[VERLAINE, Paul, et Arthur RIMBAUD]

[Le Divorce de Paul Verlaine]

Paris, 2 mai et 6 août 1874

LA REDÉCOUVERTE DU MANUSCRIT DU DIVORCE : EXTRAORDINAIRE SOURCE PRIMAIRE CONTEMPORAINE DES FAITS DE L’UNE DES PLUS GRANDES AVENTURES POÉTIQUES.

“VERLAINE CONTRE VERLAINE”, ET VERLAINE AVEC RIMBAUD.

LA MISE EN ACTE DU “DÉRÈGLEMENT DE TOUS LES SENS” (LETTRE DU VOYANT)

MANUSCRIT de 10 pages sur 5 feuillets in-8 à l’encre noire (249 x 170mm). Deux cachets à sec « Copies » et trois cachets de timbre à l’encre bleue

COLLATION ET CONTENU : le manuscrit est divisé en deux parties :

1. Audience du 24 avril 1874 entre Mme Mathilde Sophie Marie Mauté […] et M. Paul Verlaine, homme de lettres. 8 pages. Page 1 : présentation des deux parties ; pages 1-7 : Point de fait ; pages 7-8 : Point de droit

2. Titre exécutoire des dépenses signifiées par huissier à Maître Pérard, avoué de Paul Verlaine, contraignant Paul Verlaine à payer la « taxe » de FF 428,84 à laquelle il a été condamné par le jugement rendu le 24 avril 1874. 2 pages, pages 9-10. Ces deux pages reliées à la suite des huit premières correspondent à une réclamation, par voie de justice, du paiement des frais du procès

STATUT DU DOCUMENT : depuis le milieu du XIXe siècle, le Fonds judiciaire du Tribunal civil de la Seine conservé aux Archives de Paris (18 boulevard Sérurier) ne garde jamais aucun dossier de procédure quel qu’il soit pour les procès de justice civile. Seuls les jugements sont conservés. Les dossiers ayant préparé et fondé les jugements sont systématiquement détruits pour des questions de place. Les plus anciens jugements sont ainsi inscrits chronologiquement les uns à la suite des autres sur de grandes pages manuscrites, reliées dans d’épais registres. C’est le cas de celui des époux Verlaine qui apparaît sous la cote DU5 346, “janvier à mai 1874”, à la date du 24 avril 1874. La concision du jugement et sa froideur objective ne laissent pas la place aux traces de vie présentes tout au long de notre manuscrit constitué par la plainte de Mathilde. Le nom de Rimbaud ne figure notamment pas dans le document du jugement conservé aux Archives de Paris. Le poète est seulement évoqué par l’expression “relations infâmes avec un jeune homme”. À lire le jugement des Archives de Paris, on ne comprend rien à l’enchaînement des événements ayant rythmé les deux années de vie commune de Verlaine et Rimbaud

DATES DE LA PROCÉDURE JUDICIAIRE figurant dans les deux documents par ordre d’apparition. Ces mentions constituent la source historique primaire du Divorce de Verlaine, et donc de deux années (1872-1874) de la vie d’Arthur Rimbaud et de Paul Verlaine. Dans la chronologie présentée ci-dessous nous mentionnons ces dates entre guillemets. Nous ajoutons sans guillemets et en italiques quelques dates importantes dans l’œuvre et dans la vie de Rimbaud et Verlaine

1. Audience du 24 avril 1874 (premier document) :

- « 9 mai 1874 » : date de rédaction du document du compte rendu de la demande en séparation (page 1/10)
11 août 1870 : mariage de Paul Verlaine et Mathilde Mauté à la mairie du XVIIIe arrondissement 13 mai 1871 : Rimbaud adresse la première “Lettre du Voyant” à son professeur Georges Izambard- « Septembre 1871 », les époux Verlaine s’installent chez les parents de Mathilde

Vers le 15 septembre 1871 : Rimbaud arrive à Paris et s’installe chez les Mauté. Le 30 septembre, dîner des Vilains-Bonshommes

- « 15 novembre 1871 » [en fait, le 13], Verlaine assiste à la première représentation de L’Abandonnée de François Coppée
- Le 14 janvier 1872 (“le lendemain”) : Mathilde quitte Paris avec son père
- « Le 13 janvier 1872 », scène particulièrement violente entre Verlaine et sa femme
- « Le 9 mai 1872 » : Verlaine rentre complètement ivre rue Nicolet

Mai-juin 1872 : écriture des “vers nouveaux” de Rimbaud dont “L’Éternité” et “Ô saisons, ô châteaux”

- « Vers le 15 juin » : « dîner de Verlaine et Mathilde chez Mme Verlaine mère. Verlaine menace sa femme avec un couteau
- « dimanche 7 juillet 1872 » : Verlaine ne rentre pas chez lui. Il a fui avec Rimbaud à Bruxelles
- « 21 juillet 1872 » : La demanderesse [Mathilde] partit elle-même pour Bruxelles, avec sa mère ». Épisode de Quiévrain
- fin juillet 1872 (« À mon retour ») : découverte par Mathilde et ses parents des lettres amoureuses de Rimbaud

Début septembre 1872 : arrivée de Verlaine et Rimbaud à Londres

- « 2 octobre 1872 » : requête en séparation déposée par Mathilde Verlaine au Président du Tribunal de la Seine (page 5/10)
- « 16 octobre 1872 » : Paul Verlaine convoqué à comparaître devant le tribunal, lequel ne s’y rend pas. Autorisation donnée à Mathilde de résider chez son père, de faire opposition à tout
trouble occasionné par Paul Verlaine à son encontre, et d’avoir la garde de son enfant (page 5/10)
- « 5 novembre 1872 » : deuxième assignation de Paul Verlaine par sa femme entraînant la liquidation de la communauté de biens, l’obligation pour Verlaine de verser une pension alimentaire à sa femme et son fils avec paiement, à sa charge, des frais de procès, et renouvellement de l’interdiction de « hanter » ou « fréquenter » sa femme (page 5/10)
- « 12 novembre 1872 » : Maître Pérard, avoué de Verlaine, se constitue en défense de Paul Verlaine (page 7/10)
- « 15 novembre 1872 » : placet rédigé par Maître Guyot-Sionnest, avoué de Mathilde (page 7/10)
- « 23 novembre 1872 » : acte enregistré (page 7/10)
- « 26 novembre 1872 » : audience fixée à cette date (page 7/10)
- « 27 novembre 1872 » : affaire renvoyée. Maître Pérard mande à Maître Guyot-Sionnest de « lui communiquer les pièces et documents » à charge contre Paul Verlaine (page 7/10)
- « 3 décembre 1872 » : audience en appel (page 7/10)

