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FROISSART, Jean

Le Premier (- Quart) volume des Croniques de France, d'Angleterre, d'Escoce, d'Espaigne, de Bretaigne, de Gascongne, de Flandres Et lieux circunvoisins

Paris, Antoine Vérard, [vers 1495, et avant le 25 octobre 1499]

LES CRONIQUES DE JEAN FROISSART : ÉDITION ORIGINALE INCUNABLE D’UNE TRÈS GRANDE RARETÉ.

L’UNE DES SOURCES MAJEURES DE WILLIAM SHAKESPEARE POUR SES DRAMES DE LA “SECONDE TÉTRALOGIE” CONSACRÉS À L’ASCENSION DE LA MAISON DE LANCASTRE : RICHARD II, HENRI IV, HENRI V.

L’UN DES GRANDS TEXTES EUROPÉENS, À LA FOIS ŒUVRE D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE.

CETTE ÉDITION ORIGINALE DES QUATRE LIVRES N’EST CONNUE QUE PAR QUELQUES RARES EXEMPLAIRES.

ELLE EST ICI CONSERVÉE EN RELIURE DU XVIE SIÈCLE ET PROVIENT D’UNE BIBLIOTHÈQUE BOURGUIGNONNE CONSTITUÉE PAR DES PARLEMENTAIRES DE DIJON AU XVIIIE SIÈCLE.

“CE LIVRE COMMENCE À DEVENIR RARE” : MENTION PORTÉE EN 1719 PAR L’UN DES TOUT PREMIERS POSSESSEURS

ÉDITION ORIGINALE homogène en PREMIER ÉTAT : avec les quatre parties en édition originale comme requis par Bechtel, c’est-à-dire avec l’initiale “L” à un seul visage sur chacune des pages de titre et avec les quatre colophons portant l’adresse d’Antoine Vérard “au pont nostre-dame”, soit avant sa destruction par une crue de la Seine le 25 octobre 1499

4 tomes reliés en un volume in-folio (323 x 230mm). Imprimé sur deux colonnes. Grand “L” grotesque à une seule tête gravé sur bois et imprimé sur les quatre pages de titre. Comme le souligne Bechtel, “le t. IV a été republié en 1497 avec une lettrine “L” à deux visages”, ce qui n’est pas le cas ici

COLLATION : (t. I) : a-z8 µ82a-l8 : 280 feuillets, 2l8 : blanc ; (t. II) : 2A8 B-E8 F10 G6 H-X82A-P8 : 288 feuillets, 2P8 : blanc ; (t. III) : 3a63b-z8383Þ84a-e8 : 237 feuillets, sans le dernier blanc final ; (t. IV) : π23A-L83M103N63O8 : 114 feuillets
CONTENU : (t. I) : a1r : titre, a2r : table, a8r : “Répertoire pour assembler les cayers”, b1r : texte : “Cy commence le prologue de Messire Jehan Froissart”, 2l7r : colophon, 2l7v : marque typographique, 2l8 : blanc ; (t. II) : 2A1r : titre, 2A2r : table, 2A7v : “Répertoire pour assembler les cayers”, 2A8v : blanc, B1r : “Cy commence le second volume”, 2P7v : colophon et juste en dessous la marque typographique, 2P8 : blanc ; (t. III) : 3a1r : titre, 3a2r : “Cy commence la table”, 3a6v : “Répertoire pour assembler les cayers”, 3b1r : “Cy commence la tierce partie”, 4e7v : colophon et marque typographique ; (t. IV) : π1r : titre, π1v : “Cy commence la table du quart livre”, 3O7r : colophon, 3O7v : marque typographique imprimée à pleine page (elle est imprimée au recto dans la deuxième édition selon Tchemerzine III, p. 364)
COLOPHONS : (t. I) : 2l7r : “Cy finist le premier Volume de messire Jehan Froissart (...) Imprimé pour Anthoine Vérard marchand libraire demourant à Paris sur le pont nostre dame à l’ymage saint Jehan levangeliste” et marque typographique d’Antoine Vérard imprimée au verso ; (t. II) : 2P7v : “Cy finist le second volume de messire Jehan Froissart (...) Imprimé à Paris pour Anthoine Vérard marchant libraire demourant à Paris sur le pont nostre dame” et marque typographique à la suite ; (t. III) : 4e7v : “Cy finist le tiers volume de messire Jehan Froissart (...) Imprimé à Paris pour Anthoine Vérard marchant libraire demourant à Paris sur le pont nostre dame” et marque typographique à la suite ; (t. IV) : 3O7r : “Cy finist le quart volume de Messire Jehan Froissart (...) Imprimé à Paris pour Anthoine Vérard marchant libraire demourant à Paris sur le pont nostre dame”, avec la marque typographique imprimée au verso, sans le blanc final

