de Chateaubriand que possédait Alexandrine de Rothschild n'en comporte. Jacques Guérin lui en offrit deux. Maurice Chalvet parvint à réunir douze envois de Chateaubriand (plus deux sans destinataire désigné dans l’envoi). Il en présenta certains lors de la grande exposition Chateaubriand qu’il organisa en 1948 à la Bibliothèque nationale de France. Par la suite, ces exemplaires rejoignirent la bibliothèque de Jean A. Bonna lors de son acquisition en bloc du catalogue Chateaubriand de la collection Maurice Chalvet (1996).

Qui sont les dédicataires de ces envois de Chateaubriand ? On distingue plusieurs classes d’individus auxquels Chateaubriand adressait ses exemplaires. Les amitiés de jeunesse de Chateaubriand sont représentées par les envois à Gueneau et Bertin de Veaux. Quelques destinataires partagent la vie politique du Ministre des Affaires de la Restauration : de Féletz, de Frisel, Souliez, Dugard de Varennes, de Langeac. Plus rares sont les amitiés véritablement littéraires : Ballanche, l'ami des premières heures et le Ministre de Napoléon, le sculpteur David d'Angers auteur du fameux buste de Chateaubriand, Sainte-Beuve dont le bel exemplaire avec envoi vu par Berès en 1943 chez Ludovic Halévy est aujourd'hui perdu, et enfin Augustin Thierry. Le grand historien, appartient à cette catégorie des affinités littéraires. Deux exemplaires avec envoi, adressés, l’un à Augustin Thierry, l’autre à sa femme, étaient présentés dans le catalogue Chateaubriand (1996) : Étude... sur la chute de l’Empire romain (n° 50) et Essai sur la littérature anglaise (n° 62). Rappelons au passage combien la femme d’Augustin Thierry, Julie de Quérangal, qu’il épousa en 1831, joua un rôle important en secondant son mari très malade.

L’ensemble que nous présentons propose deux autres exemplaires avec envoi de Chateaubriand à Augustin Thierry : l’un sur l’Essai sur la littérature anglaise (1836) - ce qui signifie que Chateaubriand adressa deux exemplaires de ce livre au couple Thierry -, l’autre sur le Congrès de Vérone (1838). Un exemplaire avec envoi d’Augustin Thierry à Chateaubriand, sur les Récits des temps mérovingiens (1842) complète cet ensemble. Il provient de Maurice Chalvet mais n’était pas présenté dans le catalogue Chateaubriand (1996).

Chateaubriand et Augustin Thierry

La vocation d’historien d’Augustin Thierry (1795-1856) se révéla après qu’il eut lu Les Martyrs (1809). Sa philosophie de l’histoire, son attrait pour le Moyen Âge, son art de la digression et même le style de sa plume, se situent dans le droit fil du romantisme. Critiquant l’érudition sèche et terne de l’historiographie contemporaine, Augustin Thierry ne craint pas d’appeler l’imagination, voire la “divination”, à la rescousse de l’intellect. Il veut connaître l’intimité des hommes et des sociétés du passé, les faire revivre dans des récits pittoresques et animés. L’historien se fait peintre pour transmettre aux hommes d’aujourd’hui la réalité des hommes d’hier. Augustin Thierry ne manque pas de souligner l'originalité de cette démarche par rapport à celle de ses prédécesseurs : “les historiens de l'ère monarchique” furent exclusivement les “historiens du prince”, ceux du XVIIIe siècle traitèrent “les faits avec le dédain du droit et de la raison”. Le public actuel, écrit Thierry, a d'autres exigences, auxquelles l'historien se doit de répondre : “II demande qu'on lui apprenne tout, qu'on lui retrace et qu'on lui explique l'existence des nations aux diverses époques, et qu'on donne à chaque siècle passé sa véritable place, sa couleur et sa signification”. Cette voie sera résolument suivie par Michelet. Or, nul mieux que Chateaubriand ne sait peindre le passé.

Cela ne signifie pas qu’écrire l’histoire soit une entreprise de fiction. Augustin Thierry - et c’est là l’autre aspect de son originalité - fonde ses récits sur l’étude des sources, archives et masse immense des livres déjà écrits sur les sujets qui l’intéressent : “J'ai puisé largement dans ces textes et je me flatte d'y avoir laissé peu de chose à prendre”.

André Beaunier, rédacteur au Figaro et admirateur de Marcel Proust (qui lui prêta les cahiers manuscrits de Combray avant leur parution), publia en 1916, dans La Revue des Deux Mondes, une partie de la correspondance échangée entre Chateaubriand et Augustin Thierry. Son article retrace l’histoire de leur relation, en s’appuyant sur quelques-uns des nombreux passages des Mémoires d’outre-tombe qui évoquent l’historien.