Fin mai 1873 : Rimbaud annonce dans une lettre à Ernest Delahaye, son ami de Charleville, avoir commencé la rédaction du “Livre païen ou livre nègre” qui deviendra “Une saison en enfer”

 10 juillet 1873 : Verlaine, dans un accès de folie, tire deux coups de feu en direction de Rimbaud dans une chambre d’hôtel à Bruxelles

 Août 1873 : Verlaine est condamné, en appel, à deux ans de prison par le justice belge. Rimbaud, retourné à Roche, finit d’écrire “Une saison en enfer”

- « 24 septembre 1873 » : l’avoué de Verlaine considère comme non recevable la demande en séparation de Madame Verlaine (page 7/10)

 Octobre 1873 : parution d’Une saison en enfer. Rimbaud se rend à Bruxelles pour en récupérer quelques exemplaires. Verlaine en récupère un “avec dédicace” en prison

- « 28 novembre 1873 » : par acte du Palais, Maître Guyot-Sionnest signifie à Maître Pérard les conclusions du Tribunal, soit la condamnation de Verlaine (page 7/10)

Mars 1874 : Parution de “Romances sans paroles”. Edmond Lepelletier supervise l’édition en l’absence de Verlaine encore en prison. Lepelletier supprimera la dédicace “À Arthur Rimbaud” voulue par Verlaine dans le manuscrit

- « 10 avril 1874 » : par acte du Palais, Maître Guyot-Sionnest signifie à Maître Pérard la garde exclusive de l’enfant à Madame Verlaine (page 7/10)
- « 24 avril 1874 » : « à l’audience de ce jour […] les avocats y ont repris et développé leurs conclusions et en ont requis l’adjudication » (page 1/10 et 7/10)

16 janvier 1875 : Verlaine est libéré de prison

 Fin février 1875 : Verlaine et Rimbaud se voient pour la dernière fois, à Stuttgart. Verlaine récupère à cette occasion le manuscrit des “Illuminations”

2. Titre exécutoire des dépenses (second document) :

- « 6 août 1874 » : rédaction du second document (page 9/10)
- « 24 avril 1874 » : Verlaine condamné (page 9/10)
- « 25 juillet 1874 » : jugement enregistré et signifié (page 9/10)
- « 1er août 1874 » : demande de mise à exécution du jugement (page 9/10)

LES CINQ OCCURRENCES DU NOM DE RIMBAUD :

- p. 1 : « qu’en outre la connaissance qu’il avait faite d’un Arthur Rimbaud, jeune homme de 18 ans, avait exercé sur lui la plus fâcheuse influence et que des faits de la plus monstrueuse immoralité avaient été révélés à la demanderesse »
- p. 1 : « après avoir tout tenté pour arracher son mari à la funeste domination de Rimbaud, elle avait eu à subir la révélation des faits d’immoralité des plus monstrueux »
- p. 2 : « dès cette époque Verlaine se livrait à la boisson de l’absinthe et était lié avec Rimbaud qui avait déjà sur lui, la plus grande influence »
- p. 4 : « la demanderesse apprit qu’il était parti ce jour-là à deux heures pour Bruxelles avec Rimbaud abandonnant ainsi sa femme et son enfant et bientôt écrivit pour qu’on lui envoyât ses effets »
- p. 5 : « Arrivé à Paris les plus monstrueuses révélations lui furent faites sur la conduite de son mari, et les lettres de ce dernier ne lui laissent plus aucun doute sur ses relations avec Rimbaud »

ILLUSTRATION AJOUTÉE : deux portraits de Paul Verlaine, déjà présents à l’époque du catalogue de la vente Lang (1926)
RELIURE du début du XXe siècle. Chagrin brun, dos lisse orné de fleurons, avec titraison dorée en long « Divorce de Paul Verlaine - 1874 », gardes de papier à motifs mauve et bleu ciel
PROVENANCE : Georges-Emmanuel Lang (Cat. Paris, 1925, n° 321) -- Librairie Maggs, dirigée par Ronald Davis, le libraire d’Alexandrine de Rothschild, catalogue Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Paris, 1937, n° 106 : « Divorce de Verlaine. Manuscrit authentique de deux pièces du procès en séparation de corps. Audience du 24 avril 1874 et Exécutoires de dépenses, du 25 juillet 1874, signifiés par huissier à Maître Pérard, avoué de Paul Verlaine ; 10 pages in-4, plein chagrin. Nous ne pouvons fournir ici une description détaillée des débats, la reproduction étant interdite » -- Docteur Marcel Zara (1911-1974)

Ce manuscrit ne figure pas au Répertoire des Biens Spoliés, ni dans le Supplément

En octobre 1872, Mathilde Verlaine, née Mauté, présente une demande en séparation de corps et de biens contre son mari Paul Verlaine. Le jugement est rendu un an et demi plus tard, le 24 avril 1874, “après plusieurs remises successives” (page 7). Verlaine se trouve alors en prison, à Mons, pour l’affaire des coups de feu de Bruxelles.

L’Audience du 24 avril 1874 rappelle la chronologie des faits, depuis le mariage de Paul et Mathilde en avril 1870 jusqu’au verdict du printemps 1874. Une argumentation en onze points ou « articulats » contre Verlaine (voir infra) appuie cette demande. Deux griefs principaux reviennent sans cesse à charge contre Verlaine, son ivrognerie et des relations « monstrueuses » qu’il entretiendrait avec un « jeune homme de 18 ans » (p. 1) exerçant sur lui une « influence » considérable, et nommé cinq fois, Arthur Rimbaud.