ANNOTATIONS marginales à l’encre : (t. I) : 2b8v, 2g4r ; (t. II) : 2i2-3
RELIURE VERS 1550. Veau, décor doré, gros fleuron à décor filigrané au centre des plats surmonté par le cartouche de provenance, encadrement d’un double filet estampé à froid, petit fleuron aux angles, gardes renouvelées au XVIIIe siècle avec du papier filigrané “Nicolas” et une grande initiale “B” surmontée d’une couronne : Bourgogne, tranches peintes de couleurs différentes pour chacun des tomes

PROVENANCE : Philippes Boissot (?), prénom et nom dans chacun des cartouches, en lettres dorées -- Gaspard-Thibault Thierry, avocat général au Parlement de Bourgogne en 1709, qui résigne sa charge le 15 mai 1730. Il appose sa marque de possession d’une phrase sur l’une des gardes : “A l’avocat général Thierry, achepté en 1729, 26 # (livres). Ce livre commence à devenir rare” -- Louis Quarré de Quintin (1698-1768 ; ex-libris armorié), avec un prix et une date : “12# (livres), 1738”, Procureur général au Parlement de Bourgogne, l’un des plus fins collectionneurs de Dijon selon le Président de Brosses, qui rassembla une bibliothèque de plus de 20.000 volumes dans son hôtel particulier dijonnais -- son cousin, Jean-Claude Perreney (1718-1810), marquis de Grosbois, Conseiller au Parlement de Dijon (1739), Procureur général (1750) puis Premier Président au Parlement de Besançon de 1761 à 1778 -- vendu vers 1900 avec un petit groupe d’incunables français sans doute à Édouard Rahir, puis Bulletin Morgand, n° d’inventaire : 33260 -- Jean Bourdel (Paris, 20 mars 2025, n° 173)

CENSUS des quinze exemplaires identifiés à partir de ISTC pour douze d’entre eux (en écartant d’emblée ceux listés comme incomplets), et par WorldCat pour les trois autres. Bien peu sont complets et le recensement d’ISTC est à refaire. De même, pas mal d’exemplaires sont “made up” et en reliure moderne.

