Case d’Armons
UNE CASE D’ARMONS SANS ÉQUIVALENT, LA PLUS BELLE CONNUE.
CELLE DE RENÉ BERTHIER, FRÈRE D’ARMES D’APOLLINAIRE ET IMPRIMEUR DU LIVRE, AVEC L’UN DES TRÈS RARES ENVOIS FAITS DANS LES TRANCHÉES, PRESQUE AUSSITÔT APRÈS L’IMPRESSION DU LIVRE, “À LA BATTERIE DE TIR DEVANT L’ENNEMI”.
AVEC LES ARCHIVES DE LA CASE D’ARMONS DE RENÉ BERTHIER.
TOUS LES AUTRES EXEMPLAIRES CONNUS, À L’EXCEPTION DE CELUI DE LUCIEN BODARD (BHVP), FURENT ADRESSÉS À DES DESTINATAIRES CIVILS, À L’ABRI DE LA VIOLENCE DU FRONT.
LE BASCULEMENT D’ALCOOLS VERS CALLIGRAMES.
AUCUN EXEMPLAIRE DE CASE D’ARMONS, À NOTRE CONNAISSANCE, N’EST CONSERVÉ AUX ÉTATS-UNIS
ÉDITION ORIGINALE
In-8 (212 x 143 mm)
TIRAGE à vingt-cinq exemplaires. Celui-ci n° 18, justifié et signé de ses initiales par Apollinaire
ENVOI AUTOGRAPHE SIGNÉ :
À mon cher René Berthier
bien cordialement
Guillaume Apollinaire, 21 juin 1915
REHAUTS manuscrits dans les poèmes Loin du Pigeonnier, S.P., Reconnaissance, Visée, Guerre, Oracles, Mutation, La nuit d'avril 1915, petit dessin autographe d’Apollinaire en bas de La nuit d'Avril 1915BROCHÉ. Couverture de papier bleu d’écolier, vignette illustrée collée sur le plat supérieur. Boîte
PROVENANCE : archives de René Berthier (envoi ; Paris, 3 juin 2009, lot 54)
CENSUS DES EXEMPLAIRES DE CASE D’ARMONS AUJOURD’HUI CONNUS PAR NOUS :
Maquette ayant appartenu à René Berthier (n° 0). Donné par ses descendants à la BHVP
N° 1. Exemplaire Ardengo Soffici, envoi. Localisation inconnue
N° 2. Exemplaire Ambroise Vollard, envoi tardif daté du 19 août 1915. Broché. Exemplaire vendu € 395.000 en 2012
N° 3. Exemplaire Alberto Magnelli, envoi tardif daté du 19 octobre 1915. Broché. Conservé à la BnF (cote Rés P-YE-2442)
N° 5. Exemplaire André Lefèvre. Certainement l’exemplaire d’André Level, mais sans envoi (ancienne collection du Dr. Zara)
N° 6. Exemplaire Madeleine Pagès, envoi tardif daté du 5 août 1915. Maroquin rouge de Leca. Collections Jacques Guérin puis Ortiz-Patiño et aujourd’hui Jean A. Bonna
N° 7. Exemplaire Guillaume Apollinaire. Broché. Paris, 26 novembre 1987, 480.000 FF
N° 9. Exemplaire Jean Royère. Broché. Disparu depuis 1930
N° 10. Exemplaire Marie Laurencin. Envoi daté du 20 juin, broché. Confié à Louise Faure-Favier. Collection privée parisienne (2017). Exposition du Noviciat (AIB 2023)
N° 11. Exemplaire Louise Faure-Favier, envoi tardif daté du 20 juin 1915. Maroquin de Paul Bonet
N° 12. Exemplaire Joseph Granié, envoi daté du 20 juin 1915
N° 14. Exemplaire de Lou, sans envoi. Broché. Artcurial, 4 avril 2006. €178.000. Collection particulière (Paris)
N° 15. Exemplaire dont le nom du destinataire a été découpé. Paris, 16 mai 20212. € 112.000
N° 17. Exemplaire Eugène Druet, envoi tardif daté du 1er août 1915. Reliure d’Aussourd. Exemplaire Lucien-Graux, colletion privée. Foire de New York 2019
N° 18. Exemplaire René Berthier, envoi daté du 21 juin 1915. Cet exemplaire
N° 19. Exemplaire Gabrielle et Francis Picabia, envoi tardif daté du 21 juillet 1915, ancienne collection Renaud Gillet (Londres, 1999, € 227.000). Ancienne collection Bernard Malle
N° 20. Non vu
N°21. Exemplaire de la Bnf, donné à la Bibliothèque nationale de France par Apollinaire (cote Rés P-YE-514)
N° 23. Exemplaire sans provenance. Vendu à Roubaix le 9 février 2009. Aristophil. Foire de New York 2022
N° 24. Exemplaire André Level, envoi daté du 20 juin 1915. Relié en bradel tricolore très postérieur (Paris, 18 novembre 2019, € 112.500)
N° 25. Exemplaire Lucien Bodard, envoi daté du 20 juin 1915 (Bibliothèque littéraire Jacques Doucet)
On sait par ailleurs qu'un exemplaire fut vraisemblablement adressé à Chirico et un autre à Remy de Gourmont
COLLATION : 24 ff. non chiffrés
