BENJAMIN, Walter

Ursprung des deutschen Trauerspiels

Berlin, Ernst Rowohlt Verlag, 1928

REMARQUABLE EXEMPLAIRE MARQUÉ PAR LA FORCE DRAMATIQUE DE L’HISTOIRE :

ULTIME ENVOI DE WALTER BENJAMIN : À HENRI HOPPENOT, AMI D'ADRIENNE MONNIER ET DE JAMES JOYCE, DIPLOMATE FRANÇAIS QUI RÉUSSIT À SAUVER DEUX FOIS WALTER BENJAMIN DES CAMPS D’INTERNEMENT EN 1939 ET 1940.

ÉDITION ORIGINALE

In-8 (219 x 141 mm)
COLLATION : 257 pp., (1) f.
ENVOI autographe en français :

À Monsieur Henri Hoppenot
en signe de profonde gratitude
hommage de l’auteur

RELIURE DE L’ÉDITEUR. Percaline noire, titre doré sur le plat supérieur, dos à la bradel, jaquette de papier imprimée de rayures

En 1917, Henri Hoppenot (1891-1977) est attaché à l'ambassade de France à Berne, où Walter Benjamin (1892-1940) prépare une thèse de philosophie - qu’il soutiendra en 1919 - sur le concept d’esthétique dans le premier romantisme allemand. Les deux hommes, qui ont le même âge, sympathisent. Walter Benjamin, critique et traducteur de littérature française, fait découvrir la poésie de Saint-John Perse à Hoppenot - désiant lui-même être poète. Leur lien se crée plus tard surtout, durant l’entre-deux-guerres, dans la librairie et l’environnement d’Adrienne Monnier où se croisent diplomates férus de littérature et écrivains en exil :

“Le 24 juin 1919, Henri Hoppenot franchit pour la première fois le seuil de la Maison des Amis des Livres, 7, rue de l’Odéon. Le jeune homme, qui prépare alors le concours de Affaires étrangères, amoureux des lettres, cherche sans cesse de quoi nourrir sa passion. À la Maison des Amis des Livres il rencontre tous ceux qui créent et font l’actualité des arts. Les interlocuteurs n’y manquent jamais. Très vite, pour Henri Hoppenot et sa femme Hélène - plus tard photographe -, la rue de l’Odéon devient le centre de ce monde que le métier d’Henri leur fait parcourir en tous sens. La rive gauche de la Seine est leur port d’attache, le point où ils reviennent dès qu’ils touchent le sol parisien. Grâce à Adrienne Monnier, le couple ne perd jamais le contact” (préface de la Correspondance d’Adrienne Monnier, Henri et Hélène Hoppenot. Les lettres autographes de cette correspondance sont conservées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet).

Walter Benjamin découvre la librairie d’Adrienne Monnier en 1930. Il consacre plusieurs pages à ce haut lieu de la vie intellectuelle dans son Journal parisien, publié d’avril à juin 1930 dans la Literarische Welt sous le titre “Pariser Tagebuch”. Il pousse pour la première fois la porte de la librairie le février 1930 :

“Aux Amis des livres, 7, rue de l’Odéon, j’ouvre la porte peu après trois heures. Je ressens une certaine différence d’avec les autres librairies. Une femme blonde, à la large carrure, avec des yeux bleu gris très clairs, entièrement habillée d’un rêche lainage gris de coupe monacale. Vêtement qui porte sur le devant des boutons en cloisonné, garniture à l’ancienne mode. C’est bien elle. J’ai aussitôt l’impression de me trouver en présence de l’un de ces êtres que l’on ne peut jamais approcher avec assez de respect et qui, sans donner le moins du monde l’impression de compter sur ce respect, pas un seul instant ne le repousseront ou ne le minimiseront. Il est étonnant que cette femme n ’ait, comme elle le dit, croisé que deux fois le chemin de Rilke, qui a pourtant si longtemps vécu à Paris. J’imagine qu’il aurait dû montrer la plus grande sympathie envers un être d’une telle pureté rustique, d’essence à la fois si monacale et cosmique”.