Ce terme d’« influence » revêt aussi une signification que les rédacteurs du compte-rendu d’audience ne soupçonnaient pas, celle d’une influence poétique. Une deuxième histoire se lit en transparence de l’histoire judiciaire. En même temps que ce document de justice rapporte des faits et précise des dates, s’écrit, en contrechamp (en contrechant), le récit d’une des plus grandes aventures de la poésie.

L’année centrale 1872 correspond à la fois au sommet de la crise où s’enfonce le mariage de Paul et Mathilde Verlaine, et au renouveau mystérieux du vers qu’illustrent Romances sans paroles pour Verlaine et les inventions de Rimbaud : “la genèse et les développement de Romances sans paroles sont indissociables de la relation entre Verlaine et Rimbaud et de ses conséquences” (Pléiade Verlaine I, p. 1245). Les conséquences de cette relation sont donc expressément dites comme étant d’ordre poétiques. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que le poème L’Éternité, d’une insolente légèreté, ait été composé dans un climat si pesant. Le programme de “dérèglement de tous les sens”, édicté dans les deux Lettres du Voyant du mois de mai 1871, est alors pleinement mis à exécution : “furie”, “abrutissement”, “surexcitation”, “délirium tremens”, “faits de la plus monstrueuse immoralité” sont les noms que la justice donne à ce “dérèglement” dans le document.

“Voilà quelqu’un [Verlaine] qui naît et grandit dans une famille protectrice de la petite bourgeoisie, fait des études passables, occupe un emploi de fonctionnaire, se marie, a un enfant, et qui, sous le coup d’une rencontre imprévisible avec un adolescent de génie, est entraîné dans le tourbillon d’une vie déréglée, en rupture avec son modèle domestique et social” (Pléiade Verlaine I, p. XVI)

Les exégètes de Rimbaud et Verlaine tentent de comprendre cette aventure depuis cent cinquante ans à partir de quelques pièces historiques réelles - dont celle-ci, essentielle, vient d’être redécouverte.

Si quelques dates et lieux de composition apparaissent dans les manuscrits des poèmes (« mai 72 », « juin 72 ») et leurs versions imprimées (la série des « Paysages belges » de Romances sans paroles notamment), une grande incertitude demeure quant à leurs circonstances d’écriture. La majeure partie de l’histoire de Rimbaud et Verlaine est fondée sur des correspondances incomplètes et des témoignages tardifs, approximatifs et parfois contradictoires. À l’inverse, ce document de la demande en séparation, parfaitement contemporain des faits, cadastre de façon objective, précise et sans appel, ces lignes de fuite de Verlaine et Rimbaud, dans l’espace réel et poétique. On parle alors de source primaire essentielle.

Les deux principales sources primaires de connaissance de l’histoire de Verlaine et Rimbaud consistent en quelques documents « officiels » de l’époque, principalement judiciaires (ainsi que des entrefilets dans les journaux, cartes de la British Library et autres) et des correspondances. Des sources secondaires, principalement des témoignages tardifs oscillant entre mythe et vérité, suppléent au défaut d’autres sources plus fiables de connaissance historique.

Les documents juridiques et historiques : première source primaire

Deux grandes affaires secouent la vie de Verlaine durant l’époque qu’il fréquenta Rimbaud : sa séparation avec Mathilde (octobre 1872) et les coups de feu portés sur Rimbaud (juillet 1873). Ces deux affaires, bien que juridiquement distinctes, sont intimement liées. Elles exercèrent une influence négative l’une sur l’autre auprès des juges, avec une aggravation des conséquences pour Verlaine. Comment expliquer autrement la sévérité de la peine prononcée en appel, en août 1873, contre Verlaine (deux ans de prison) par le tribunal de Bruxelles si l’on ne comprend pas le lien entre les deux événements ? Rimbaud, légèrement blessé, avait retiré sa plainte dès juillet 1873. Le verdict de Bruxelles ne mentionne que des « coups » et « blessures », pas des « relations immorales ». Pourtant cette question fut présente tout au long de l’enquête de Bruxelles, tant dans les interrogatoires que dans les rapports de police, et jusqu’à un « examen corporel » que dut subir Verlaine. L’affaire de la demande en séparation en cours venait donc lourdement s’ajouter à ce nouveau procès. C’est bien ce que répondit Verlaine quand on l’interrogea à Bruxelles :

« N’existe-t-il pas entre vous et Rimbaut [sic] d’autres relations que celles de l’amitié ? »
- « Non, c’est une calomnie qui a été inventée par ma femme et sa famille pour me nuire ; on m’accuse de cela dans la requête présentée au tribunal par ma femme à l’appui de la demande de séparation ».

Verlaine cite, dans la procédure de Bruxelles, notre document de la « demande de séparation » formulée par sa femme. Elle est, selon lui, responsable de l’ « invention » de sa relation immorale avec Rimbaud. Mathilde avait sans le savoir donné naissance au mythe à partir de faits réels, décrits pour la première fois dans notre document. À l’inverse, le jugement de la demande en séparation (24 avril 1874) citera la condamnation de Bruxelles à charge supplémentaire contre Verlaine.

Que reste-t-il des autres documents de cette première affaire ? Les pièces conservées par l’avoué de la famille Mauté, Guyot-Sionnest, furent détruites (elles comprenaient notamment des lettres de Verlaine, et probablement de Rimbaud) :

« pour tenter de retrouver au moins une copie ou des extraits de ces lettres, Enid Starkie [critique irlandaise, auteur d’un Rimbaud en Abyssinie, 1933] avait interrogé le fils de Guyot-Sionnest, qui était avocat. Il lui avait été répondu que l’avoué de Mathilde Verlaine avait détruit toutes ses archives au moment de son départ en retraite » (Lefrère, p. 519, n. 25).

