APOLLINAIRE, Guillaume

Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre

Paris, Mercure de France, 1918

LIVRE D’UN PEINTRE ET RELIURE DE PEINTRE.

ÉCLATANTE RELIURE EN BRODERIE DE SOIE PAR SONIA DELAUNAY, LA SEULE AUJOURD’HUI CONNUE EN MAINS PRIVÉES OU PUBLIQUES.

VÉRITABLE RELIURE-TABLEAU. EXEMPLAIRE DE SONIA DELAUNAY.

TOUTES SES RELIURES, À L’EXCEPTION DE DEUX, SONT CONSERVÉES À BEAUBOURG ET À LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE.

UNE PIÈCE DE MUSÉE.

IL N’Y A AUCUNE RAISON POUR QUE CETTE RELIURE EXTRAORDINAIRE NE VAILLE PAS LE PRIX DES RELIURES PHOTOGRAPHIQUES DE PAUL BONET

ÉDITION ORIGINALE

In-8 (225 x 140mm)
TIRAGE : exemplaire du tirage courant, celui-ci numéroté 670
ILLUSTRATION : portrait de l'auteur par Pablo Picasso gravé sur bois par R. Jaudon
RELIURE DE BRODERIE DE SOIE PAR SONIA DELAUNAY. Broderie de soie formant, sur le plat supérieur un décor calligrammatique de différentes couleurs et formes. Boite de tissu vert
PROVENANCE : Sonia Delaunay (marque de possession autographe, à l’encre brune sur la garde : “Reliure faite par Sonia Delaunay-Terk, en souvenir de Guillaume Apollinaire l’année 1921”) -- Edmée Maus (ex-libris) -- [Renaud Gillet ?] -- [Jean Hugues ?] -- Daniel Filipacchi (exposition Two Private Eyes) -- Julien Bogousslavsky -- collection privée

Les peintres du XXe siècle se sont peu souvent frottés à l’art de la reliure. On connaît les très rares plats de reliure ornés par Pablo Picasso, et en particulier celle sur le manuscrit d’Alfred Jarry de la vente Tzara de 1989, préempté par la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Vlaminck aussi a décoré quelques reliures. La reliure de soie faite par Sonia Delaunay est d’un autre type. Elle s’apparente aux quelques livres en tissu de Louise Bourgeois, réalisées par elle, que l’on croise parfois dans le marché de l’art contemporain et jamais dans celui des livres. En ce sens, les reliures de Sonia Delaunay, réalisées pour son propre plaisir, marquent bien un moment singulier dans l’univers du livre au XXe siècle. Leur surprenante beauté les rattache davantage aux reliures photographiques de Paul Bonet qu’à d’autres créations bibliophiliques, fussent-elles remarquables.

Vingt-et-une reliures simultanées réalisées par Sonia Delaunay entre 1913 et 1924 sont aujourd’hui connues et localisées. Elles sont principalement réparties entre Beaubourg (neuf) et la Bibliothèque nationale de France (dix) grâce à deux donations Delaunay, en 1964 et 1977. Seules deux reliures simultanées de Sonia Delaunay sont encore conservées en mains privées. L’une, en basane peinte, recouvre un exemplaire du Bestiaire (collection Jean A. Bonna). L’autre, en broderie de soie, a été créée par Sonia Delaunay pour son exemplaire des Calligrammes.

On peut classer ces vingt-et-unes reliures en quatre groupes selon leurs matériaux (papiers, basane, tissus, soie) et leurs procédés de fabrication (collage, peinture, couture, broderie). Au sommet de la hiérarchie se tient la plus précieuse de toutes ces reliures simultanées, la seule aujourd’hui connue en broderie de soie, celle réalisée pour Calligrammes.

Les trois autres groupes de reliures se répartissent ainsi : celles à décor de papiers coupés et collés sur basane (groupe le plus important, comportant treize reliures), celles en basane peinte (quatre reliures dont trois pour des ouvrages d’Apollinaire), et celles formées de fragments de tissus (que Sonia Delaunay appelle “déchets”) collés sur de la basane (trois reliures).