“Dans un passage fameux des Mémoires d’outre-Tombe, Chateaubriand raconte en ces termes une visite qu'il fit à Augustin Thierry, au printemps de 1825 :

“J'ai vu, à Vesoul, M. Augustin Thierry chez son frère le préfet. Lorsque autrefois, à Paris, il m'envoya son Histoire de la Conquête des Normands, je l'allai remercier. Je trouvai un jeune homme dans une chambre dont les volets étaient à demi fermés ; il était presque aveugle ; il essaya de se lever pour me recevoir, mais ses jambes ne le portaient plus et il tomba dans mes bras. Il rougit lorsque je lui exprimai mon admiration sincère : ce fut alors qu'il me répondit que son ouvrage était le mien, et que c'était en lisant le récit de la bataille des Francs dans Les Martyrs, qu'il avait conçu l'idée d'une nouvelle manière d'écrire l'histoire. Quand je pris congé de lui, alors il s'efforça de me suivre et il se traîna jusqu'à la porte en s'appuyant contre le mur : je sortis tout ému de tant de talent et de tant de malheur”.

Cette rencontre des deux grands écrivains, l'un au faîte de la renommée, l'autre encore presque au début de son chemin, n'était pas la première. Quelques mois auparavant, par l'entremise de son frère Amédée, qui l'avait approché chez le Prince de Talleyrand, Augustin Thierry s'était fait présenter à l'auteur à d’Atala.

C'était au lendemain du renvoi brutal, par lequel le faisant congédier “comme un garçon de bureau”, Villèle avait écarté un collègue encombrant. Le ministre disgracié se retirait avec une ostentatoire simplicité, mais vouant désormais au “cauteleux aideur d'affaires” et à son parti une haine implacable. Devenu partisan de toutes les libertés, l'ancien ultra de 1815 avait aussitôt entamé la terrible opposition que l’on sait ; “le brin d’herbe arraché” allait aider à l’écroulement d’“une grande ruine”. Le libéralisme hautement affiché d'Augustin Thierry, ses théories et ses idées ne pouvaient donc alors déplaire au grand homme irrité. La vénération proclamée d'un disciple fervent, qui le saluait comme un inspirateur et comme un modèle, devait enchanter son orgueil.

Des relations durables et suivies s'établirent entre eux, empreintes d'une respectueuse déférence chez Augustin Thierry, d'une très chaude et bientôt admirative sympathie de la part de Chateaubriand. On en peut trouver la trace dans les Mémoires ďoutre-tombe. Avant la révolution de Juillet, au cours de ses voyages et durant son ambassade à Rome, Chateaubriand écrit à plusieurs reprises, “vieil élève à son jeune maître”, intervient même en sa faveur, et à vrai dire sans succès, auprès de M. de Martignac. Après 1830, ce commerce d'amitié continue et, rentré à Paris, le hautain “oublié” ne dédaigne point de quitter parfois son appartement de la rue d'Enfer pour venir au passage Sainte-Marie, en compagnie de Mme Récamier, converser avec l'historien aveugle et paralysé”.

En 1828, Augustin Thierry, atteint de syphilis, voit sa santé décliner. Stendhal médit dans ses Souvenirs d’égotisme (1832) qu’“un vice de collège l’a fait aveugle”. La perte de la vue se double d’une demi paralysie du corps. Chateaubriand fait part de son inquiétude dans une lettre qu’il écrit de Rome à François Villemain (1828), et qu’il rapporte au livre vingt-neuvième des Mémoires d'outre-tombe :

"Hélas, je n'ai que trop vu ce pauvre M. Thierry ! Je vous assure que je suis poursuivi par son souvenir ; si jeune, si plein d'amour de son travail, et s'en aller ! et, comme il arrive toujours au vrai mérite, son esprit s'améliorait et la raison prenait chez lui la place du système ; j'espère encore un miracle".

De nombreux mois furent nécessaires avant qu’il puisse reprendre une vie de travail comme s'en félicite le nouvel ambassadeur de France quelques lignes plus loin :

"M. Thierry est revenu à la vie et il a repris avec des forces nouvelles ses beaux et importants travaux ; il travaille dans la nuit (...) comme la chrysalide".

L’historien, que sa cécité fit surnommer par Chateaubriand “Homère de l’histoire”, dut apprendre à “faire amitié avec les ténèbres”. Il travailla encore trente ans dans des conditions difficiles (“je marche lentement, mais je marche”), secondé par sa femme et des disciples, et s’appuyant sur une mémoire phénoménale.

BIBLIOGRAPHIE : 

André Beaunier, “Lettres inédites de Chateaubriand et d’Augustin Thierry”, Revue des Deux Mondes, Vol. 36, No. 1 (1er novembre 1916), pp. 53-76

WEBOGRAPHIE : article d’André Beaunier : https://www.jstor.org/stable/44824854