Les archives du Tribunal civil de la Seine conservent bien l’inscription de la demande en séparation « au rôle général sous le N° 14.073 » comme le mentionne le manuscrit de la demande en séparation (p. 6). On peut le consulter sous une version numérisée.

Quant aux pièces du dossier de l’Affaire de Bruxelles, elles sont conservées dans des institutions :

« au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale de Belgique (ms II 6368), aux Archives de l’État à Bruxelles, aux Archives de la Ville de Bruxelles (Dossier Arthur Rimbaud 1872-1873 Pol 189-190) et aux Archives de la préfecture de police, à Paris (Dossier « Verlaine », Ba I 874). Elles couvrent toutes les étapes de l’instruction et des procès à charge du poète » (Pléiade II, p. 1514-1516).

Les correspondances : deuxième source primaire

On connaît à ce jour vingt-deux lettres de Rimbaud écrites durant sa « période littéraire », entre 1870 et 1875. Parmi ces vingt-deux lettres, seules deux (ou trois si l’on considère que la première écrite en deux temps compte pour deux) adressées à Verlaine ont été conservées. Ces deux lettres intimes furent saisies dans le portefeuille de Verlaine lors de son arrestation à Bruxelles en juillet 1873. Rimbaud les lui avait adressées quelques jours plus tôt. Toutes les autres lettres de Rimbaud à Verlaine ont été perdues ou détruites, notamment celles conservées dans le secrétaire de Verlaine, rue Nicolet (avec certains poèmes). Les autres destinataires des lettres de Rimbaud aujourd’hui connus sont Georges Izambard (6), Ernest Delahaye (4), Théodore de Banville (2), Paul Demeny (5), Jean Aicard (1) et Jules Andrieu (1). Neuf de ces lettres comportent des poèmes. Deux d’entre elles sont appelées « Lettres du Voyant ».

Seules six lettres et un télégramme de Verlaine à Rimbaud sont aujourd’hui connus. Trois datent de leur séparation forcée de mars-avril 1872, deux autres lettres et le télégramme datent de 1873, et une dernière lettre que Rimbaud ne reçut probablement jamais, date de la fin de l’année 1875. Cette correspondance Verlaine-Rimbaud a donc également presque totalement disparu.

On connaît en revanche de nombreuses lettres de Paul Verlaine échangées avec d’autres correspondants que Rimbaud durant cette période. Elles permettent de suivre la route et la manière de vivre des deux compagnons en France, en Belgique, et en Angleterre. La correspondance avec Edmond Lepelletier est de loin la plus riche (cent quarante-sept lettres publiées en 1922 et conservées dans le fonds Alfred Saffrey, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève), et dans une moindre mesure celles avec Émile Blémont et Philippe Burty.

Trois lettres par exemple complètent les informations fournies par le document de la demande en séparation. La première, adressée à Edmond Lepelletier, révèle que Verlaine bien que réfugié en Angleterre, a bien eu connaissance de la demande en séparation de sa femme, et les termes de celle-ci, dès septembre 1872 : « Ne me demande-t-elle pas 1200 frs de pension ! […] Puis il paraît qu’elle clabaude sur mon départ avec Rimbaud » (Pakenham, lettre 72-12). Toujours en septembre 1872, Verlaine s’indigne des mêmes accusations dans une lettre à Philippe Burty : « Vous savez depuis sans doute qu’elle m’a assigné en séparation pour ivrognerie, coups et blessures, pédérastie et abandon (c’est vraiment trop pour un seul homme) » (Pakenham 72-26). Cette lettre mentionne également qu’un manuscrit de Rimbaud, intitulé La Chasse spirituelle lui a été dérobé. Ce sera l’un des grands regrets de sa vie. Une troisième lettre, à Edmond Lepelletier, datant du 6 juillet 1873, écrite au moment du drame de Bruxelles, montre que Verlaine connait la date fixée par le tribunal pour son procès en séparation : « Qu’on sache aussi que ce n’est pas la peur d’un procès qui n’aurait lieu que dans dix mois [soit en avril 1874, ce qui est exact] » (Pakenham 73-24).

Une troisième catégorie de lettres, que l’on pourrait appeler transversales, n’impliquent ni Verlaine ni Rimbaud comme auteurs ou destinataires, mais mentionnent l’un ou l’autre. Émile Blémont décrit par exemple, à Léon Valade, dans une lettre du 5 octobre 1871, la réception de Rimbaud au dîner des Vilains-Bonshommes le 30 septembre 1871 (« c’est un génie qui se lève »). Une lettre de Léon Valade à Jules Claretie, quatre jours plus tard, qualifie Rimbaud de « plus effrayant exemple de précocité mûre ». Récemment fut retrouvée une remarquable lettre de Charles Cros à Gustave Pradelle décrivant les efforts des poètes parisiens pour loger le « nourrisson des muses », à l’automne 1871 (catalogue 19, Librairie Jean-Baptiste de Proyart, n° 28). Remarquons que ces “correspondances transversales”, ainsi que les “Articulets de la demande en séparation” (sans mention du manuscrit toutefois, mais de sa publication seulement, dans le Mercure de France de 1927) sont publiées dans la Correspondance de Rimbaud éditée par Jean-Jacques Lefrère (2007). Tous ces documents revêtent une valeur de “source primaire” pour le grand biographe de Rimbaud.

Mémoires et souvenirs : sources parallèles

En 1907 paraît, sous la plume d'Edmond Lepelletier, Paul Verlaine : sa vie, son œuvre. Cet ouvrage a longtemps été considéré comme la biographie de référence du poète saturnien. Cependant, Lepelletier et Verlaine ne se fréquentaient guère durant la période rimbaldienne de Verlaine. D’autre part sa partialité est omniprésente : il se positionne systématiquement contre Mathilde qui n’aurait pas assez soutenu son mari, et refuse de voir la nature réelle des relations de Verlaine et Rimbaud.