Les reliures simultanées de Sonia Delaunay aujourd’hui connues (d’après l’étude de M. Drevon)

. Reliure en broderie de soie

1.1 Guillaume Apollinaire, Calligrammes, Paris, 1918. Note autographe de Sonia Delaunay. Cet exemplaire

2. Reliures en collages de tissus sur basane

2.1 Ricciotto Canudo, Les Transplantés, Paris, 1913. Bibliothèque nationale de France
2.2 Tristan Tzara, De nos oiseaux, Paris, 1922. Beaubourg
2.3 Iliazd, Lidantiou Faram, Paris, 1923. Beaubourg

3. Reliures en papiers découpés et collés sur basane

3.1 Blaise Cendrars, Les Pâques à New York, Paris, 1912. Beaubourg 
3.2 Der Sturm. Numéros 1 à 52. Beaubourg 
3.3 Der Sturm. Numéros 53 à 99. Beaubourg 
3.4 Der Sturm. Numéros 100 à 153. Beaubourg 
3.5 Pierre Jaudon, Dieudonné Tête. Paris, 1910. Beaubourg
3.6 Nicolas Minsky, Poésies complètes, tome IV, Saint-Pétersbourg, 1907. Beaubourg
3.7 Guillaume Apollinaire, L’Hérésiarque et Cie, Quatrième édition, Paris, 1911. Bibliothèque nationale de France
3.8 Œuvres choisies de Pierre l’Arétin. Notice de Guillaume Apollinaire, Paris, 1912. Bibliothèque nationale de France
3.9 Arthur Rimbaud, Œuvres, Paris, 1909. Bibliothèque nationale de France
3.10 Jules Laforgue, Œuvres complètes. Paris, 1909. Bibliothèque nationale de France
3.11 Jules Romains, Puissance de Paris, Paris, 1911. Bibliothèque nationale de France
3.12 Alexandre Mercereau, Contes des ténèbres, Paris, 1911. Bibliothèque nationale de France
3.13 Blaise Cendrars, Séquences, Paris, 1913. Bibliothèque nationale de France

4. Reliures peintes sur basane

4.1 Herwarth Walden, Zehn Dafnislieder Op. 11, Berlin, 1910. Beaubourg
4.2 Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques : les peintres cubistes, 1912. Épreuves corrigées. Bibliothèque nationale de France (acquisition lors de la vente “Tristan Tzara”, le 4 mars 1989)
4.3 Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913. Épreuves corrigées. Bibliothèque nationale de France (acquisition lors de la vente “Tristan Tzara”, le 4 mars 1989)
4.4 Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, Paris, 1911. Collection Jean A. Bonna

La majorité de ces reliures a été réalisée en 1913-1914. Seules trois ou quatre le furent après la guerre, à partir de 1921. Ce laps de huit années s’explique bien sûr par les aléas de l’histoire. Le couple Delaunay se trouvait en Espagne au moment où la guerre éclata. Ils ne revinrent définitivement à Paris qu’en 1921. Apollinaire entre-temps était mort sans qu’ils l’aient revu et sans qu’il ait pu leur adresser des exemplaires de ses livres publiés en leur absence. C’est pourquoi Sonia réalisa dès son retour à Paris une reliure pour son exemplaire de Calligrammes en inscrivant elle-même une marque de possession en hommage à Apollinaire qui n’avait pu le faire lui-même : “en souvenir de Guillaume Apollinaire”, sur la première garde. C’est une forme d’auto-envoi.

Les cinq reliures simultanées que Sonia Delaunay créa pour des ouvrages d’Apollinaire (plus une, si on compte sa notice à l’Arétin) portent le poète d’Alcools et de Calligrammes au premier rang des auteurs qu’elle relia. Toutes ces reliures, hormis Calligrammes, ont été réalisées en 1913 - soit à l’apogée de l’amitié entre Apollinaire et les Delaunay. La reliure de Calligrammes couronne cet ensemble tant par la qualité de sa fabrication que par l’importance des liens que ce recueil de poèmes entretient avec la peinture, notamment celle de Robert et Sonia Delaunay. Elle est, avec Le Bestiaire de la collection Jean Bonna, le seul Apollinaire relié par Sonia Delaunay à demeurer en mains privées.

Des reliures “pour les livres que j’aime” : la reliure et la mode

Dès 1911-1912, Sonia Delaunay crée des objets selon les principes de la simultanéité que son mari et elle ne cessent de redéfinir : broderies, abat-jours, rideaux, coffres en bois, couvertures, habits, décors et costumes de théâtre, de danse et de cinéma, reliures. Dans le réputé bal Bullier de Montparnasse, le couple Delaunay apparaît, en 1913, dans de magnifiques tenues vestimentaires réalisées par Sonia à partir d’échantillons de tissus récupérés chez le tailleur de Robert. L’activité de Sonia Delaunay liée aux tissus et la mode se concentrera cependant principalement dans les années 1920, à l’époque de sa reliure de Calligrammes.