1. Bruxelles, Bibliothèque royale. Réserve précieuse VH 17.516 C : descriptif peu précis, exemplaire non numérisé, mais apparemment complet. Question posée le 25 août 2025
2. Copenhague KB (Inc. Haun., 1637). L’exemplaire est incomplet car Copenhague ne possède que le tome 2 seul1
3. Chantilly, Musée Condé, relié par Duru en 1859 avec cette note : "Gothique à 2 colonnes. Première édition circa 1495. Très rare. Bel exemplaire (cat. du duc d'Aumale)”. Provenance : baron Léopold Double (ex-libris gravé, cat. n° 254) ; duc d'Aumale (acq. vente Double, 1863). L’exemplaire a été lavé
4-5-6. BnF : trois exemplaires complets dont deux sur peau de vélin, mais ces exemplaires ont été complétés par Van Praet
7. Weimar, Amaliana. Cet exemplaire, venant de la famille von Arnim, est incomplet : GW 10407 et GW 10406. Le premier volume est postérieur à celui de l’édition incunable et a été imprimé avant 1503, après l’effondrement du Pont Notre-Dame, soit Bechtel F-183 2
8. San Lorenzo de El Escorial, Real Biblioteca del Monasterio. Impossible d’entrer en contact avec un conservateur mais semble complet à en croire ISTC
9. Genève, Martin Bodmer, Inc. B 110. La reliure date du XIXe siècle. Il s’agit de l’exemplaire Huth, mais il est décrit comme étant en deuxième édition3. La question posée à la Bodmeriana est en attente de réponse
10. Édimbourg, National Library of Scotland (Inc.286), complet et homogène mais relié en veau au XIXe siècle
11. Nantes, Médiathèque, Inc58 (40375), demi veau, sans doute de l’époque, relié en trois volumes. Mais l’exemplaire est hétérogène. La conservatrice, Mme Caroline Flahaut nous dit : “il semblerait que notre exemplaire provienne de la collection de François Victor Masséna, Prince d'Essling, qu'il donna à la bibliothèque en 1849 (précisé sur le catalogue papier rédigé par Émile Péhant, conservateur de la bibliothèque en 1867). Il indique aussi que le premier volume est de la première édition, et que les deux autres volumes sont de la deuxième édition. Nous allons prendre le temps de consulter notre exemplaire et vous indiquer toutes ces particularités.”
12. Bloomington IN, Indiana University, Lilly Library. Cet exemplaire est imparfait (Lilly Library copy imperfect: v. 1 lacks fol. cclxv and terminal blank, has surviving portion of title mounted; v. 2 lacks fol. cclxiv-cclxix; v. 3 lacks fol. cxxiv and clxxxv, title as in v. 1 above; v. 4 lacks terminal blank and preceding leaf is defective, the printer's device having been removed). Relié en vélin vert ancien
13. Cambridge MA, Harvard University, Houghton Library, Inc 8452 (32.5), relié en trois volumes : “stamps and releast stamp of the Bibliothèque Nationale on title-pages”. Les reliures datent du XVIIIe siècle : “bound in 18th-century calf (repaired) ; vols 3-4 bound together; blank leaves at end of v.1, 2, & 4 not present ; lower quarter of leaves ccxlviii-cclxxi in v.1 water-damaged & reinforced”)
14. The Pierpont Morgan Library and Museum, PML 520, acquis avec la collection Bennet en 1902, relié en deux volumes dans des demi reliures vers 1950 : “Modern half orange goatskin over modern paper boards probably in mid-20th century”. Il manque deux feuillets blancs
15. Città del Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana (Inc.I.63(1). L’exemplaire est incomplet. Il est décrit comme mutilé du colophon au volume I dans le catalogue digitalisé de la Vaticane 4: “Posseduto solo il v. 1 mutilo della c. 2l8 con il colophon”). Il est relié aux armes du Pape Pie VI (1717-1799)
16. GW. Bucarest BN : impossible d’en avoir le détail, semble complet
17. Göttingen : la question a été posée aux conservateurs. Elle demeure sans réponse mais seul un volume semble sur peau de vélin. L’exemplaire serait donc non homogène et probablement incomplet

Sur les trente-six exemplaires listés par le Gesamtkatalog, bon nombre sont à l’état de fragments ou cités par ISTC et WorldCat. On ne peut donc aujourd’hui retenir que onze exemplaires complets des quatre parties en édition originale. Autant parler d’une grande rareté. Soit : Bruxelles, Chantilly, BnF (3), Escurial, Bodmer, Edimbourg, Houghton Library, Pierpont Morgan Library, Bucarest. Sans préjuger de la reliure de ce dernier, aucun des dix premiers exemplaires ne présente de reliure antérieure à 1550, à la différence du nôtre. Fait très surprenant, l'édition originale des Croniques de France, source primaire de Shakespeare, manque à la Folger Shakespeare Library de Washington qui ne possède que l'édition imprimée à Paris par François Regnault en 1513, puis, bien sûr, différentes éditions des traductions de Berners.

Le Bulletin Morgand, qui couvre les années 1876-1904, années d’opulence en matière de grands livres, ne recense que deux exemplaires. L’un figure aux tomes IX (n° 39331) et X (n° 46106). Il est relié en quatre volumes de cartonnage avec les “derniers feuillets du t. IV un peu rongés dans le haut”. La notice précise : “Première édition des Chroniques de Froissart devenue d’une extrême rareté”. Le prix marqué était alors de 1200 francs. Cet exemplaire est cité par Tchemerzine. Un second exemplaire (1882, n° 3762), en quatre volumes déreliés, est en tirage mixte mélangeant la première et la deuxième édition. Il était marqué 6000 francs. Tchemerzine cite avant 1918 un exemplaire en "v.[eau] br.[un] fil.[et] à fd.[froid) (XVIe s)” avec le prix considérable de 10.000 francs. Il s’agit très probablement du nôtre (III, p. 357).

