Le Voyageur
SUPERBE MANUSCRIT EN GRANDE PARTIE INÉDIT ET DE PREMIER JET D'UN DES PLUS BEAUX POÈMES D'ALCOOLS.
GRAND MANUSCRIT ILLUSTRÉ DE DESSINS ORIGINAUX D’APOLLINAIRE.
LE PLUS ANCIEN MANUSCRIT CONNU DE CE POÈME, ET LE SEUL ENCORE EN MAINS PRIVÉES
MANUSCRIT AUTOGRAPHE très corrigé, dessins originaux
Un feuillet in-4 (270 x 212mm). Filigrane : "Johannot et Cie. Linen Bank". En-tête imprimé à l'encre bleue : "65, rue de la Victoire. Téléphone 266-29". Boite
TEXTE AUTOGRAPHE (recto et verso du feuillet) : 33 vers ou parties de vers à l'encre noire, comportant de nombreuses ratures et corrections
Ces 33 vers forment la matière de deux poèmes ou ébauches de poèmes d’Apollinaire, rédigés à des époques différentes. Le premier et principal poème, au verso, est la déclinaison sur vingt-sept vers ou parties de vers du poème "Le Voyageur", publié dans Alcools ; le second poème, au recto du feuillet, semble apparenté de façon lointaine au poème "L’Arbre" de Calligrammes.
DESSINS AUTOGRAPHES (verso du feuillet) : un dessin principal à l'encre noire représentant deux matelots et cinq croquis à l'encre brune représentant deux polichinelles et des silhouettes d'animaux dont un dromadaire
Chemise-étui à dos de veau noirv
Tout amateur de la poésie d'Apollinaire identifie immédiatement ces vers :
“Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés
Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé
Le plus jeune en mourant tombe sur le côté
L’aîné portait au cou une chaîne de fer
Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse”
(“Le Voyageur”, Alcools)
Dès sa première ébauche, ce couplet semble avoir trouvé sa forme définitive. Seul le temps du présent "tombe" (troisième vers) deviendra un passé simple. La page entière poursuit cette aventure des matelots. Mais Apollinaire ne conservera que les cinq premiers vers qui formeront une des forces étranges et dramatiques du "Voyageur". Le poème sera publié d’abord dans la revue Les Soirées de Paris (1912), puis dans Alcools (1913). Les autres vers lisibles sur le manuscrit restent donc inédits.
Ces vers forment le refrain d'un des plus importants poèmes d'Alcools. "Le Voyageur", au centre du recueil, décrit les pérégrinations spatiales, formelles et, en fin de compte, identitaires, d'un individu. Le passé, le présent et les lieux sont mêlés, les vers libres jouxtent les vers rimés, les vers anciens succèdent aux vers nouveaux, et le sujet de l'énonciation est posé de façon déroutante : qui parle à qui... et de quoi ? Les voix sont multiples : à la fois par des figures précises et incertaines : “Quelqu’un”, “un autre”, “deux matelots”, des “femmes sombres”, “tous les regards de tous les yeux”, “les ombres” et par des pronoms personnels croisés. Le "nous" et le "je" répondent au "tu" et au "on". Apollinaire est ce voyageur d'époques imaginées ou réelles, d'aventures individuelles et universelles, qu'il interroge comme autant de facettes d'un poème-miroir pour saisir son image. Or, pour le voyageur dérouté, "Deux matelots qui ne s'étaient jamais quitté", répétés au milieu et à la fin du poème, forment un point de repère. C'est lui-même que le voyageur cherche. On se souvient d'ailleurs des vers du poème "Cortège" dans le même Alcools :
“Un jour Un jour je m'attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis”
Le reste du poème imprimé du "Voyageur" sera articulé autour de ce couplet et de ce couple des matelots. Il s’agira de vers plus anciens, d’alexandrins rimés apparentés au symbolisme fin de siècle, et de vers libres de l’avant-garde. La mention “1898-1913” figurant sur la page de titre du recueil Alcools trouve une parfaite illustration dans ce poème central du “Voyageur” qui mêle des vers très anciens et des vers récents. Apollinaire réutilise sans cesse ses vers comme s'il en était lui-même la matière, fait de passé et de présent ; ce qui fera dire à Breton qu'il était "le lyrisme en personne", un Orphée, ramassant dans un cortège à sa suite, toutes les possibilités du réel.