En 1913, Sonia Delaunay avait réalisé un premier “livre simultané” avec La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. Les reliures dont elle orne les exemplaires sont cette fois des reliures d’édition et non des créations singulières. Elles sont pensées pour être des multiples et leur visée est commerciale. Sonia Delaunay réalise à l’inverse, à la même époque, des reliures pour des livres qu’elle réserve à son seul plaisir, à sa propre dilection (comme aurait dit Jean Viardot) : “je fais mes premiers collages, des reliures en papier appliqués et en déchets de tissu pour les livres que j’aime”, déclare-t-elle dans son autobiographie (Nous irons jusqu’au soleil, Paris, 1978, p. 35). Ces quelques reliures illuminent sa vie quotidienne. Elles reposent sur la cheminée et la coiffeuse de son appartement du 3 rue des Grands Augustins, comme le montre une photographie de 1913. Sonia Delaunay n’est en effet pas collectionneuse de beaux livres. Les livres qu’elle relie sont là, pour elle, dans l’horizon d’attente de sa propre création :

“La reliure serait un support d’expérimentation pour son nouveau langage plastique, le simultanéisme, et pas un objet de collection bibliophilique. Sonia Delaunay n’a d’ailleurs pas une approche de bibliophile lorsqu’elle constitue sa bibliothèque personnelle. Dans l’importante donation de sa bibliothèque personnelle à la BnF en 1977, on ne trouve aucune reliure d’art à part celles qu’elle a réalisées” (M. Minssieux-Chamonard, directrice de la Réserve des Livres rares de la BnF).

Les livres qu’elle choisit de relier témoignent donc de ses amitiés littéraires et artistiques dans les années 1910. Quelques titres et auteurs auront sa faveur : ses amis écrivains comme Cendrars, Apollinaire, Jules Romains, puis Tristan Tzara, des poètes du siècle précédent comme Rimbaud ou Laforgue, ou des catalogues d’expositions d’art contemporain comme ceux de la galerie Der Sturm, à Berlin, qui exposa ses œuvres et celles de son mari en 1913. Si la création du décor de ces reliures est régie par le contraste des couleurs, des matières et des formes, leur inspiration provient de l’esprit de chacun des livres. On peut appliquer à l’ensemble des quelques ouvrages reliés par Sonia Delaunay la formule qu’elle inventa à propos de son exemplaire des Pâques à New York qu’elle relia en papiers découpés et collés (aujourd’hui conservée à Beaubourg) : “C’était une réponse plastique à la beauté du poème.” (Nous irons jusqu’au soleil, p 54). Les reliures de Sonia Delaunay constituent donc autant de “réponses plastiques” aux livres qu’elle aime.

Amitié d’Apollinaire et des Delaunay

Apollinaire rencontre Robert Delaunay en 1907, probablement chez Wilhelm Uhde, collectionneur et marchand d’art allemand, et premier mari de Sonia Terk. Des premiers articles, encore dubitatifs, louent le talent de Robert Delaunay. Ainsi, en 1910, Apollinaire mentionne dans L’Intransigeant “des toiles solidement peintes qui ont l’air malheureusement de commémorer un tremblement de terre”. Une correspondance s’établit en 1911 entre Apollinaire et les Delaunay, esquissant un début d’amitié. Cette même année, Robert Delaunay réalise un premier portrait du poète. À la fin de l’année 1911, Apollinaire, épuisé par sa rupture avec Marie Laurencin, logera dans l’atelier des Delaunay. Les recherches des peintres stimulent son inventivité et nourrissent l’une de ses principales préoccupations d’alors, celle d’une poésie embrassant instantanément et simultanément toutes les dimensions du temps et de la vie :

“c’est surtout avec la série des Fenêtres commencée pendant l’été 1912 que l’osmose entre les créateurs atteint son apogée. Inspiré par ces toiles, Apollinaire à son tour compose, probablement dans l’atelier de Delaunay, le poème “Les Fenêtres” qui en forme un équivalent linguistique. Apollinaire pendant toute cette période assure la promotion de son ami” (Claude Debon).