Les différents volumes du Book auction record répertoriant les ventes anglaises et américaines ne présentent en 1906-1907 qu’un exemplaire incomplet de trois feuillets au volume I et relié en maroquin par Clark et Bedford. Il est acquis par Quaritch au prix de £49. Cet exemplaire repasse en vente en 1917-1918. Il est alors déclaré hétérogène, mélangeant première et deuxième édition. Il réalise le prix considérable de £200 et est acquis par Quaritch. En 1913-1914, l’exemplaire dépareillé en reliure du XIXe siècle de la collection Utterson avait été également acquis par Quaritch au prix de £36. Ce sont les deux seuls exemplaires connus des ventes anglo-saxonnes au XX siècle.

Autant dire que l’édition originale des Croniques de Froissart en reliure ancienne "commence à devenir rare” comme l’écrit le savant juriste dijonnais, heureux possesseur de ce livre au début du XVIIIe siècle. En manuscrit, Froissart n’est pas rare puisque l’on compte plus de cent copies du texte.

Reliure usée et reprise anciennement, charnières fragiles. (T. I) : Petite déchirure sans atteinte au texte en n8, r2, petit manque angulaire de papier en 2b2 sans atteinte au texte, petit trou dans la marge intérieure du f. blanc 2P8

Jean Froissart naquit à Valenciennes vers 1337 et mourut à Chimay en 1404. À ces deux titres, il est originaire et meurt dans le comté de Hainaut, c’est-à-dire dans une province de langue française mais qui ne fut pas toujours française. Jean Froissart, vraisemblablement fils d’un peintre en armoiries, préféra jeune la poésie et les plaisirs au commerce. Il est vite repéré par Robert de Namur (1323-1391), époux d’Isabeau de Hainaut (1323-1361), qui devient son protecteur et lui commande en 1370 le Livre I des Chroniques dont Robert de Namur est le dédicataire. Namur emmène Froissart en Angleterre et le présente à sa belle-sœur Philippa de Hainaut, reine d’Angleterre par son mariage en 1327 avec le roi Édouard III (1312-1377). À partir de 1362, Froissart est nommé clerc de chambre de la reine Philippa et devient pour certains plus anglais que français. Charles Sorel, dans sa Bibliothèque françoise, dénoncera un Froissart trop proche des Anglais (Paris, 1667, p. 323). Il y a là une part de vérité : de récentes publications ont su montrer cet oubli du texte de Froissart dans les grandes collections princières françaises (cf. G. Croene, “The reception”..., art. cit. infra, p. 2). Mais Michel Zink a su nuancer ces taxinomies nationalistes qui rendraient Froissart plus anglais que français tant le fait national a peu d’importance pour l’écrivain : “son point de vue, à la différence de celui de beaucoup de chroniques à son époque, n’est pas celui d’une histoire nationale, il peut colorer son histoire ou telle rédaction de ses chroniques en fonction d’un commanditaire proanglais ou profrançais, mais lui-même écrit en freelance. Il n’est pas l’historien officiel d’un parti.” (M. Zink, op. cit., p. 50). Avec Froissart, l’historien ne s’érige jamais en “Maître de l’histoire”. Il ne détient aucune vérité mais prétend simplement témoigner ce qu’il a vu et entendu d’un conflit généralisé dont personne ne parvient plus à démêler les causes dans un théâtre d’opérations devenu européen, c’est-à-dire mondial pour l’époque.

