[APOLLINAIRE, Guillaume, et André ROUVEYRE]

[Flip book]

Paris, [1er août 1914]

L’UN DES DEUX SEULS EXEMPLAIRES CONNUS DU PHÉNOMÉNAL FLIP BOOK : CELUI DE GUILLAUME APOLLINAIRE LUI-MÊME.

LE SEUL ENCORE EN MAINS PRIVÉES ET LE SEUL AYANT CONSERVÉ SON MÉCANISME D’ORIGINE.

UN INCUNABLE DE L’ART VIDÉO ET DU HAPPENING.

L’AUTRE EXEMPLAIRE, CELUI D’ANDRÉ ROUVEYRE, EST À LA BHVP ET AUX QUATRE VENTS. BIEN QUE DÉMEMBRÉ ET DISPERSÉ, IL EST CÉLÈBRE ET ILLUSTRÉ SUR WIKIPEDIA, YOUTUBE, ET MENTIONNÉ DANS TOUS LES OUVRAGES DE RÉFÉRENCE.

“APOLLINAIRE VIVANT, APOLLINAIRE SOURIANT” (CHARLES DE GAULLE)

48 PHOTOGRAPHIES ORIGINALES (45 x 40mm chacune)

TIRAGE à deux exemplaires, l’un pour André Rouveyre, l’autre pour Apollinaire
RELIURE D’ORIGINE. Dos de cuivre avec inscription “Biofix” incisée, étiquette rouge portant l’adresse “Biofix 23 bd Poissonnière. Paris ”, dos cartonné avec la même inscription “Biofix. Brevété SGDG. 23 bd Poissonnière. Paris”
PROVENANCE : archives de Guillaume Apollinaire (tampon) -- puis sa femme, Jacqueline Apollinaire (1891-1967), qui les conserva jusqu’à sa mort dans leur appartement au 6e étage du 202 boulevard Saint-Germain (Paris, 14 juin 2012, lot 14)

Le principe du flip book ou folioscope consiste à donner une illusion de mouvement par un défilé rapide d’images. Son usage, d’abord appliqué à des dessins et gravures à l’époque de son invention, à la fin du XVIIIe siècle, trouva à se développer rapidement avec les progrès de la photographie. Ces petits cinémas de poche, anticipant le cinéma dans son principe, devinrent très populaires à la Belle Époque.

“Le 31 du mois d’Août 1914” (La petite auto)

Le 25 juillet 1914, Apollinaire et André Rouveyre fuient la chaleur suffocante de Paris et rejoignent la Normandie en automobile. André Rouveyre a réussi à convaincre le directeur du journal Comœdia de les laisser couvrir la saison estivale pour un mois à Deauville. Apollinaire et Rouveyre ne se connaissent pas encore bien. Cette courte échappée créera entre eux une véritable amitié.

Le temps en suspens fige chacun dans l’attente d’une guerre imminente. Le dernier jour de juillet, Guillaume Apollinaire et André Rouveyre décident de rentrer à Paris. La mobilisation générale peut être décrétée d’un moment à l’autre (la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne aura lieu le 3 août). L’automobile rutilante d’André Rouveyre leur fait traverser plus vite l’espace et le temps. Les deux amis sont pressés. Ils ne veulent pas manquer la course qui agite l’Europe. Cette conscience de la fin imminente d’une époque rend l’ivresse plus grande. Apollinaire célébrera cet instant charnière entre paix et guerre, vécu avec André Rouveyre, par un poème intitulé “La petite auto”, publié dans Calligrammes (1918). Il se trompera d’un mois dans son poème en indiquant le 31 août au lieu du 31 juillet juillet. Ce voyage en automobile dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1914, et la création du flip book le lendemain, revêtiront pour Apollinaire une valeur hautement symbolique :

“Le 31 du mois d’Août 1914
Je partis de Deauville un peu avant minuit
Dans la petite auto de Rouveyre
Avec son chauffeur nous étions trois
Nous dîmes adieu à toute une époque
[...]
Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité
Bâtir et aussi agencer un univers nouveau
[...]
Je n’oublierai jamais ce voyage nocturne où nul de nous ne dit un mot
[...]
Et quand après avoir passé l’après-midi
Par Fontainebleau
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître”

Apollinaire célèbre une renaissance au moment où le monde bascule dans la guerre. L’adjectif “Nouvelle” est volontairement isolé au milieu du poème. Le monde ancien que rejetait le poète dès le premier vers d’Alcools est sur le point de basculer dans une “époque Nouvelle” avec une majuscule.

