Vendu
VIGNY, Alfred de

L’Esprit pur

10 mars 1863, dans la nuit de 4h à 8h du matin

MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ DE L’UN DES PLUS BEAUX POÈMES DE VIGNY, “L’ESPRIT PUR” : SON “TESTAMENT SPIRITUEL” ET TOUT DERNIER POÈME DES DESTINÉES.

SEUL MANUSCRIT COMPLET CONNU DU POÈME SELON LE RECENSEMENT D’ANDRÉ JARRY.

ANCIENNES COLLECTIONS ALEXANDRINE DE ROTHSCHILD ET BERNARD MALLE.

RELIURE SOUPLE DE LECA

MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ

6 pp. sur 7 ff. (le dernier blanc) in-4 (315 x 200 mm). Encre brune sur différents papiers. Quelques petites ratures, surcharges et biffures

“L’Esprit de l’Homme ou l’Épreuve du temps. 11eme poëme. 1863
L’Esprit pur ou L’épreuve du temps.
À Eva.

1

Si l’Orgueil prend ton cœur quand le Peuple me nomme
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.
J’ai mis, sur le cimier doré du Gentilhomme
Une plume de fer qui n’est pas sans beauté.
J’ai fait illustre un nom qu’on m’a transmis sans gloire.
Qu’il soit ancien qu’importe ? — Il n’aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l’a porté.

2

Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes
J’ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi.
J’ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes
Empreintes, sur le flanc, des sceaux de chaque Roi.
— À peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre
Si j’écris leur histoire ils descendront de moi.

3

Ils furent Opulens, Seigneurs de vastes terres
Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux
Des beaux cerfs qu’ils lançaient des bois héréditaires
Jusqu’où voulait la Mort les livrer à leurs coups.
Suivant leur forte meute à travers deux provinces,
Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des Princes,
Forçant les sangliers et détruisant les loups.

4

Galans guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d’honneur en tout temps, comme en tous lieux, cherchant
De la Chine au Pérou les Anglais qu’ils brûlèrent
Sur l’eau qu’ils écumaient du levant au couchant
Puis sur leur talon rouge, en quittant les Batailles
Parfumés et blessés revenaient à Versailles
Causer à l’œil-de-bœuf avant de voir leur champ1.
Jaser à l’œil-de-bœuf, avant de voir leur champ.

5

Mais les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes
Leurs soins. Ils les peuplaient d’innombrables garçons,
De filles qu’ils donnaient aux Chevaliers pour femmes
Dignes de suivre en tout l’exemple et les leçons.
— Simples et satisfaits si chacun de leur race
Apposait saint Louis en croix sur sa cuirasse
Comme leurs vieux portraits qu’aux murs noirs nous plaçons.

6

Mais aucun au sortir d’une rude campagne
Ne sut se recueillir, quitter le Destrier,
Dételer pour un jour ses Palefrois d’Espagne
Ni des Coursiers de chasse enlever l’étrier,
Pour graver quelque page et dire en quelque livre
Comme son temps vivait et comment il sut vivre.
— Dès qu’ils n’agissaient plus se hâtant d’oublier.

7

Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole.
Mais sur le disque d’or voilà qu’il est écrit
Disant : “Ici passaient deux races de la Gaule
Dont le dernier vivant monte au Temple et s’inscrit,
Non sur l’obscur amas des vieux noms inutiles,
Des Orgueilleux méchans et des Riches futiles
Mais sur le pur tableau des livres de l’Esprit.”

8

Ton règne est arrivé, pur Esprit, Roi du Monde !
Quand ton aile d’Azur, dans la nuit nous surprit
Déesse de nos mœurs la Guerre vagabonde
Régnait sur nos aïeux. — Aujourd’hui c’est l’Écrit
L’Écrit universel, parfois impérissable
Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable
Colombe au bec d’airain ! Visible Saint Esprit !

9

Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées,
Je reste. — Et je soutiens encor dans les hauteurs
Parmi les Maîtres purs de nos savans Musées
L’Idéal du Poëte et des graves Penseurs.
J’éprouve sa durée en vingt ans de silence,
Et toujours, d’âge en âge, encor je vois la France
Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.

10

Jeune Postérité d’un vivant qui vous aime !
Mes traits, dans vos regards ne sont pas effacés ;
Je peux, en ce miroir, me connaître moi-même ;
Juges toujours nouveaux de nos travaux passés !
Flots d’amis renaissans ! — Puissent mes Destinées
Vous amener à moi, de dix en dix années
Attentifs à mon œuvre, et pour moi c’est assez !

Revu et écrit le 10 mars 1862 32
dans la nuit, de 4h à 8h du matin.
Dernier Poëme du volume.
Bon à imprimer à la fin du recueil.
Alfred de Vigny”

1. Biffé par Vigny, avec une flèche pointant vers une note inscrite au bas du feuillet : “Causer pourrait tromper la pensée durant la lecture du mot seul et c’est encore trop long. L’Équivoque maudite ou maudit nous suit partout en parlant et en écrivant.”