On peut dater cette suite de vingt-sept vers grâce aux dessins qui l'encadrent. La parenté entre le dessin principal et les vers est évidente par le sujet, l’encre et l'insertion du dessin dans le texte. Le dessin est de facture cubiste, couplant un visage de face et un visage de profil, et utilisant des formes géométriques. Or l’on sait qu’Apollinaire dessinait de cette manière en 1909-1910. Il est donc possible de dater ces vers de la même époque. Cette date de 1909-1910 est confirmée par les autres dessins en bas de la page. Les deux polichinelles sont identiques à un polichinelle dessiné en marge d’un manuscrit du poème “Vendémiaire” daté de 1909, et aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Le croquis du dromadaire est très semblable à celui qui figure en marge des épreuves du poème “Dromadaire”, intégré au futur Bestiaire (1911), daté de 1910 et conservé au Fonds Jacques Doucet. Enfin, les Œuvres complètes de la collection de La Pléiade mentionnent un propos de Fernand Fleuret affirmant qu'Apollinaire et lui-même s’amusaient à improviser en marchant dans la rue, lorsqu’ils sortaient de la Bibliothèque nationale, et que ce poème fut composé entre la rue de Richelieu et la rue Notre-Dame-de-Lorette. Or, Fernand Fleuret et Apollinaire se rencontrèrent en 1909, lorsqu’ils travaillaient à l’Enfer de cette même bibliothèque.
L’adresse imprimée au verso du feuillet “65, rue de la Victoire” correspond à celle de la Banque centrale de crédit mobilier et industriel, dans laquelle Apollinaire fut employé de 1903 à 1904. Mais cela ne permet en aucun cas une datation du poème dans ces années, étant donné qu’Apollinaire conservait toutes sortes de papier qu’il réutilisait.
En somme, ces vers illustrés constituent le manuscrit le plus ancien que l’on connaisse du poème "Le Voyageur", le plus intéressant d’un point de vue du processus d’écriture et le plus “visuel”. Il est en outre le seul, parmi les deux manuscrits connus, à être encore en mains privées. L’autre manuscrit de ce poème, le “manuscrit Berès”» (Paris, 20 juin 2006, n° 147, préempté par la Bibliothèque nationale de France) est une mise au net tardive datant de la parution d’Alcools (1913) qu’Apollinaire remit, en remerciement, à l’un de ses amis roumains.
Quant au dessin des matelots accompagnant les vers, il n’est pas sans rappeler une photographie représentant Apollinaire et son frère cadet, enfants, portant des tricots rayés. Cette photographie prise à Bologne quand Apollinaire avait un peu plus de cinq ans, appartenait à Madame de Kostrowitzky, qui la portait sur elle lors de ses pérégrinations mouvementées à travers l’Europe. Ainsi, les matelots versifiés et dessinés, trouvent une origine dans l'une des plus anciennes images de Wilhelm. Apollinaire fils naturel devenu poète s'approprie Wilhelm, comme une manière d'habiter le monde et de vivre avec lui-même. On se souvient de l’aveu d’Apollinaire à André Breton, en 1916 : "Chacun de mes poèmes est la commémoration d’un événement de ma vie. Et le plus souvent il s’agit de tristesse".
Ce dessin illustre très fidèlement les vers eux-mêmes : les deux personnages regardent dans des directions opposées, l’un porte une chaine, et l’autre une tresse. De façon évidente ici, mais comme bien souvent dans Alcools, Apollinaire emprunte à Wilhelm pour créer “la trouvaille” ou “la merveille”.
Les six vers figurant au recto du feuillet sont plus anciens que ceux figurant au verso. Ils furent peut-être écrits à l’époque où Apollinaire travaillait à l'adresse indiquée dans l'en-tête, le 65 rue de la Victoire, c’est-à-dire en 1903-1904. L’écriture, plus fine et plus rapide, est dans la première manière de manier la plume d’Apollinaire, tant par la calligraphie que par les vers eux-mêmes : rimés et de facture classique. Ils n’apparaissent textuellement dans aucun poème imprimé d’Apollinaire, et sont à ce jour inédits. On retrouve cependant le thème des vaisseaux norvégiens et de la Finlande dans un des premiers poèmes de Calligrammes (1918), "L'Arbre", composé en 1912. Cette réutilisation de la mémoire ancienne participe du processus créatif d’Apollinaire qui peut intégrer dans un poème des vers qu’il a composés dix ans auparavant, comme c'est aussi le cas dans "Le Voyageur". Cependant, ces six vers et ceux imprimés dans Calligrammes n’ont que le thème en commun, pas la forme, contrairement au couplet des matelots qui sera imprimé tel quel.
Apollinaire. Œuvres poétiques, Paris, 1956, p. 1053 – Les Dessins de Guillaume Apollinaire. Paris, 2008, dir. C. Debon, pp. 88 et 96 – Revue “Que Vlo-Ve ?”, juil.-déc. 1985, n° 15-16, dir. M. Décaudin. Nous remercions Madame Claude Debon pour la datation des dessins