Mathilde Mauté écrivit les Mémoires de ma vie (1907) en réponse à Edmond Lepelletier. Ces Mémoires ont le charme de peindre le Paris de la Commune mais ont pour principal défaut d’avoir été écrits tardivement, trente-cinq ans après les événements, et d’avoir été publiés plus tard encore, de façon posthume (1934). Mathilde avait certainement un manuscrit de cette demande en séparation sous les yeux quand elle rédigea ses Mémoires puisqu’on retrouve la trame des articulats en arrière-plan de son récit, ce que signale François Porché dans la préface de 1934. Ces Mémoires de ma vie s’appuient sur le document-source de la demande en séparation, comme François Porché le rappelle dans la préface :

« On trouvera ici dans tout leur triste développement les récits des scènes épouvantables qui éclatèrent entre les époux Verlaine après l’arrivée de Rimbaud à Paris. Ces témoignages concordent évidemment avec l’articulat produit par Mathilde à l’appui de sa demande en séparation de corps » (p. 14).

André Billy défendra ces Mémoires injustement décriés par le parti des verlainiens :

« On s'attendait que l'attitude, la voix, le ton, l'accent de Mathilde, en qui les défenseurs de Verlaine se sont toujours ingéniés à nous représenter une sotte, une pécore, affaiblissent sa cause et renforçassent par conséquent celle de Verlaine. Mon impression personnelle est différente. Je ne trouve pas du tout que ces Mémoires soient d'une sotte. J'ai peine à croire qu'une sotte, à qui Verlaine eût laissé d'aussi désagréables souvenirs conjugaux, aurait écrit ce récit modéré, tranquille, où ne perce aucune rancune, où la bêtise ne grimace jamais » (« Les mémoires de Mme Verlaine », in L'Œuvre,‎ 30 avril 1935).

Restent les textes de Paul Verlaine évoquant rapidement des épisodes de sa vie avec Rimbaud, et ceux qu’il consacra à Rimbaud et son œuvre. Parmi les premiers se trouvent principalement Mes prisons (1893) dont quelques pages concernent la fuite à Bruxelles de l’été 1872 et les coups de revolver l’été suivant, Notes on England (The Fortnightly Review, 1er Juillet 1894) décrivant leur vie londonienne, et son projet inachevé de biographie intitulé Confessions (1895) dans lequel Verlaine écrit : « parlons du peut-être seul vice impardonnable que j'ai parmi tant d'autres : la manie, la fureur de boire ». Un court chapitre des Mémoires d’un veuf (1886) « Formes », fait un rapide portrait de Guyot-Sionnest.

On sait en revanche l’importance que jouèrent les études et préfaces de Verlaine dans la réhabilitation de son ami disparu : Les Poètes maudits (1884) offrit à tous de découvrir un poète capital totalement oublié. Suivront des textes plus courts : sa « Notice » aux Illuminations (1886), son Arthur Rimbaud dans Les Hommes d’aujourd’hui (n° 318, janvier 1888), sa préface des Œuvres complètes d’Arthur Rimbaud (Léon Vanier, 1895), ses Nouvelles notes sur Rimbaud (La Plume, 15 novembre 1895), et son Arthur Rimbaud (Les Beaux-Arts, 1er décembre 1895). Ces textes de Verlaine, s’ils sont remarquables par leur compréhension du génie de Rimbaud et certaines formules (« l'homme en Rimbaud est libre » écrit-il dans Les Poètes maudits), sont cependant décevants d’un point de vue biographique. La mémoire semble avoir fait défaut à Verlaine, dix ans après leur séparation.

Les dix pages du manuscrit de la demande en séparation constituent donc bien le seul ensemble complet aujourd’hui connu d’une source primaire encore en mains privées de l’aventure Rimbaud-Verlaine.

La demande en séparation : rappel des faits

Paul Verlaine et Mathilde Mauté se marient en avril 1870. En septembre 1871, ils quittent leur appartement bourgeois du quai de la Tournelle et vont s’installer chez les parents de Mathilde dans une maison au 14 rue Nicolet, à Montmartre. Mathilde attend un enfant et redoute les colères de son mari – même si ses Mémoires tardifs (écrites en 1907) tendent à idéaliser l’état de son couple avant l’arrivée de Rimbaud. Celui-ci débarque à Paris entre le 10 et le 15 septembre 1871 et s’installe quelque temps chez les Mauté. Le 30 septembre, Rimbaud fait sensation au dîner des Vilains-Bonshommes. Verlaine et Rimbaud s’exposent de plus en plus ouvertement à la vue de tous. La vie de Verlaine se dérègle. En janvier 1872, après une scène particulièrement violente de son mari, Mathilde quitte Paris avec son père et envisage une première demande en séparation. Un avoué, ami de la famille, est choisi, Maître Guyot-Sionnest, rue de Richelieu. Des premières pièces à charge contre Verlaine commencent à être conservées par la famille Mauté, en vue d’un éventuel procès dont une lettre de repentir de Verlaine du 20 janvier jamais retrouvée (certainement détruite par Guyot-Sionnest, en même temps que le reste de ses archives). Rimbaud est finalement renvoyé à Charleville en mars 1872 par Verlaine. Il revient clandestinement à Paris en mai 1872 et s’installe dans des rues adjacentes au Boulevard Saint-Michel. Verlaine et Rimbaud fuient début juillet 1872 en Belgique. Le 20 juillet, Mathilde et sa mère se rendent à Bruxelles pour tenter de ramener Verlaine à Paris. En octobre 1872, Mathilde Mauté – qui a découvert entre temps des lettres intimes de Rimbaud à Verlaine conservées dans le secrétaire de son mari, rue Nicolet, engage une demande en séparation contre lui. La majeure partie de ces faits sont décrits pour la première fois dans ce document de la demande en séparation de Mathilde.

La première page

Le titre du manuscrit « Verlaine contre Verlaine », mentionné dans un coin, signifie aussi dans son envers positif « Verlaine avec Rimbaud » : tout le drame retracé dans ces pages selon le point de vue de la « demanderesse » repose sur la rencontre initiale de Rimbaud et Verlaine et son déroulement, page après page, inéluctable, malgré les tentatives répétées de Mathilde pour en dévier le cours.

