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APOLLINAIRE, Guillaume

Cors de chasse

[Paris], [1912]

SUPERBE MANUSCRIT AUTOGRAPHE, L’UN DES PLUS BEAUX POÈMES D'ALCOOLS.

LE POÈME D’APOLLINAIRE PRÉFÉRÉ D’ANDRÉ BRETON

MANUCRIT AUTOGRAPHE, une page in-8 (172 x 112mm). Papier vergé avec filigrane représentant l’Archange Saint Michel terrassant le dragon

Recto : titre et 12 vers autographes d’Apollinaire, à l'encre noire

  Cors de Chasse

Notre histoire est noble est [sic] tragiqueComme le masque d’un tyran  Nul drame hasardeux ou magiqueAucun détail indifférentNe rend notre amour pathétiqueEt Thomas de Quincey buvantL’opium poison doux et chasteÀ sa pauvre Anne allait rêvantPassons passons puisque tout passeJe me retournerai souventLes souvenirs sont cors de chasseDont meurt le bruit parmi le vent

Verso : inscription “G. Apollinaire”, à l’encre verte

Restauration de la marge inférieure et de trous dans le papier

Cors de chasse est l’avant dernier poème d’Alcools (1913), juste avant le long et quelque peu démonstratif Vendémiaire. Il a d’abord été publié en revue dans Les Soirées de Paris en septembre 1912. Ses images insolites, sa légèreté mêlée de gravité, son étrangeté en font l’un des plus beaux poèmes du recueil, et l’un de ceux dont le charme singulier, comme le parfum d’opium de la deuxième strophe, continue longtemps d’agir.

On connaît certaines circonstances de composition de ce poème, inspiré, en dernière instance, par la rupture d’Apollinaire avec Marie Laurencin, en juin 1912. Mais deux vers (les vers 6 et 7) se trouvent déjà sur un brouillon de La Chanson du mal-aimé et sont donc liés à Annie Playden. L’image du buveur d’opium provient de la représentation d’un tableau aperçu dans une revue en 1911, de même que l’histoire de Thomas de Quincey et Anne. Apollinaire mêle de façon déroutante divers matériaux : amours, temps et espaces, motifs, images inédites et archétypes, vers anciens et vers nouveaux.

Cors de chasse a une forme classique : trois strophes de vers octosyllabiques, alternant rimes masculines et féminines. Aux deux premières strophes de cinq vers succède une courte strophe conclusive de deux vers. Le thème est également convenu puisque c’est celui du temps qui passe (“Passons passons puisque tout passe”), que l’on retrouve dans plusieurs poèmes d’Alcools dont Le Pont Mirabeau (“Passent les jours et passent les semaines”). Mais le sentiment chez Apollinaire n’est jamais mièvre grâce à l’inventivité qui l’exprime.

À quoi tient la magie d’un tel poème ?

Derrière son aspect classique, Cors de chasse réunit des éléments disparates juxtaposés audacieusement les uns aux autres. Le surgissement d’images jamais vues et l’alternance des motifs rappellent la composition d’un vitrail ou d’une tapisserie où chaque élément est indépendant en lui-même mais prend son sens dans l’embrassement de la totalité. Les deux premières strophes constituent les deux piliers sur lesquels repose le poème. Chacune de ces strophes est organisée autour d’un motif central très singulier. Dans la première strophe, c’est une image inédite : la comparaison d’une entité mouvante (“notre histoire”), avec un objet que la fixité austère caractérise, le masque d’un tyran. Ce masque qui sert de comparant par ses qualités (“noble et tragique”) forme un troisième visage au-dessus du couple, éternel et inquiétant - celui de la fatalité. On remarque dans notre manuscrit, une variation à la fin du premier vers : “est noble est tragique”, là où la version imprimée préfère la conjonction de coordination “et”.

Sans transition, la deuxième strophe peint d’un trait léger un buveur d’opium allant rêvant. Le “poison” s’immisce dans le poème. Il n’est plus celui du pré vénéneux des Colchiques, autre poème d’Alcools (où “ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne”) mais l’inquiétant poison d’un opiacé. De la première à la deuxième strophe, le poème change de nature, quasiment de matière : le masque dur initial laisse place à l’esquisse d’une scène aquarellée ; la figure antique d’un tyran devient celle d’un opiomane romantique ; et, dans les figures de style, la comparaison, rigide par nature, de la première strophe (“comme le masque”) est remplacée par la figure plus légère de la métaphore filée. Chacune de ces deux strophes constitue en elle-même un court poème. C’est le génie d’Apollinaire d’avoir su les lier l’une à l’autre, en laissant place à la suggestion dans leur succession inattendue. Ce poème sur le temps s’établit dans l’invention d’une spatialité poétique inouïe que crée le passage d’une strophe à l’autre.

La fin de la deuxième strophe rompt subitement avec ces évocations du masque et de Thomas de Quincey (nom évocateur en lui-même), et conduit l’ensemble du poème vers le “je” lyrique du poète, sur le ton de la confidence : “Je me retournerai souvent” (l’emploi du futur dans un verbe rétrospectif constitue une belle trouvaille). On perçoit ce mouvement progressif vers l’intime : du masque du tyran - anonyme -, à Thomas de Quincey - figure clairement nommée -, au “je” d’Apollinaire. Un même mouvement transforme le couple initial (”Notre histoire”, “notre amour”) en un “je” final, singulier et solitaire. Le poète s’autorise alors une sentence au ton élégiaque (“Passons passons puisque tout passe”), qu’il n’aurait jamais osé écrire en tête de son poème, aussi proche de son sentiment soit elle.

Ce ton élégiaque est conforté par la rime en “ant/ent”, présente tout au long du poème, dont le martèlement binaire rappelle les cris d’efforts des nageurs de La Chanson du mal-aimé (“Nageurs morts suivrons-nous d'ahan/Ton cours vers d’autres nébuleuses”). Les autres rimes, par un effet de contraste avec cette résonance sourde, s’entendent clairement. On peut expliquer une certaine pratique du poème chez Apollinaire mais quel autre poète sait faire rimer “tragique” et “pathétique” avec “magique” pour exprimer la mélancolie ?

La troisième strophe du poème, dans un mouvement d’accélération, n’est constituée que de deux vers, conclusifs. La proposition relative du vers final (“dont meurt le bruit”) s’articule avec le vers qui le précède en une longue phrase de seize pieds allongeant l’écho du cors de chasse, lequel donne son titre au poème. La préposition finale “parmi le vent”, inattendue (on attendrait plutôt “dans” le vent), finit de disperser le poème, et le souvenir de l’amour qu’il déplore, dans une nébuleuse éthérée.

Ce manuscrit autographe de Cors de chasse n’est pas le seul connu de ce poème. La vente Jacques Guérin (29 novembre 1988, lot 65) présentait un autre manuscrit de Cors de chasse qui se différencie principalement de celui-ci parce qu’Apollinaire y avait conservé la ponctuation. Or l’absence de ponctuation constitue justement l’une des grandes trouvailles d’Alcools qui sera suivie tout au long du XXe siècle.

BIBLIOGRAPHIE : 

Michel Décaudin, Le Dossier d’Alcools, Genève, Paris, 1971, p. 218, qui ne cite aucun manuscrit

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