Il s’y rend alors régulièrement. Quelques jours plus tard, le 10 février, Walter Benjamin note dans son journal :

“Adrienne Monnier pour la deuxième fois. Entre temps la topographie de la rue de l’Odéon m’était devenue plus compréhensible. J’avais lu dans son introuvable recueil de poèmes Visages les beaux vers consacrés à son amie Sylvia Beach, qui a en face de chez elle la petite boutique dans laquelle l’anglais Joyce vécut l’histoire mouvementée de sa première parution [...] À peine sommes-nous assis ensemble à la même place qu’elle fait signe à quelqu’un à travers la vitrine. Il entre. C’est Fargue”.

Cette rencontre de Walter Benjamin et Adrienne Monnier est rapportée dans l’exposition Walter Benjamin, au MahJ, en 2011-2012 :

“En 1915, Adrienne Monnier ouvrit La Maison des Amis des Livres rue de l’Odéon. La librairie devint rapidement le point de rencontre de l’avant-garde littéraire en France. Monnier fut présentée à Benjamin par Félix Bertaux en 1930. Le philosophe lui rendit un hommage dans le Journal parisien. Benjamin traduisit en allemand le texte de Monnier, La Vierge sage, tandis que cette dernière fut la médiatrice, la promotrice et l’éditrice des travaux de Benjamin” (catalogue de l’exposition, p. 10).

Ce rôle de “médiatrice” d’Adrienne Monnier ne s’arrêta pas aux travaux littéraires de Benjamin. Peu avant l'entrée en guerre de la France en septembre 1939, Walter Benjamin espère quitter l'Europe pour les États-Unis et cherche à vendre un tableau de Paul Klee pour financer son voyage. Il transmet par la poste aux époux Adorno le manuscrit d'Enfance berlinoise vers 1900. Ses démarches de naturalisation française n'aboutissent pas. Le 5 septembre 1939, en tant que réfugié allemand devenu apatride, Walter Benjamin est convoqué au stade Yves-du-Manoir, à Colombes. Il y reste jusqu'au 17 septembre, date à laquelle il est conduit depuis la gare d'Austerlitz jusqu'au camp de Vernuche, près de Nevers. Adrienne Monnier et Jules Romains font appel à Henri Hoppenot, de retour de Pékin, et fraîchement nommé sous-directeur de la division Europe au ministère des Affaires étrangères. Walter Benjamin obtient d’être libéré le 16 novembre 1939. Le rôle déterminant de Henri Hoppenot pour sortir une première fois Walter Benjamin de l’anti-chambre de la mort, est rappelé dès les premières pages de la même exposition du MahJ :

“Avec le soutien de Bryher (i. e. Winifred Ellermann), Gisèle Freund, Helen Hessel et Sylvia Beach, qui tenait une librairie anglaise dans l’immeuble d’en face, Adrienne Monnier obtint en novembre 1939, par Henri Hoppenot, un diplomate de leurs amis, la libération de Benjamin du camp de Nevers, où il avait été interné au début de la guerre” (ibid.)

Walter Benjamin quitte le camp de Nevers le 21 novembre 1939. Il rejoint Paris le lendemain. Peu avant cet internement, Benjamin avait dissimulé certains de ses manuscrits dans un bureau de la Bibliothèque nationale, où ils furent retrouvés en 1945. On suppose qu’il avait réussi à mettre de côté également quelques exemplaires de ses livres dont Ursprung des deutschen Trauerspiels.

Six mois plus tard, au printemps 1940, Henri Hoppenot intervient une seconde fois en faveur de Walter Benjamin. Le 13 mai 1940, un mois avant l’armistice, les gouvernements français et allemand décident que tous les “ressortissants allemands et étrangers de nationalité indéterminée, mais d’origine allemande”, même ceux précédemment libérés, doivent être internés. Henri Hoppenot parvient à éviter à Walter Benjamin, ainsi qu'à Siegfried Kracauer, Hanns-Erich Kaminski et Arthur Koestler, un nouvel internement. Le gouvernement de Vichy est en passe de diriger la France. En revanche, Dora, la sœur de Walter Benjamin, et son amie Hannah Arendt, sont convoquées le 14 mai au vélodrome d'Hiver d'où elles sont transférées au camp de Gurs.