Le 1er août 1914, en fin d’après-midi, les deux amis arrivent à Paris. Aux mots et à la course automobile, ils s’empressent de joindre l’image, une image rapide et mobile elle aussi. Apollinaire et Rouveyre vont directement apporter leurs articles de l’été aux bureaux du journal Comœdia, au 27 boulevard Poissonnière. À deux numéros du même boulevard se trouve une “baraque” à photo Biofix où l’idée leur vient d’immortaliser leur amitié par un petit folioscope dont chacun garderait un exemplaire. André Rouveyre raconte les circonstances de cette prise de vue :

“Nos regards se portèrent ensemble sur un éventaire improvisé dans un petit magasin sans locataire, et la même idée nous vint : nous allions nous quitter dans une sévère circonstance… peut-être serait-il plaisant de faire prendre ainsi une telle image animée de nous deux… nous entrâmes et le prix réglé, on nous fit pénétrer dans une sorte de guérite en planches recouverte moitié cartonnage argent, moitié zinc, avec le fond derrière nous en tôle ondulée, où nous avions à peine la place de bouger, serrés l’un contre l’autre, emboîtés étroitement, à douter, dans la chaleur, si on y pourrait respirer… Déjà tout cela nous amusait et nous disposait bien. En face, l’appareil braqué, massif et bas sur pattes avec son gros objectif, à gauche, dirigé droit sur nous, tout près, un cornet de carton peint en clair nous envoyait une lumière de lampe assez vive. Nous regardions curieusement notre réduit étrange, mais qui n’était tout de même pas pour nous électrocuter, innocents que nous étions lui et moi, quand une voix nous dit : « ça commence » et toc un déclic, et puis tout un trimbalement, un déglingage mécanique à l’intérieur de l’appareil, un amusant concert ferroviaire, à petits coups réguliers qui faisaient tout trembler de notre échafaud, tandis qu’en même temps on nous avait lancé une lumière blanche et plus crue. D’abord saisis, mais ce n’était pas le moment de fuir, vite nous allions comprendre qu’il ne fallait pas rester immobiles. J’eus le propos de me tourner vers Apollinaire et de lui dire « Il faut bouger, dire n’importe quoi, sinon nous allons avoir l’air de deux couillons ! ». Cela le fit rire et, s’agitant, il balbutia quelques mots vagues que je n’entendis pas, en les accompagnant de gestes que l’on voit dans la suite des images. Soudain c’était fini.” (Amour et poésie d’Apollinaire)

Ce petit livre présentant des visages joyeux constitue le seul témoignage visuel mobile du poète d’Alcools. Il complète l’enregistrement sonore qu’Apollinaire réalisa de trois poèmes six mois plus tôt, au matin du 24 décembre 1913, devant un appareil prêté par la compagnie Pathé.

La figure d’André Rouveyre n’est pas celle d’un ami de hasard dans cette aventure. Apollinaire célèbre dans le flip book, comme dans son Poème lu au mariage d’André Salmon le 13 juillet 1909 (autre poème clairement daté dans le titre), la victoire commune de la poésie et de l’amitié. Les amitiés multiples qu’entretenait Apollinaire n’étaient jamais sans lien avec la création : “Chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie”, écrit Apollinaire, le même été à Henri Martineau (lettre du 19 juillet 1913). Souvent ces événements sont liés à une femme ou un ami. On regarde Apollinaire nous regarder. Son regard se déplace alternativement de Rouveyre à nous. Il esquisse un sourire interrogateur et amusé.

