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PARNY, Évariste Désiré de Forges, chevalier de

La Guerre des dieux anciens et modernes, poème en dix chants

Paris, Chez P. Didot, Firmin Didot, Desenne, s. d. [mars février 1799]

L’OBSCÉNITÉ D’ÉVARISTE DE PARNY, ADMIRATION DÉSAVOUÉE DE CHATEAUBRIAND : TRÈS RARE ÉDITION ORIGINALE NON CENSURÉE.

“ON RECHERCHE ENCORE CETTE PREMIÈRE ÉDITION PARCE QUE CELLES QUI L’ONT SUIVIE ONT ÉPROUVÉ DES SUPPRESSIONS CONSIDÉRABLES DANS CE QUE CE POÈME AVAIT DE PLUS IMPIE ET DE PLUS OBSCÈNE” (J.-C. BRUNET).

MANQUE À LA BNF QUI NE PRÉSENTE QUE LA SECONDE ÉDITION. AUCUN EXEMPLAIRE RECENSÉ PAR OCLC.

ANCIENNE COLLECTION BORDES DE FORTAGE

ÉDITION ORIGINALE

In-12 (180 x 108mm)
COLLATION : A-G12 H10 (sans le dernier feuillet blanc)
TIRAGE : imprimé sur un papier vergé fin
RELIURE VERS 1860. Demi maroquin rouge à coins dans le style de Lortic, papier vermiculé rouge, dos à nerfs avec la mention “Éd. originale” dans l’un des entre-nerfs, tête dorées, TÉMOINS CONSERVÉS
PIÈCE JOINTE : insertion du portrait posthume de Parny gravé par Goulu
PROVENANCE : Philippe-Louis de Bordes de Fortage (1846-1924 ; double ex-libris armorié, l’un de papier, l’autre de cuir vert, sans doute celui de son père)

Évariste de Forges de Parny (1753-1814) est un poète d’origine créole qui suscita l’admiration de ses contemporains. Voltaire l’appelait “mon cher Tibulle”. Chateaubriand et ses amis (Pierre-Louis Ginguené et l’abbé de Féletz), Chénier, Lamartine, Baudelaire, Pouckhine qui le traduisit en russe, reconnurent l’immense talent de ce maître de l’élégie qui sut donner une place à la sensualité dans la rigidité des Lumières finissantes. Maurice Ravel, enfin, mit en musique les Chansons madécasses.

De retour à l’île Bourbon en 1777, Parny rencontra le grand amour de sa vie, Esther Troussaille, qu’il devait chanter sous le nom d'Éléonore. Après qu'il l'eut abandonnée et qu'elle se fut mariée, il fit paraître ses Poésies érotiques (1778). Consacré au souvenir de la voluptueuse “Eléonore”, ce recueil est considéré comme le chef-d'œuvre du poète. Sainte-Beuve l’a appelé le plus racinien entre les voltairiens. Mais la Révolution le ruine, et le poète doit alors vivre dans l’obscurité d’une place de fonctionnaire fournie par un ami.

Ce long poème érotique et athée, La Guerre des dieux anciens et modernes, que Parny publie en 1799, restera pour longtemps aux yeux des bien-pensants comme une tache sur sa mémoire. Sainte-Beuve encore, en 1862, dans la grande édition qu’il donne des Œuvres de Parny écrira dès les premières lignes de sa préface : “je laisse de côté le Parny du Directoire, le Parny de l’an VII, le chantre de La Guerre des Dieux” ajoutant que ce poème “fit du mal, [qu’] il alla blesser des consciences tendres, des croyances respectables” (pp. V-VI). Napoléon (conscience tendre ?) fut lui-même choqué par La Guerre des Dieux et aurait fait obstacle à la carrière de Parny.

On connaît aussi le texte de Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe racontant la sorte de visite au “grand écrivain” qu’il rendit au Parny de sa jeunesse :

“Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices ; il me répondit poliment : je me rendis chez lui rue de Cléry (...) il me rendit ma visite ; je le présentai à mes sœurs. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique : il était alors du vieux parti (...) poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l’Inde, une fontaine, un palmier et une femme”... (MOT, Pléiade, 1951, t. I, p. 139)

On sait moins que La Guerre des dieux, avec ses paillardises antichrétiennes, est à l’origine de la composition par le même Chateaubriand de son Génie du Christianisme, comme il le confie dans une lettre à Amable de Baudus du 6 mai 1799 : “cet ouvrage et un ouvrage de circonstance commencé à la prière de Fontanes et une sorte de réponse au poème du pauvre Parny, notre ancien ami qui vient de se déshonorer bien gratuitement”. Il ajoutera dans les Mémoires : “C’est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable révolutionnaire, attaquant la religion persécutée et menant les prêtres à l’échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait marchander ses amours” (op. cit.).