La première page du manuscrit présente les deux partis en présence : identités des époux, adresses respectives, et noms de leurs avoués. Mathilde Mauté est défendue par Maître Guyot-Sionnest. Paul Verlaine est représenté par un certain Maître Pérard. Mathilde demeure chez ses parents rue Nicolet (par autorisation officielle d’une ordonnance du tribunal du 16 octobre 1872, rappelée au début du document). L’adresse de Verlaine est celle de sa mère, rue de Lécluse, à l’ouest de la butte Montmartre. Ces deux adresses de la rue Nicolet de la rue de Lécluse seront alternativement les lieux du drame décrit dans la requête.

Après la présentation des protagonistes suit le « Point de fait », soit l'établissement des faits justifiant la demande en séparation (par opposition au « Point de droit » qui conclura la requête, page 8). Les trois premiers « points de fait » rappellent la vie maritale de Paul et Mathilde Verlaine avant le changement de « conduite » de Paul : leur mariage le 11 avril 1870, la naissance d’un enfant le 30 octobre 1871, un contrat de mariage établi les 23 et 24 juin 1870. La suite résume les raisons de cette requête : « depuis un an environ Verlaine changeant de conduite avait de mauvaises connaissances et se livrait à la boisson et à l’absinthe ». La requête étant formulée en octobre 1872, c’est « depuis un an », soit l’arrivée de Rimbaud à Paris, qu’est apparue la disharmonie au sein du couple Verlaine. Ces « mauvaises connaissances » sont immédiatement singularisées. Rimbaud est nommé une première fois : « Rimbaud, jeune homme de 18 ans », âge qu’aura effectivement le poète de Charleville en octobre 1872. Quelques lignes plus loin, le nom de Rimbaud apparaît une deuxième fois : « après avoir tout tenté pour arracher son mari à la funeste domination de Rimbaud, elle avait eu à subir la révélation des faits d’immoralité des plus monstrueux ». Rimbaud est donc cité deux fois dès la première page du document, et chaque fois associé aux mêmes torts, avec quelques nuances dans les formulations : « des faits de la plus monstrueuse immoralité », « des faits d’immoralité des plus monstrueux » (l’adjectif change simplement de place), et « la plus fâcheuse influence » qui devient, quelques lignes plus loin, « la funeste domination de Rimbaud ».

Les onze griefs

L’argumentation repose sur onze points énumérés chronologiquement qui offrent de suivre précisément le déroulement de l’aventure Verlaine-Rimbaud. Rimbaud y est cité à nouveau trois fois, depuis la rencontre des deux poètes en septembre 1871 (« point 1 ») jusqu’à leur fuite en Belgique en juillet 1872 (« point 9 »). La découverte des lettres compromettantes de Rimbaud (point 11) conclut l’argumentation. Nous retranscrivons ici les dates et sommairement les faits énoncés :

1.            « Au mois de septembre 1871, les époux vinrent demeurer chez les parents de la jeune femme, la demanderesse espérait que la présence de ses parents forcerait son mari à apporter quelque retenue dans sa conduite [...] car dès cette époque Verlaine se livrait à la boisson de l’absinthe et était lié avec Rimbaud qui avait déjà sur lui, la plus grande influence » (page 2). Troisième apparition du nom de Rimbaud.

2.           « Le 15 novembre 1871 [en fait, le 13], Verlaine après avoir assisté à la première représentation de L’Abandonnée de Coppée, était resté à souper avec ses amis et avait passé une partie de la nuit à boire, quand il rentra il était dans un état de surexcitation indicible » (page 2).

C’est bien ce document qui révèle la présence de Verlaine à cette soirée. Rimbaud fit-il partie des “amis” restés à souper et à boire ? Quelques jours plus tard eut lieu une deuxième soirée, au théâtre de l’Odéon. Edmond Lepelletier nota cette fois-ci la présence de Rimbaud dans un compte rendu sarcastique pour le journal Le Peuple souverain : « Le poète saturnien Paul Verlaine donnait le bras à une charmante personne, Mlle Rimbaut [sic] ». Ces deux épisodes de théâtre sont donc rapportés, pour le premier (la pièce de Coppée), dans ce document judiciaire, pour le second (la soirée à l’Odéon) dans la presse. La présence de Rimbaud à l’Abandonnée de François Coppée n’est pas assurée. Mathilde Mauté dans ses Mémoires tardifs (rédigées en 1907) écrira que Rimbaud s’y trouvait mais elle confondra les deux soirées au théâtre. Ces deux soirées au théâtre en novembre 1871 suivaient celle de la présentation de Rimbaud au dîner des Vilains-Bonshommes, quinze jours plus tôt, le 30 septembre 1871.

3.           « Depuis cette époque Verlaine alla de plus en plus au café où il passait souvent des journées et une partie de la nuit à boire des liqueurs fortes et surtout de l’absinthe. Il rentrait à toutes les heures de la nuit dans un état voisin de l’abrutissement » (page 2). Dans Une saison en enfer, Rimbaud louera le « sommeil ivre » et « l’abrutissement simple ».

4.           « Le 13 janvier 1872, Mme Verlaine souffrante avait dû garder le lit [...] il lui chercha querelle au sujet de la tasse de café qu’il venait de prendre [...] puis passant au paroxysme de la furie il saisit brusquement son enfant et le jeta violemment sur le lit au risque de le tuer, puis saisissant sa femme par les poignets qu’il déchira avec ses ongles, la poussa sur le lit, se précipita à genoux sur elle et lui serra violemment le cou pour l’étouffer » (pages 2 et 3).

Cet épisode est toujours rapporté dans les biographies de Verlaine et Rimbaud comme le sommet des violences au sein du couple Verlaine. C’est bien ce document-ci qui décrit cette scène pour la première fois (Mathilde Mauté la rapportera dans les Mémoires de ma vie beaucoup plus tard).