Alors que le flip book constitue la dernière “œuvre” d’Apollinaire avant la guerre, c’est encore avec André Rouveyre qu’il réalisera sa première œuvre après qu’il a été blessé. Vitam imperdere amori, paru en novembre 1916, réunit six poèmes d’Apollinaire illustrés par André Rouveyre. André Rouveyre sera également le dernier à photographier Apollinaire, avec sa femme Jacqueline, sur la petite terrasse du boulevard Saint-Germain, en juin 1918.

L’autre exemplaire du flip book ayant appartenu au second acteur du “film”, André Rouveyre, a été démembré. La reliure mécanique de l’exemplaire Rouveyre assurant le défilement des images a été cassée. Une partie des photographies a été recueillie dans le fonds Marcel Adéma, conservé à la Bibliothèque historique de la ville de Paris (cote MS-FS-17). Les éditions Le Point, à Lyon, réalisèrent une édition du flip book en 1944, intitulée Apollinaire filmé en 1914 Reproduction des 50 images en reconstitution de la petite machine animée. Un avertissement de quatorze pages d’André Rouveyre préfaçait l’ouvrage. Trente-trois des photographies furent aussi reproduites par André Rouveyre dans Amour et poésie d'Apollinaire, en 1955.

Le flip book, césure visuelle dans l’œuvre d’Apollinaire, avant le basculement dans la guerre

Dans les années précédant l’immédiat avant-guerre, Apollinaire est préoccupé par le renouvellement des formes. L’invention dans tous les domaines le passionne, autant les innovations techniques que celles de l’art ou de la poésie. Au moment de rendre les épreuves d’Alcools, au début de l’année 1913, Apollinaire décide de placer le poème Zone en ouverture de son recueil. Ce geste est hautement significatif de la place première qu’accorde Apollinaire au monde moderne. Il veut suivre sa vitesse, en restituer les rythmes, les chants et les motifs qu’elle invente. L’aviation (le terme apparaît pour la première fois dans un poème avec Apollinaire), l’automobile, la télégraphie et la téléphonie, aussi bien que les villes flambant neuves d’électricité trouvent place dans la poésie. Le champ lexical s’élargit en puisant autant dans une culture livresque, rare et désuette, que dans le monde contemporain. La prose du monde, investit le poème, et le vers se libère de ses formes classiques. Tout le poème La petite auto apparaît comme un texte en prose transformé en vers par un simple jeu de césures et de rejets en début de ligne.

Apollinaire ne renie cependant en rien le monde ancien qu’il conjugue à la nouveauté. S’il partage en partie l’obsession futuriste pour la vitesse et la machine, il moque leur radicalité dans L’Antitradition futuriste (1913). Son art tient à savoir embrasser la vie sous toutes ses formes : monde moderne et mythes, histoire universelle et souvenirs personnels, élégie et célébration, guerre et paix (comme l’indique en sous-titre Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre, 1913-1916), vers réguliers et vers libres.

Les chantiers d’innovations d’Apollinaire pour capter les chants du monde sont nombreux et ne cessent jamais de s’enrichir. La guerre, elle aussi moderne et mécanisée, trouvera place dans son œuvre comme source nouvelle de poésie. Jamais aucun poète n’avait chanté avant lui : “Ah Dieu ! que la guerre est jolie”, et comparé les obus éclatant à des mimosas en fleurs. Plus qu’un sujet, la guerre va modeler, transformer la poésie d’Apollinaire jusque dans la matérialité même du livre. Ainsi, la fabrique de Case d’Armons (1915) constitue le cas unique d’une invention de proto-imprimerie réalisée avec les moyens rudimentaires du front. L’enchanteur prométhéen ne cesse d’affirmer que le poète, possédant le pouvoir des mots, possède celui de faire et de défaire les mondes, disparus ou à venir. C’est ici aussi, avec le flip book, son plein pouvoir d’enchantement que l’on voit agir.