Walter Benjamin, pour remercier Hoppenot, lui offrit un précieux exemplaire d'Anabase de Saint-John Perse - devenu un fervent ami de Hoppenot -, annoté de la main de Rilke (l’exemplaire est aujourd’hui conservé à la Fondation Saint-John Perse). Rilke avait été offert quinze ans plus tôt, en mai 1925, son exemplaire personnel de Saint-John Perse à Walter Benjamin, avec l’espoir que Walter Benjamin en ferait une traduction.

Walter Benjamin offrit également à Henri Hoppenot cet exemplaire de ses propres travaux, Ursprung des deutschen Trauerspiels, “en signe de profonde gratitude”. Il ne fait aucun doute que c’est en remerciement de ses deux libérations successives des 1939 et 1940 que l’exemplaire fut remis au diplomate français. Cette datation nous a été confirmée par le Dr. Erdmut Wizisla, directeur des “Walter Benjamin Archiv” à l’Akademie der Künste, à Berlin, dans un courrier du 19 mars 2026.

Pourquoi Walter Benjamin offrit-il précisément ce titre, Ursprung des deutschen Trauerspiels, à Henri Hoppenot, dipomate qui prit le risque de la protéger ? On ne peut pas simplement croire que c’était le seul livre que Benjamin avait alors à disposition - surtout qu’il publia d’autres essais après 1928, probablement plus facilement disponibles. Le choix d’offrir précisément cet essai sur l’Origine du drame baroque allemand, a une portée artistique, morale et hautement symbolique : celle de rappeler - en prenant sa défense - l’existence d’une Allemagne civilisée, mère des arts et de la philosophie, luttant, malgré tout, contre une Allemagne barbare qui détruit l’Europe en même temps qu’elle-même.

Cette œuvre majeure de Walter Benjamin (écrite entre 1923 et 1925) trouve son origine dans la thèse de doctorat que Benjamin voulait présenter à l’Université de Francfort. Mais la nouveauté des idées et l'éclat d'une écriture flamboyante avaient fait scandale. Une grande idée domine ce livre : la réhabilitation du drame baroque du dix-septième siècle allemand et, plus généralement, de l'esthétique du baroque européen. Le drame baroque, par opposition au tragique grec, incarne le tragique moderne : celui d’un monde déserté par les dieux et la grâce, où le foisonnement des formes et le délire de l'ornementation témoignent d'une coupure radicale avec l'évidence de la vérité révélée. L'allégorie baroque résume ainsi l'esprit d'une époque marquée par l'inflation des signes ne révélant rien d’autre que le vide. Si le baroque est, pour Benjamin, à l'origine de la modernité, c'est parce qu'au-delà d'une esthétique du paroxysme et de l'excès, il exprime l'incurable mélancolie d'une culture qui n'a pas fait son deuil d'un ordre du monde réglé par le divin.

Cet envoi à Henri Hoppenot sur Ursprung des deutschen Trauerspiels constitue certainement l’un des tous derniers envois qu’ait pu écrire Walter Benjamin. Au-delà d’unir deux esprits pris dans le cours tragique de l’histoire, cet exemplaire porte ainsi inscrit en lui, l’expression d’une gratitude universelle à ceux qui essayèrent d’arracher une part d’humanité à la barbarie.

Walter Benjamin quitta Paris le 10 juin 1940, quatre jours avant l'entrée de l'armée allemande dans la capitale française. Il se rendit à Lourdes, puis à Marseille et arriva finalement à Port-Vendres le 25 septembre 1940 avec l'intention de fuir en Espagne franquiste. Il parvint à Portbou mais n’eut pas la force d’aller plus loin. Il écrivit une toute dernière lettre, en français, le 25 septembre 1940, à Henny Gurland, femme photographe rencontrée à Marseille et l’accompagnant dans sa tentative de passer la frontière : “Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix que d'en finir. C'est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s'achever”. Dans la soirée du 26 septembre 1940, Walter Benjamin se suicida en absorbant une dose de morphine.

BIBLIOGRAPHIE : 

Adrienne Monnier, Henri et Hélène Hoppenot, Correspondance (éd. établie par Béatrice Mousli), 1997
WEBOGRAPHIE : pages du Journal parisien de Walter Benjamin : https://po-et-sie.fr/wp-content/uploads/2019/03/79_1997_p49_61.pdf

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