5.           « Le lendemain [14 janvier 1872] il ne vint pas dîner et ne rentra qu’à minuit […] Il descendit alors l’escalier en déclarant qu’il ne sortait pas mais qu’il partait pour toujours et pour ne revenir jamais avec sa femme » (page 3).

6.           « Depuis, en effet, Verlaine ne revint plus rue Nicolet auprès de sa femme, il avait pris domicile chez sa mère […] mais il n’avait rien changé à ses habitudes de café et de boisson […] en un mot le Délirium tremens était devenu tel que […] Mme Verlaine se décida à former sa demande de séparation et en attendant le jour de sa comparution devant M. le Président, elle alla passer quelque temps dans le Midi [en fait, Périgueux, janvier-mars 1872] » (page 3).

Les Mémoires de Mathilde précisent (p. 135) : « Je mis à mon retour une condition : ce fut le renvoi de Rimbaud, cause, à mon avis, de tous nos malheurs, puisque les dissensions de notre ménage dataient de son arrivée […] de plus il l’entrainait à boire de l’absinthe, ce qui lui faisait perdre la raison […] Très loin de moi aussi était la pensée de l’accuser d’un vice dont j’ignorais totalement l’existence ». M. Mauté, à bout de patience, chargea Maître Guyot-Sionnest d’engager en justice une séparation (la première) de corps et de biens : « Une assignation, où Verlaine était accusé de coups, sévices et injures graves vis-à-vis de sa femme, lui fut envoyée. De Rimbaud, il n’était pas question ; mais la menace fit son effet : Paul, très inquiet de ce projet de séparation, m’écrivit immédiatement que Rimbaud partait » (ibid., p. 136). Le monde des lettres, de son côté, était également excédé par le protégé de Verlaine. Le paroxysme fut atteint le 2 mars, lors d’un dîner des Vilains-Bonshommes, quand Rimbaud blessa Étienne Carjat d’un coup de canne-épée. En mars 1872, Rimbaud est donc finalement renvoyé sous la double pression de la famille Mauté et des amis de Verlaine. Il passe quelque temps à Arras puis rejoint Charleville. Mathilde revient à Paris vers le 15 mars après deux mois d’absence. Le couple Verlaine connaît deux mois de relative accalmie, bien vite interrompue par le retour clandestin de Rimbaud au début de mai 1872 : « les scènes violentes recommencèrent immédiatement et il [Verlaine] se remit à se griser plusieurs fois par semaine » conclut le « point 6 ».

7.           « Le 9 mai 1872, (jour de l’Ascension), Verlaine rentra le soir complètement pris de vin, et à peine couché, il fit à sa femme les reproches les plus vifs parce que son père était revenu, puis s’animant sans motif, il se mit à battre et à maltraiter sa femme avec la dernière brutalité […] il prit une allumette, l’alluma et l’approcha des cheveux de sa femme pour y mettre le feu ; le lendemain tout le monde pouvait encore voir les traces de violences de Verlaine, celle- ci avait la lèvre fendue et une bosse au front » (page 4).

8.           « Vers le 15 juin les époux étaient allés dîner chez Mme veuve Verlaine mère ; là sans aucune espèce de motif, le sieur Verlaine s’emporta contre sa femme et tirant un couteau de sa poche la menaça de la tuer . Au bout d’une heure de lutte, elle parvint à se réfugier chez un de leurs amis [les Burty] qui la fit reconduire en cachette chez son père ; le sieur Verlaine ne tarda pas à y venir » (page 4).

Les Mémoires (p. 139) de Mathilde révèlent qu’elle apprit le lendemain la cause de ce retour des violences de son mari : « le lendemain […] j’allai dans la journée remercier Mme Burty, et chez elle j’appris que Rimbaud était revenu depuis quelque temps. Ernest d’Hervilly l’avait plusieurs fois rencontré passage Jouffroy. Tout s’expliquait ».

9.           « Le dimanche 7 juillet, Verlaine ne rentra pas chez lui […] il était parti ce jour-là à deux heures pour Bruxelles avec Rimbaud » (page 4). Quatrième apparition du nom de Rimbaud. La date de la fuite à Bruxelles est connue pour la première fois grâce à ce document.

10.         « La demanderesse […]partit elle-même pour Bruxelles, avec sa mère, le 21 juillet, dans l’espoir de le ramener [Verlaine] et de pouvoir ensuite le faire échapper aux funestes séductions qui l’entouraient ; là les plus tristes aveux lui furent faits par son mari lui-même, mais cette jeune femme qui n’avait pas complètement compris se méprit sur le sens de ses paroles, elle parvint à lui arracher un consentement de retour, et ils partirent ensemble pour Paris, mais à Quiévrain où tous les voyageurs furent obligés de descendre pour la visite de la douane, Verlaine ne voulait plus remonter dans le train et laissa repartir sa femme seule avec sa mère » (pages 4 et 5).

L’abandon à Quiévrain est rapporté ici pour la première fois. Jean-Jacques Lefrère, dans sa biographie de Rimbaud, cite ce document de la demande en séparation : « Les articulets de la demande en séparation rédigés par son avoué mentionneront quelques semaines plus tard la trahison de Quiévrain, mais non la présence de Rimbaud dans cette gare » (p. 514). Lefrère avait donc connaissance de cette demande en séparation, peut-être par la publication de Lang en 1922, et certainement par celle de Coulon dans le Mercure de France en 1927 (il la cite dans sa Correspondance de Rimbaud, publiée en 2007). Il n’eut en revanche sûrement pas accès au manuscrit lui-même.

Quelques pages plus loin Lefrère précise : « la présence de Rimbaud dans le train n’est connue que par une confidence faite par Delahaye à Maurice Monda » (Lefrère, p. 519, n. 31) - ce qui révèle bien la rareté des sources primaires, fiables et précises. Le biographe est obligé, faute de mieux, de se fier à des « confidences » tardives et incertaines (on sait combien celles de Dalahaye peuvent être fautives).