Toujours à la recherche de l’information brute, Froissart effectue de nombreux voyages en Europe occidentale. En 1365, il est en Écosse aux côtés du roi David Bruce. En 1366, il est à Bruxelles à la cour de Wenceslas et Jeanne de Brabant, puis en Aquitaine auprès du Prince Noir, fils d’Édouard III. En 1368, il passe en Italie et séjourne à Milan, Bologne, Ferrare et Rome, puis en Savoie, avant de retourner à Bruxelles en 1369. À la mort de la reine Philippa en août 1369, il retourne en Hainaut et se rapproche de Wenceslas et Jeanne de Brabant, grâce auxquels il obtient avant 1373 la cure d'Estinnes-au-Mont. Commence alors la rédaction des Chroniques. À la mort du duc de Brabant en décembre 1383, c'est le comte de Blois, Guy II de Châtillon, qui devient le principal protecteur de l'écrivain, en lui obtenant notamment la charge de chanoine de Chimay. Pour informer ses livres II et III, Froissart voyage maintenant à travers la France, en particulier dans la région pyrénéenne, en Béarn à l'automne 1388, puis à Orthez à la cour du comte de Foix, Gaston Phébus lors de l'hiver 1388-1389. Il assiste au mariage de Jeanne de Boulogne avec le duc de Berry en juin 1389 dans la Sainte-Chapelle de Riom avant de passer par Avignon. Froissart se détache de la cour décadente de Guy de Châtillon vers 1391. La protection d'Aubert de Bavière et de Guillaume d'Ostrevant lui permet de poursuivre en Hainaut le travail touchant aux Chroniques, notamment la rédaction du livre IV et le deuxième remaniement du livre I. En 1395, le chroniqueur séjourne de nouveau quelques mois en Angleterre à la cour de Richard II dont il reviendra déçu. Ses dernières années, principalement consacrées à la poursuite de la rédaction des Chroniques, se passent probablement à Chimay, où Froissart meurt entre 1404 et 1410.

Froissart et Phébus

Le livre III des Chroniques est sans doute le plus aisé à lire pour un lecteur moderne. Froissart cherchait à comprendre les rapports entre les conflits hispano-portugais et anglo-français. Fidèle à sa quête des sources directes, il arrive à Orthez à la cour de Gaston Phébus le 25 novembre 1388, entendant l’interroger lui-même sur les sources et les déroulements du conflit hispanique. Froissart offre un témoignage remarquable et joyeux de la cour de Phébus auprès de laquelle il demeure douze semaines à s’entretenir avec "le gentil comte de Foix" dont les faits et gestes défrayaient toutes les cours. Le drame d’Orthez, Phébus ayant tué son fils, était particulièrement entouré de mystère. Ce séjour fut décisif pour le destin posthume de Phébus qui sut gagner la confiance du plus remarquable écrivain de son temps. De nombreuses miniatures dans les grands manuscrits enluminés de Froissart montrent l’auteur à la cour du comte de Foix.

"En cel état que je vous dis le comte de foix vivoit. Et quand de sa chambre à mie nuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze torches allumées que douze valets portoient ; et icelles douze torches étoient tenues devant sa table qui donnoient grande clarté en la salle ; laquelle salle étoit pleine de chevaliers et de écuyers, et toujours étoient à foison tables dressées pour souper qui souper vouloit. Nul ne parloit à lui à sa table s'il ne l'appeloit. Il mangeoit par coutume fors volaille, et en especial les ailes et les cuisses tant seulement, et guère aussi ne buvoit. Il prenoit en toutes menestrandie grand ébatement, car bien s'y connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table environ deux heures, et aussi il véoit volontiers étranges entremets, et iceux vus, tantôt les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.” (Les Chroniques, édit. par Buchon, livre III, Paris, 1836, page 399).

La tradition manuscrite de l’édition originale.

Les quatre livres des Chroniques couvrent les années 1322-1400. Elles forment une des sources narratives essentielles pour la connaissance du monde occidental au XIVe siècle. Froissart raconte les événements de la guerre de Cent Ans mais aussi les révoltes populaires et les difficultés économiques qui ont marqué cette période du Moyen Âge. Plus de cent manuscrits de Froissart subsistent aujourd’hui. Ils sont ainsi beaucoup moins rares que l’édition originale imprimée. M. Godfried Croenen, l’un des rédacteurs et concepteurs du Froissart Online, a bien voulu nous préciser l’origine du texte de la première édition de Vérard, celle-ci. Nous citons ici son propos :