Hegel parle en plusieurs lieux du caractère “frivole et impie” de La Guerre des dieux et de “la débauche d’imagination” de Parny. Le livre lui-même fut condamné à plusieurs reprises “comme outrageant la morale publique et religieuse en 1821, 1826, 1827, 1829, 1839, 1843 et 1844”. Jules Gay en fit l’éloge, regrettant les éditions postérieures pourvues de “mauvaises gravures libres (...) ouvrage aussi critique que libre mais dans lequel brille un talent poétique de premier ordre : il est considéré comme le meilleur poème de la langue française après la Pucelle de Voltaire”.

La parution de La Guerre des dieux est signalée par la revue de son ami poète et ancien condisciple Pierre-Louis Guingené, cousin de Chateaubriand. Sa Décade philosophique littéraire et politique du 20 pluviôse an VII (n° 14, 8 février 1799 ; p. 317) annonce dans la rubrique “Annonces. Livres nouveaux” la publication avec un prix sur papier fin et un prix sur papier ordinaire. Guinguené ajoute : “nous reviendrons incessamment sur cette publication du premier de nos poètes érotiques”. Le n° 15 de sa Décade, paru le 30 pluviôse an VII (18 février 1799), consacre un long article au poème de Parny. Il donne un long résumé de l’œuvre et l’adresse d’impression exacte de l’édition originale, telle qu’elle figure sur cet exemplaire. Il précise encore le tirage en deux papiers différents. La Décade de Guingené proclamait la vérité d’une Révolution athée, issue des Lumières et fière d’avoir renversé l’Ancien régime et la Terreur et mis à bas : “le fléau le plus terrible qui ait affligé l’espèce humaine est sans doute la Superstition” (p. 342). Le numéro suivant du 10 ventôse cite à nouveau de longs extraits mais prévient l’auteur que ces outrances ont déjà choqué le public : “nous n’avons pas dissimulé que quelques traits (...) passent la mesure”. Sentant le danger, Parny a sans doute déjà mis en route la deuxième édition corrigée.

On précisera pour finir que l’édition de J.-C. Lemaire publiée en 2002 se fonde sur la version du texte publiée en 1808 par Debray : “nous n’avons pas pu consulter la seconde édition dont l’exemplaire conservé à la BNF est pour le moment inaccessible” (op. cit., p. 74). Cette seconde édition se retrouve aussi à la Bibliothèque royale de Bruxelles (B. R. III 91.750 A) et n’a pas non plus été utilisée par Lemaire. Il s’est contenté d’un simple sondage autour de quatorze variantes qu’il avait repérées. La publication de Gwenaëlle Boucher en 2010 se fonde sur le texte trop tardif de l’édition complète de 1862. Autant dire qu’elles sont toutes deux irrecevables. Il serait souhaitable de refaire aujourd’hui, à partir de l’édition originale de 1799, la généalogie des variantes de l’un des textes les plus sulfureux de la période révolutionnaire.

BIBLIOGRAPHIE : 

J.-C. Brunet, Manuel du libraire, IV, col. 384-385 ne traite que de l’édition de 1808 : “La Guerre des dieux forme le 5e volume de cette collection ; elle avait d’abord paru en l’an VII, in-12, et l’on recherche encore cette première édition” -- pas dans Pia qui ne commence qu’avec l’édition de 1808 -- J. Gay, Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, 1864, p. 144 : mentionne les éditions de “l’an VII, an VIII (…) éditions rares ; il y a eu plusieurs éditions modernes de l’ouvrage accompagné trop souvent de quelques mauvaises gravures libres” -- É. de Parny, La Guerre des Dieux (1799). Édition critique par Jacques-Charles Lemaire, Paris, Honoré Champion, 2002 -- É. de Parny, Œuvres complètes. La Guerre des Dieux… Texte présentés et annotés par Gwennaëlle Boucher, t. 1, Paris, L’Harmattan, 2010 -- A. Monglond, La France révolutionnaire et impériale…., Grenoble, 1935, t. IV, p. 1799, qui ne hiérarchise pas les éditions

WEBOGRAPHIE : compte-rendu par Pierre Jodogne de la réédition de l’édition originale, en 2002 : https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_2002_num_80_3_4659_t1_1083_0000_2