CONTENU : En juin 1915, Guillaume Apollinaire décide de rassembler et d’imprimer vingt-et-un poèmes parmi ceux qu’il a composés depuis deux mois qu’il est au front. Pour fabriquer un tel livre, il s’appuie sur René Berthier, jeune ingénieur qui l’a suivi depuis le tout début de la guerre et qui lui est entièrement dévoué : “Dans le dépôt d’artillerie où j’achevais mes “classes”, mon lit était près de celui d’un brigadier poète, René Berthier, qui fit partie à Toulon du groupe littéraire des Facettes. J’ai lu de ses poèmes et, à mon avis, il est un des meilleurs poètes de sa génération. Il est maintenant sous-lieutenant d’artillerie. Ce poète est encore un savant de premier ordre dont les inventions utiles à l’humanité ne se comptent plus”. (Le Flâneur des deux rives) René Berthier est le principal compagnon d’armes d’Apollinaire. Ensemble, à un kilomètre des premières lignes du front, ils fabriquent l’un des plus extraordinaires recueils de poésie jamais composé : “Apollinaire partait [au printemps 1915] avec le brigadier René Berthier, un garçon de vingt-deux ans, brillant centralien arraché aux études par l’entrée en guerre, mécanicien, chimiste mais aussi poète. Quand il avait su que son aîné partait, Berthier s’était porté volontaire à son tour. Berthier était plein d’attentions délicates, l’éclairait quand il écrivait la nuit, le réconfortait par sa bonne humeur. Tous deux s’étaient aménagé un tub derrière leur cabane, à côté du puits, avec une cuve, une planche et un seau de toile. Au début de mai, le cadet contracta une méningite qui imposa son évacuation et assombrit son camarade. Esseulé, Apollinaire esquivait le maréchal des logis fourrier Bodard, un “parisien pas bête mais barbant à l’extrême” avec une “voix épouvantable à taper sur les nerfs et un cerveau d’employé de la ville de Paris” (lettre à Lou du 22 mai 1915). À la fin de mai, il se mit à préparer un “petit bouquin” réunissant ses poèmes de Champagne : les uns avaient été adressés à Lou ou à Madeleine, puis retouchés ; les autres n’avaient pas quitté le front. La plaquette serait tirée, non à l’arrière, mais sur place. Dans la première quinzaine de juin, Apollinaire reçut l’autorisation d’utiliser le duplicateur à condition de verser son bénéfice aux nécessiteux de la batterie, blessés et canonniers des régions envahies. Bodard, en bon camarade, et Berthier, revenu guéri, l’aidèrent à composer son recueil sur de frustes feuilles de papier paraffiné, qui libéraient les vers des rigidités de la casse. Le premier s’adonna aux enjolivures dont il avait le goût, le second à l’élégance de la calligraphie régulière ; Apollinaire lui-même varia son écriture, la disposition typographique et ajouta des dessins” (Laurence Campa, p. 543 et suiv.). Apollinaire entretient à quelques occasions Lou de son amitié avec Berthier. Le 21 avril 1915, il lui écrit : “Berthier d’ailleurs est charmant, 22 ans, grand et très gentil. Il est poète et mécanicien, chimiste, je ne sais quoi encore. Reçu à Centrale au dernier concours. Je le reverrai après la guerre”. Cette amitié est à nouveau évoquée à Lou le 6 mai 1915 : “Aujourd’hui je suis sombre. Mes camarades aussi. Berthier n’a pas supporté la vie ici et une méningite s’est déclarée. On l’a transporté à l’infirmerie à B… et on l’évacuera paraît-il demain. Je perds ainsi mon meilleur ami ici et un vide immense se fait autour de moi”. Les vingt-et-un poèmes de Case d’Armons constituent un petit livre artisanal dont l’extraordinaire charge émotive est liée aux circonstances de sa fabrication. Case d’Armons est fabriqué avec les moyens du front, c’est-à-dire peu de choses. La fragilité des exemplaires conservés témoigne des difficultés dans lesquelles ils furent réalisés. Ces circonstances apparentent cette édition à la proto-imprimerie, celle du temps des livrets xylographiques et de Gutenberg. Il fallut réinventer les moyens d’imprimer un livre loin de tout atelier, de le calligraphier et de le reproduire “à la batterie de tir devant l’ennemi”, comme l’indique le titre.