“En ce qui concerne la question de l’exemplaire de base utilisé par Vérard ou son typographe, ce manuscrit n’a pas été conservé pour autant qu'on sache, mais le texte de Vérard est proche d’un exemplaire conservé à Paris, BnF, mss. fr. 2665-2673, dont certains volumes sont disponibles en ligne 5. J’ai effectué l’analyse stemmatologique des deuxième et troisième livres. Ces recherches ont montré que, au moins pour cette partie des Chroniques, ce manuscrit est très proche de l’édition Vérard (pour le Livre III, v. mon article 6. Les variantes montrent que parfois les leçons de Vérard sont plus correctes/plus anciennes et parfois ce sont celles du manuscrit, ce qui mène à la conclusion que les deux témoins ont dû être copiés d’après une source commune (perdue). Les quelques sondages que j’ai faits pour le premier livre donnent la même impression. Je n’ai pas étudié le Livre IV, mais A. Varvaro, dans son étude et édition du Livre IV, classe ces deux témoins dans la même famille textuelle. Il prétend que mss. fr. 2672-3 et l’exemplaire perdu sur lequel est basée l’édition de Vérard (θ, thêta) sont tous deux copiés d’après un exemplaire perdu qu’il nomme η (êta).”

Froissart : source primaire de Shakespeare

Froissart doit beaucoup à l’Angleterre, à la cour d’Édouard III et de la reine Philipppa de Hainaut dont il devient clerc de chambre en 1362. En 1395, Froissart traverse à nouveau la Manche pour présenter ses poèmes à Richard II. Il trouvera l’Angleterre bien changée. Ce voyage fera l’objet du quatrième et dernier livre qui s’achève par la destitution et la mort du roi Richard II. Cet historien de la fin de chevalerie s’attache aussi aux ressorts psychologiques des personnages si bien que son texte apparaît au lecteur comme une action dramatique à part entière.

Froissart fut très tôt traduit en anglais : par Jean Bourchier, plus connu sous son titre de Lord Berners (1469-1533), demi-frère de Thomas Howard 3e duc de Norfolk. Lord Berners fut chancelier de Henri VIII. Sa traduction fut publiée en 1523-1525 en sorte que Froissart devint, pour le public anglais, l’autorité absolue pour les règnes d’Édouard III et de Richard II.

La pièce Édouard III est attribuée à Shakespeare quoique non incluse dans le First Folio. Elle décrit les victoires anglaises de Crécy (1346) et de Poitiers (1356) : “Roger Prior (1994) argues that the author, or one of the authors, of Edward III used the copy of the 1513 French edition owned and annotated by Henry Clark, Lord Hunsdon, patron of Shakespeare company at the time of that play production” (S. Gillespie, op. cit., p. 179).

Mais c’est surtout la tragédie de Richard II qui doit à Froissart. De nombreux traits du duc de Lancastre, Jean de Gand (1340-1399), fils d’Édouard III et de Philippa de Hainaut, ont été empruntés aux Croniques : “a reading of Froissart’s work could also have encouraged important overall emphases, including the sympathetic presentation of Richard in his fall and of the Queen as a figure of pathos” (S. Gillespie, op. cit., p. 180).

Le modèle romanesque chez Froissart : histoire et littérature

Mais, surtout, Jean Froissart n’est pas qu’un chroniqueur ou qu’un simple mémorialiste qui raconterait ce qui lui est arrivé. Si ses sources sont fiables, au sens moderne du terme, puisqu’il a lui-même questionné, interrogé et discuté avec les grands personnages de l’histoire qu’il a rencontrés, il n’obéit à aucune chronologie préétablie. Son récit de l’histoire ne suit pas le simple déroulement d’une chronologie. Froissart n’écrit la biographie de personne. Celui qui ne veut pas apparaître comme le Maître de l’histoire se veut surtout auteur et poète, c’est-à-dire véritablement écrivain. Les quatre livres des Croniques appartiennent ainsi de plain-pied aussi à la littérature française qu’à la littérature anglaise, c’est-à-dire à la littérature tout court.