En janvier 1913, Robert Delaunay et Apollinaire partent ensemble à Berlin pour préparer une exposition consacrée au peintre, à la galerie Der Sturm, dirigée et fondée par Herwarth Walden vers 1910. Apollinaire publiera son poème Les Fenêtres en tête du catalogue d’exposition. La même galerie accueillera quelques mois plus tard, de septembre à décembre 1913, le premier “Herbstsalon” en laissant une large place aux œuvres de Robert et Sonia Delaunay. Pour la première fois, Sonia Delaunay présentera ses créations dont une quinzaine de ses reliures - comme celle des Pâques et des trois volumes de la revue Der Sturm. Paul Klee, Kandinsky, Hans Harp visitèrent l’exposition et témoignèrent de l’intérêt qu’ils portèrent aux reliures de Sonia Delaunay.

Les mots en images : une reliure-tableau

Dans le texte de présentation, traduit en allemand, de l’exposition de janvier-février 1913 à la galerie Der Sturm, Apollinaire préfère le mot “orphisme”, de son invention, à celui de simultanéisme : “Il y a dans la peinture moderne de nouvelles tendances ; les plus importantes me semblent être, d'une part le cubisme de Picasso, d'autre part, l'orphisme de Delaunay” (“Die Moderne Malerei”, Der Sturm, février 1913).

Apollinaire applique cette figure mythique de la poésie qu’est Orphée (à laquelle il s’identifie explicitement) à la peinture de ses amis par l’invention d’un néologisme, “orphisme”, qui révèle clairement sa préoccupation de lier les deux arts. Apollinaire s’enthousiasme de la possibilité qu’offre la peinture de se libérer de la représentation du réel (ce qu’il nomme “peinture pure”), et de créer des mouvements, des rythmes et même de la lumière par un savant contraste des couleurs. “La peinture est proprement un langage lumineux” écrit Apollinaire dès 1911 dans les notes du Bestiaire. Comment les mots peuvent-ils, à l’inverse, par leur matière même, créer une “littérature pure”, faite de rythmes, de vibrations et d’une lumière semblables à celle des compositions de ses amis peintres ? Ce désir d’être peintre apparaît dans le premier titre qu’avait envisagé Apollinaire pour ses “idéogrammes lyriques”, Et moi aussi je suis peintre. Un des derniers poèmes de Calligrammes s’intitulera “Simultanéités”. L'appellation même d’“idéogramme lyrique” rejoint ce rêve de décloisonnement des arts qu’il appelle “orphisme” – l’idéogramme évoquant le dessin, et la lyre l’instrument du poète. L’invention des calligrammes couronnera ces années si inventives d’avant-guerre (son premier calligramme, “Lettre-Océan”, avait été publié le 15 juin 1914 dans sa propre revue, Les Soirées de Paris), et répondra au désir d’Apollinaire d’ouvrir la poésie à de “vastes domaines” (La jolie rousse) encore inexplorés.

Par un retour des choses, le peintre qu’est Sonia Delaunay s’emparera de la poésie en créant cette reliure calligrammatique. Les mots du titre, à la façon des voyelles de Rimbaud, deviennent vibration de couleurs, de formes et de matières. La reliure-tableau, reliure simultanée ou reliure orphique que composa Sonia Delaunay pour son exemplaire de Calligrammes, constitue la plus belle “réponse plastique” au désir d’Apollinaire de renouveler le mythe d’un art universel.

BIBLIOGRAPHIE : 

Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, 1978 -- Livres en broderie : reliures françaises du Moyen-Âge à nos jours, Paris, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l’Arsenal, 1996 -- Dictionnaire Apollinaire, p. 292 et suiv. -- Julien Bogousslavsky, De Parallèlement à Chanson Complète, 2005, pp. 107-110 -- Marion Drevon, Les reliures de Sonia Delaunay. Art et histoire de l’art, 2014

WEBOGRAPHIE : étude de Marion Drevon : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01147594v1/document -- conférence donnée par Mme M. Minssieux-Chamonard le 13 mars 2024, à l’INHA, “Trésors de Richelieu. Reliures simultanées de Sonia Delaunay” : https://www.youtube.com/watch?v=wCK1NEl11z4&t=831s

EXPOSITION : Two Private Eyes, Guggenheim museum, New York, 1999, n° 771.4, exposition consacrée aux collections Filipacchi et Ertegün

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