La mécanique du flip book, reliant entre elles des photographies aux poses légèrement décalées, et créant une image immatérielle et mobile, ne peut que le passionner. Cette nécessité d’inventer les moyens de production de la poésie pour en saisir l’essence, la révéler, nécessite de réinventer la notion de livre, et plus largement, d’art. Le flip book finit d’achever l’entreprise tôt commencée d’Apollinaire d’ouvrir en grand les fenêtres des salons du symbolisme à l’air raréfié. Ce petit livre participe des recherches d’Apollinaire sur l’image. On sait à quel point Apollinaire, grand ami de Picasso et de nombreux peintres, dessinateurs et graveurs aimait les images. En juin 1914, moins de deux mois donc avant la réalisation de ce flip book, Apollinaire publie “Lettre-Océan” dans les Soirées de Paris. Il a inventé ce qu’il nomme encore un “idéogramme lyrique”, forme nouvelle qui tend à confondre au plus près l’image visuelle et la parole poétique. L’image en tant que figure de style (comparaison et métaphore) fut l’une des grandes questions qu’explora et révolutionna Apollinaire avec quelques autres, dont Pierre Reverdy, ouvrant des possibilités jusqu’alors inconnues à toute une jeune génération de poètes au lendemain de la guerre.

Ces années de questionnement et de redéfinition de la poésie, de l’art et de l’image, cette émulation créatrice permanente dans laquelle vécut Apollinaire durant toute la longue décennie qu’il vécut à Paris avant la guerre, de 1902, quand il revint d’Allemagne, à 1914, trouva son point d’orgue dans ce moment si parfaitement dessiné entre paix et guerre, entre le 1er et le 2 août 1914, dans un objet simple, ingénieux, jumeau et ludique. Quand il pénètre dans la cabine du “biofix” avec André Rouveyre, Apollinaire invente une nouvelle forme de poésie radicale surgie de l’instant et de la rue, et entièrement image.

La lecture du flip book dépend d’un geste unique qui consiste à tourner les pages par un appui du pouce dont il faut trouver la bonne vitesse, rapide et régulière. Le geste est répété, affiné avant d’être adéquat. Une nouvelle image, mobile, apparaît alors. Le défilement des images individuelles crée l’image mobile et immatérielle. Ce principe des liens et mises en relations (Liens est le titre d’un poème de Calligrammes) définit la poésie.

En octobre 1912, Apollinaire, Duchamp et Picabla avaient fait ensemble un voyage en automobile entre Paris et Étival, dans le Jura. Ce voyage précéda celui avec André Rouveyre durant la dernière semaine de juillet 1914. Apollinaire lit devant ses amis peintres le poème Zone, sur le point d’être livré à une revue. Ensemble, ils trouvent le titre du poème, Zone. Marcel Duchamp, en 1912, peint Nu descendant un escalier. Apollinaire, parmi les premiers, lui consacre un article. Les recherches des uns influent sur celles des autres. Les objets, les actions, les performances trouveront bientôt leur place dans l’art. Le poème jusqu’alors considéré comme une combinaison de mots agencés entre eux est réinventé.

Le flip book tient à la fois du livre-objet, du livre-cinéma, du livre-entièrement-image. Il ne fait aucun doute qu’Apollinaire comme Duchamp aimèrent cette mécanique si parfaite et si simple d’un livre créateur d’image dans son mouvement. Marcel Duchamp et les surréalistes eurent certainement l’occasion d’actionner à leur tour leur pouce sur le flip book d’Apollinaire ou de Rouveyre, faisant sourire et converser, de mots inaudibles, les deux amis. On ne compte plus aujourd’hui les ouvrages de références illustrés consacrés à Apollinaire proposant des reproductions de portraits du poète issus de ce flip book.

BIBLIOGRAPHIE : 

Laurence Campa, Apollinaire, la poésie perpétuelle, Paris, 2009 -- Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Paris, 2013, pp. 502-503 -- André Rouveyre, Amour et poésie d’Apollinaire, Paris, 1955 : 33 photographies du flip book ayant appartenu à André Rouveyre ont été reproduites -- Dictionnaire Apollinaire, Paris, 2020, pp. 978-980
WEBOGRAPHIE : https://www.youtube.com/watch?v=-Y6E7Z2BRFs

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