Michel Zink, dans son remarquable article intitulé “Les Chroniques et le modèle romanesque” a su montrer à quel point la littérature et la fiction avaient fécondé l’écriture de l’histoire chez Froissart :

“Il est confronté à la nécessité de rendre sensible et en même temps de démêler la complexité de sa matière. Comment manifester le sens de ces entrelacs à la fois circonscrits et interminables de guerres, de fidélités, de trahisons, d’exploits, de crimes, de révoltes, de fastes, de misères, d’affaires familiales, dynastiques, et peu à peu nationales ? (...) Pour y parvenir, Froissart a recours au type d’écriture qui, de son temps, est par excellence producteur de sens : l’écriture romanesque, et plus précisément, celle de son époque, celle du roman en prose. Il lui emprunte deux traits caractéristiques. D’une part le procédé de composition, l’entrelacement, qui consiste à mener de front et à raconter alternativement les aventures de plusieurs personnages : “À présent le conte cesse de parler de X et revient à Y. Vous avez entendu comment Y a fait ceci ou cela...”. Ce procédé permet de faire entrer en résonance diverses séries d’événements qui se rencontrent, divergent, se croisent à nouveau plus loin (...) Il suggère ainsi le jeu du hasard et de la nécessité, et qu’il y a, derrière l’enchaînement de ces causalités multiples, un sens, dont leur complexité même laisse deviner la présence tout en le brouillant. L’autre trait caractéristique du roman est la mise en scène éclatante du monde chevaleresque et de ses valeurs. Non pas leur exaltation systématique, mais, sous l’apparence de cette exaltation, une interrogation permanente et des hésitations dont les romans du Graal - le modèle de tous les romans en prose - témoignent plus que tous les autres” (Froissart et son temps, op. cit., p. 51).”

L’écriture de l’histoire active le procédé de composition appelé “entrelacement” propre à la fiction depuis Homère et les romans du Graal. Si la vie des hommes n’est pas un roman, l’histoire se vit – et se lit – néanmoins comme un roman. La frontière entière entre l’épopée – au sens homérique – et l’histoire devient ainsi ténue. Les fictions extraordinaires du Graal proposent en outre un idéal-type mythologique à même de faire comprendre, par l’écart entre paix mythique et guerre bien réelle, l’horreur du mal dans lequel le monde se complaît. C’est sans doute cette dimension politique du mythe que l’Angleterre retiendra, s’appropriant la “matière de Bretagne”, et laissant au continent européen un autre idéal-type politique, celui de Charlemagne.

BIBLIOGRAPHIE : 

ISTC if00322000 -- GW 10406 (qui donne comme date “autour de 1495”) -- En Français dans le texte, n° 31 (à propos du manuscrit conservé à la BnF et provenant de Louis de Gruuthuse (1422-1492), le grand collectionneur d’origine brugeoise -- A. Tchemerzine, Bibliographie d’éditions originales et rares d'auteurs français, III, pp. 354-357 : “il est très rare de rencontrer un ex. de 1ère édition dans ses quatre parties” -- Bechtel F-182 (c. 1495) : “on prendra garde que de nombreux exemplaires ont été constitués avec des pages, voire des tomes, provenant d’éditions différentes”. Bechtel ne cite aucun exemplaire passé en vente -- Michel Zink, Froissart et le temps. Paris, PUF, 1998 -- F. Bouchet, “Froissart à la cour de Gaston Fébus : lire et être lu”, Froissart à la cour de Béarn. L'écrivain, les arts et le pouvoir, éd. V. Fasseur, Turnhout, Brepols, 2009, pp. 179-190 -- et également dans le même recueil G. Croenen, “La tradition manuscrite du troisième livre des Chroniques de Froissart", in: Froissart à la cour de Béarn. L’écrivain, les arts et le pouvoir (Turnhout, 2009), pp. 15-59 -- S. Gillespie, Shakespeare’s Books. A Dictionnary of Shakespeare Sources, Londres et New York, Continuum, 2004 -- G. Croenen, “The reception of Froissart’s writings in England : the evidence of the manuscripts”, Language and Culture in Medieval Britain: The French of England c.1100 - c.1500, York, 2009

WEBOGRAPHIE : The Online Froissart : https://www.dhi.ac.uk/onlinefroissart -- Arlima : https://www.arlima.net/il/jean_froissart.html --