[feuillet 1] : f. blanc (page de garde) ; [2r] : titre, souligné et encadré d'un filet à l'encre rouge manuscrit ; [2v] : “justification de tirage 1915” : numéroté et paraphé par Apollinaire, à l’encre rouge ; [3r] : envoi à René Berthier, petite silhouette dessinée à la plume en dessous ; [3v] : petite silhouette polygraphiée ; [4r] : Loin du pigeonnier - Au p'tit Lou ; [4v] : S.P. - Au Maréchal des logis René Berthier ; [5r] : Reconnaissance - A Melle Pagès ; [5v] : Visée - A Melle Carruïes (?) [future Mme René Berthier] ; [6 et 7r] : 3 pp. blanches ; [7v] : Fête - A André Rouveyre ; [8r] : p. blanche ; [8v] : Saillant - A André Level ; [9r] : p. blanche ; [9v] : Guerre ; [10r] : Mutation ; 10v : Madeleine ; [11r] : Oracles ; [11v] : 14 juin 1915 - A Maman ; [12r] : Venu de Dieuze - Au maréchal des logis Bonfaré ; [12 v] : p. blanche ; [13r] : De la batterie de tir - Au maréchal des logis Bodard ; [13v] : p. blanche ; [14r] : Echelon - Au maréchal des logis Piot ; [14v et 15] : 3 pages blanches ; [16] : Carte postale : deux poèmes, Carte postale et 1915 ; [17r] : p. blanche ; [17v] : Les Saisons ; [18r] : p. blanche ; [18v] : Vers le Sud ; [19r] : p. blanche ; [19v et 20r] : Le Servant des Dakar [sic] ; [20v] : p. blanche ; [21r] : Toujours ; [21v] : p. blanche ; [22r] : La nuit d'Avril 1915 - A L. de C.C. [Louise de Coligny-Châtillon] ; [22v] : p. blanche ; [23r] : justificatif de tirage ; [23v] : p. blanche ; [24] : f. blanc (page de garde) René Berthier et Case d’Armons
La formation d’ingénieur de Berthier et l’admiration qu’il porte à Apollinaire sont essentiels à la réalisation d’un tel ouvrage. Berthier joua le rôle de passeur, celui qui permit à cette poésie d’exister. Dans certaines lettres de leur correspondance, retrouvées en même temps que cet exemplaire de Case d’Armons (cf. infra), légèrement postérieures à Case d’Armons, Apollinaire entretient Berthier de questions d’encres et de séchage, laissant entendre qu’ils eurent ce genre de discussions techniques au moment de la fabrication du recueil. Le procédé d’impression contraignit les camarades d’Apollinaire à rehausser à la main, sur chaque exemplaire, certains passages pour les rendre plus lisibles. Il n’existe pas deux exemplaires identiques de cette édition. L’ordre des poèmes varie d’une plaquette à l’autre.
L’achevé d’imprimer de Case d’Armons indique la date du 17 juin 1915. Apollinaire avait d’abord lancé une souscription pour 112 exemplaires auprès de ses amis, prévoyant de la reverser aux blessés de sa batterie. Mais l’ampleur de la tâche et l’interdiction de faire du commerce au combat réduisirent le nombre d’exemplaires à vingt-cinq, imprimés à l’encre violette et justifiés dans un motif de canon de 75. Le recueil s’intitule Case d'Armons, du nom de la caisse de rangement des obus dans la voiture transportant le canon.
Les deux plus importants exemplaires de Case d’Armons sont ceux de René Berthier et Lucien Bodard, tous deux artisans de l’ouvrage et ouvriers de l’image. Ce ne sont pas des exemplaires de présent comme ceux offerts plus tard à “l’arrière”, mais des exemplaires de poilu. Les deux exemplaires du front, dédicacés depuis “la batterie de tir devant l’ennemi”, portent des envois absolument contemporains de l’impression et non tardifs. Berthier et Bodard sont dédicataires de poèmes qui figureront dans Calligrammes (deux pour Berthier, si l’on compte celui qu’Apollinaire dédicaça à sa femme). L’exemplaire de Lucien Bodard est conservé à Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. La seule lettre connue de lui, adressée à Apollinaire est conservée à la Bibliothèque nationale de France. On sait peu de choses sur lui (du fait de l’absence de lettres) mais Apollinaire s’en plaint au moins à deux reprises à Lou.
René Berthier conservait la maquette et le manuscrit de Case d’Armons, rappelant encore le rôle essentiel qu’il joua dans la conception du livre. Ses descendants les donnèrent à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Son exemplaire de Case d’Armons avec les documents joints (lettres et numéro du Tranchman’ Echo présentés dans ce catalogue) constituent donc l’ensemble le plus important et le plus complet que l’on puisse posséder d’un des plus beaux livres de poésie jamais imprimés.
Tous les livres et manuscrits formant la Case d’Armons de René Berthier ont obtenu leur certificat d’exportation, à l’exception des deux médaillons acquis par le Musée de l’Armée lors de la demande de certificats.
Laurence Campa, Apollinaire. La poésie perpétuelle, Paris, 2009 -- Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Paris, 2013 -- pp. 85-88 - Victor Martin-Schmets, “Envois d'Apollinaire”, II, p. 85, in Le Livre et l'Estampe, n° 176, 2011 -- Remy de Gourmont, Dans la tourmente, Paris, 1916 -- Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, Paris, 1955, p. 228 (Histoire d’une gazette du Front), p. 245 (Vocables acrostiches) -- Julien Bogousslavsky, De Delacroix aux surréalistes. Un siècle de livres, Lausanne, 2020, p. 216 et suiv.
WEBOGRAPHIE : pour la réédition de la Case d’Armons, cf. https://www.gallimard.fr/actualites-entretiens/case-d-armons-de-guillaume-apollinaire