2. Surcharge autographe au crayon d’un “3” sur un “2”, corrigeant la date en “1863”

CENSUS : trois versions manuscrites de “L’Esprit pur” sont recensées par André Jarry dans l’édition des Œuvres complètes de Vigny en Pléiade : 1. un premier état de la première strophe, 1 feuillet (ancienne collection Pierre Flottes) ; 2. une mise au net de trois strophes, 2 feuillets (BnF, cote NAF 25086) ; 3. le présent manuscrit de 7 feuillets, mis au net, avec mention autographe de “Bon à imprimer à la fin du recueil” au bas du dernier feuillet. Il s’agit donc ici du seul manuscrit complet connu de “L’Esprit pur” et présentant l’état définitif du poème

RELIURE SOUPLE SIGNÉE DE LECA. Maroquin vert sapin, encadrement d’un filet doré, titre doré sur le plat supérieur, dos à la bradel, entièrement monté sur onglets. Étui
PROVENANCE : Alexandrine de Rothschild (1884-1965 ; Paris, II, 26 février 1969, n° 155, 20.000 FF (le manuscrit n’était alors pas encore relié)) -- Bernard Malle (1929-2008)

“L’Esprit pur” est le dernier poème du recueil posthume d’Alfred de Vigny, Les Destinées. Poèmes philosophiques (1864). Vigny mêle lignée ancestrale et perfectibilité de l’esprit humain dans ce poème, sorte d’épopée miniature, mûrie pendant plus de vingt ans. Destinée personnelle et destinée de l’humanité trouvent ici un achèvement et une forme d’abstraction dans l’œuvre de Vigny :

“Les strophes de “L’Esprit pur” sont devenues un point de convergence entre une multiplicité de thèmes jusqu’alors dispersés ou latents dans l’ensemble de l’œuvre. En somme, un véritable testament spirituel” (André Jarry).

Vigny entreprit la rédaction de “L’Esprit pur” juste après avoir achevé celle de “La Maison du berger”. La notion “d’esprit pur” apparaissait justement déjà dans un vers de “La Maison du berger” : “Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte”. L’expression elle-même est un emprunt à Malebranche : on sait que Vigny connaissait De la recherche de la vérité, dont le livre III s’intitule “De l’entendement, ou de l’esprit pur”. La notion sert à désigner l’esprit dans la mesure où celui-ci reçoit de Dieu “les idées toutes pures de la vérité, sans mélange de sensations et d’images”. Vigny en a évidemment fléchi le sens, sans souci du problème philosophique de la connaissance. Vigny assimile l’Esprit pur au Saint-Esprit. À la fin de sa vie, Vigny se réfugiait dans ce qu’il nommait la pensée pure. En février 1858, il écrivait en effet dans son Journal, anticipant Paul Valéry en quelque sorte :

“La pensée seule, la pensée pure, l’exercice intérieur des idées et leur jeu entre elle, est pour moi un véritable bonheur. L’esprit est la véritable noblesse de l’homme et la noblesse de naissance n’est rien auprès. Il oppose le mérite spirituel qui est individuel, aux grandeurs d’établissement comme la noblesse : c’est un lieu commun exprimé par les poètes de tous les temps.”

“L’Esprit pur” est dédié à une mystérieuse “Eva”, tout comme un autre poème des Destinées, “La Maison du berger”, dont la dédicace est “Lettre à Eva”. Si l’identité de la destinataire n’a pu être précisément révélée et a été sujet à débats (Lydia Bunbury, Marie Dorval, Julia Dupré, Augusta Holmès, Céline Chollet, ou encore la propre mère de Vigny, etc.), il semble qu’il s’agit là bien plus d’une figure idéale. “Eva [...] cache-t-elle toutes les femmes, ou, sous son masque, doit-on découvrir telle ou telle femme aimée par Vigny ? Il y en eut tant que le jeu de l’identification risque de tourner au jeu de société. Et, en logique non exclusive, Eva cache peut-être plusieurs Eva” (Jean-Pierre Lassalle). Une Ève primordiale qui condenserait toutes les femmes : épouses, amantes, mères.

Ce “poème des poèmes” s’efforce de justifier la carrière littéraire de Vigny, dans un ultime texte, au-delà du poème. “Je suis le premier célèbre et le dernier de mon nom. Mon nom, comme le cygne, chante en expirant” (Journal). Le poème peut être vu comme la révélation nouvelle à laquelle Vigny n’a cessé d’aspirer : perfection de la poésie, religion de l’esprit, liturgie de l’écrit. Vigny mourut en septembre 1863, quelques mois seulement après avoir achevé “L’Esprit pur” et avant que le volume des Destinées ne parût.

BIBLIOGRAPHIE : 

E. Jarno, “Une Source possible de “L’Esprit pur””, Revue d’Histoire littéraire de la France, 1951, n° 1, pp. 86-88 -- B. de La Salle, “Alfred de Vigny : l’anxieux et l’optimiste”, Revue des Deux Mondes, 15 mars 1963, pp. 195-203 -- A. Jarry, “Vigny : le manuscrit définitif de “L’Esprit pur””, Revue d’Histoire littéraire de la France, juillet-août 1980, pp. 574-589 -- A. de Vigny, Œuvres complètes, Paris, 1986, éd. F. Germain et A. Jarry, t. I, pp. 166-168, 1063, 1126-1133 -- J.-P. Lassalle, Alfred de Vigny, Paris, 2010, pp. 381-383, 427, 433

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