11.          « Arrivé à Paris les plus monstrueuses révélations lui furent faites sur la conduite de son mari, et les lettres de ce dernier ne lui laissent plus aucun doute sur ses relations avec Rimbaud ». Cinquième mention explicite de Rimbaud dans la requête. Cet abandon de son mari et les « monstrueuses révélations » décidèrent Mathilde à demander la séparation.

La suite de ce premier document rappelle le déroulement de la procédure jusqu’à la condamnation de Verlaine. Verlaine est assigné à comparaître devant la justice le 16 octobre suivant. Il ne s’y rendra pas, se trouvant à Londres. En novembre 1872, Verlaine charge Maître Pérard de préparer sa défense. Dix mois plus tard, à l’automne 1873 (Verlaine vient d’être incarcéré à la prison de Mons pour avoir tiré sur Rimbaud), l’avocat de Verlaine abandonne ses projets de défense. Le 24 avril 1874, le jugement est rendu par le tribunal de la Seine et Paul Verlaine condamné à deux ans de prison.

Le second document (pages 9 et 10), daté du 6 août 1874, est formé du titre exécutoire contraignant Paul Verlaine à payer, à Guyot-Sionnest, la « taxe » de 428,84 francs à laquelle l’a condamné le jugement en séparation en avril de la même année. Paul Verlaine « actuellement détenu à la Maison de Sûreté sise à Mons (Belgique) », précise le texte, a effectué les deux tiers de sa peine d’emprisonnement.

Mathilde Mauté résumera cette époque dans les Mémoires de sa vie :

« Un an de paradis, un an d'enfer et de souffrances continuelles, voilà ce que furent mes deux années de mariage. Que s'était-il passé ? Quelles furent les causes de mon malheur, de ma vie brisée et, plus tard, de la triste et aventureuse existence de Verlaine ? Rimbaud ! l'absinthe ! ».

Premières publications

La valeur capitale de ces documents avait été parfaitement perçue par leur premier possesseur aujourd’hui connu, Georges-Emmanuel Lang, puisqu’il le fit imprimer à petit tirage (vingt-cinq exemplaires). La distinction de la reliure va dans le même sens. On ne peut cependant pas affirmer que ce soit Lang qui l’ait commandée mais le titre au dos de la reliure est semblable au titre de son édition de 1922 : Le Divorce de Paul Verlaine. Le « divorce » n’existait plus en 1874 : interdit par la Restauration en 1816, il ne sera rétabli qu’en 1884. C’est donc par un raccourci que Lang intitule ce document « divorce ». Dès 1885, Mathilde transformera cette « séparation » en « divorce ».

Cette première édition de 1922 publiera ce manuscrit de la demande en séparation en son entier. Elle y joint les deux pages du jugement ne faisant pas partie de ce manuscrit puisque propriété exclusive de la justice. Georges-Emmanuel Lang s’adressa certainement au greffe du tribunal de la Seine en charge du jugement pour le consulter, et l’imprimer dans sa plaquette, sans autorisation. Les deux pages manuscrites du jugement conservées aux Archives de Paris (cote DU5 346, “janvier à mai 1874”) correspondent parfaitement au Jugement imprimé dans la plaquette de Lang (pp. 23-25). Marcel Coulon, trois ans plus tard, fera de même (il était pourtant magistrat). Il imprimera les pages du jugement, en justifiant sa démarche au nom de l’histoire littéraire.

« Pourquoi ? Parce que le mariage de Verlaine, après plus de cinquante ans [aujourd’hui, plus de cent-cinquante ans] et tout ce qui a été écrit sur lui, et autour, est tombé dans le domaine, au premier chef, de l’histoire littéraire » (Marcel Coulon).

Un glissement s’était opéré du judiciaire vers le littéraire. Sa valeur fut immédiatement comprise par les premiers verlainiens qui le relièrent et le publièrent. Marcel Coulon publia d’ailleurs son étude, en 1925, sur « Le Divorce de Paul Verlaine », dans un ouvrage intitulé Au cœur de Verlaine et de Rimbaud (1925), signifiant clairement que ce « divorce » n’était pas en marge mais au « cœur » de la relation des deux poètes.

En 1927, Marcel Coulon publiera dans le Mercure de France une nouvelle étude reprenant les « articulets », soit la partie centrale de ce document manuscrit. Les minimes différences avec l’édition originale de Lang laissent penser que Marcel Coulon eut accès directement au manuscrit.

Nos sincères remerciements vont à M. Olivier Bivort qui nous a aidés tout au long de cette enquête

BIBLIOGRAPHIE : 

PREMIÈRES PUBLICATIONS DU MANUSCRIT : Le Divorce de Paul Verlaine, s.l.n.d. [1922], édition tirée à 25 exemplaires aux dépens du collectionneur Georges-Emmanuel Lang – Marcel Coulon, Au cœur de Verlaine et de Rimbaud, Le Livre, 1925, p. 110-111, rééd. Genève, 1983 -- Marcel Coulon, Mercure de France du 1er février 1927 -- retranscription partielle dans Correspondance d’Arthur Rimbaud (éd. Jean-Jacques Lefrère), Paris, 2007, p. 112

BIBLIOGRAPHIE : Mathilde Mauté, ex-Madame Paul Verlaine, Mémoires de ma vie, intr. de François Porché, Paris, 1935, rééd. avec préface et notes de Michael Pakenham, Seyssel, 1992 : Michael Pakenham publie en appendice les « articulets » et le jugement mais sans préciser ses sources -- Œuvres complètes de Paul Verlaine, éd. établie par Jacques Borel et Henry Bouillane de Lacoste, Club du meilleur livre, 1959, t. I -- Pierre Petitfils, Verlaine, Paris, 1981– Correspondance générale, t. I : 1857-1885, éd. établie par Michael Pakenham, Paris, 2005 -- Verlaine, Œuvres complètes, éd. d’Olivier Bivort, Bibliothèque de la Pléiade, 2 vol., Paris, 2025

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