Les Poésies
BEL EXEMPLAIRE, CELUI RESERVÉ À L'IMPRIMEUR, RELIÉ TON SUR TON PAR PIERRE-LUCIEN MARTIN
ÉDITION ORIGINALE, sauf pour L'Après-Midi d'un Faune, pour Hérodiade et pour les sept poèmes publiés par Verlaine dans Les Poètes maudits en 1884. 13 poèmes, sur les 35, sont ici publiés pour la première fois. Texte photolithographié
In-folio (321 x 250mm)
COLLATION et CONTENU : 9 fasc. in-folio dans des couvertures sur japon. (EO) : édition originale du poème après les pré-originales en revue, (PM) : Poètes maudits (7), (PE) : poèmes jusqu'ici inédit (13)
1er cahier. Premiers poëmes : (1 f.) de titre, front., 8 pp. sur 4 ff. : "Le Guignon", "Apparitions", "Placet futile", "Le Pitre châtié" (PE). 2e cahier. Le Parnasse satyrique : 18 pp. sur 10 ff. dont un blanc : "Les Fenêtres", "Les Fleurs", "Renouveau", "Angoisse", "Le Sonneur", "Tristesse d'été", "L'Azur", "Brise marine", "Soupir", "Aumône". 3e cahier. Le Parnasse contemporain : 2 pp. sur 2 ff. dont un blanc : "Une négresse par le démon secouée". 4e cahier. Autres poèmes : 4 pp. en 2 ff. : "Eventail" (PE), "Sainte", "Don du poëme". 5e cahier. Hérodiade : 9 pp. en 5 ff. 6 cahier. L'Après-midi d'un faune : 6 pp. en 4 ff., le dernier blanc. 7e cahier. Toast funèbre : 4 pp. en 2 ff. : "Ô de notre bonheur… ". 8e cahier. Prose pour des Esseintes : 4 pp. en 2 ff (PE). 9e cahier. Derniers sonnets : [12 sonnets], 12 pp. en 6 ff. : "I. Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" (PE), "II. Quand l'ombre menaça de la fatale loi", "III. Victorieusement fui le suicide beau" (PE), "IV. Ses purs ongles très hauts dédiant leur onyx" (PE), "V. Hommage. Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change [Poe]", "VI. Hommage. Le silence déjà funèbre d'une moire [Wagner] (PE)", "VII. Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos" (PE), "VIII. Quelle soie aux baumes de temps" (PE), "IX. Suite de sonnets. 1. Tout orgueil fume-t-il du soir" (PE), "X. 2. Surgi de la croupe et du bond" (PE), "XI. 3. Une dentelle s'abolit" (PE), "XII. M'introduire dans ton histoire" (PE)
TIRAGE unique à 47 exemplaires sur japon impérial dont 7 hors-commerce. Celui-ci marqué G, l'un des sept exemplaires "non mis en vente", et réservé à l'imprimeur E. Lemercier
ILLUSTRATION : une eau-forte originale de Félicien Rops, en frontispice
RELIURE DE PIERRE-LUCIEN MARTIN. Maroquin beige, décor d'un encadrement avec titre et nom de l'auteur en box ton sur ton, dos long à décor similaire, doublures de box beige, tranches dorées sur témoins. Chemise et étui
A la différence de nombreux auteurs, Mallarmé n'est pas l'écrivain d'un seul livre mais bien le poète du livre impossible, ou plutôt de plusieurs livres impossibles, tant chacune de ses grandes publications eut à souffrir de sa création. Cette contingence majeure devenue inhérente à la divulgation matérielle de l'œuvre fait écho au basculement permanent de la poésie mallarméenne : de la disparition possible vers le réel. Ainsi, dans les premiers vers du Guignon, en janvier 1862 - ils ouvrent cette édition de 1887 -, vibrent les mots des "poètes maudits" nommés par Mallarmé "mendiants d'azur". Cette subjectivité lyrique disparaîtra au long des années pour aboutir à la poésie du Coup de dés, à la fois pure et objective, c'est-à-dire sans sujet poétique. À ce titre, la publication de 1887 des Poésies photolithographiées marque bien un moment charnière dans l'histoire de la poésie française : pour la première fois, Mallarmé offre au public - certes restreint par un tirage à 47 - une lecture d'ensemble possible de sa poésie.
Connus depuis les années par leurs publications en revues - de L'Artiste (1862) et du Parnasse contemporain (1866) à Lutèce (1883) et à La Vogue (1886) -, les poèmes de Mallarmé continuaient néanmoins à être peu accessibles aux jeunes poètes. En 1887, seul L'Après-midi d'un Faune avait paru en librairie à un prix exorbitant pour les bourses moyennes. Sept poèmes avaient été publiés par Verlaine dans Les Poètes maudits (1884).
1887 : année des Poésies photolithographiées mais aussi année de la mort de Jules Laforgue : "C'est Bourget, en 1881, qui avait souligné à Jules Laforgue les beautés des poèmes (…) de Mallarmé. De leur auteur, Jules Laforgue disait à Kahn : "Que ne donnerais-je pas pour que Mallarmé réunisse enfin ses poèmes en vers et en prose en un volume palpable, achetable, emportable ?… Crois-tu qu'on le tiendra jamais en volume ?" (Henri Mondor, Vie de Mallarmé, p. 516, cf. Georges Jean-Aubry, Jules Laforgue. Lettres à un ami. Paris, Mercure de France, 1941)
C'est au fidèle Edouard Dujardin que revient le mérite entier de la publication. Au début de 1887, il propose à Mallarmé de publier son œuvre sous forme de manuscrits "photolithographiés". Le 27 avril 1887, le poète lui écrit : "J'ai commencé à copier hier ; puis mécontent de bien des fautes dans "Le Guignon", me suis interrompu un instant, pour retoucher cette pièce dans le goût d'autrefois" (Correspondance, III, pp. 105-106). Car Mallarmé retouche une fois encore ses poèmes. En mai 1887, la Revue indépendante, éditrice de l'ouvrage, annonce le Premier Fascicule : Premiers Poèmes. Elle le fera régulièrement dans les trois numéros suivants. Et le 24 mai, Mallarmé écrit à Dujardin : "je juge délicieux l'effet produit par la réduction… le texte ainsi joue à la fois le manuscrit et l'imprimé" (Correspondance, III, p. 116). En juillet, à Valvins, il autographie le Faune. Le 15 août, il recopie Hérodiade. A la fin de ce mois, Dujardin change d'imprimeur remplaçant Broise et Courtier par Lemercier. En septembre, Mallarmé insiste pour que le seul terme de "lithographiées" soit écarté : "les vulgaires lettres de faire-part sont lithographiées. Il y a ici emploi du collodion, et photogravées, si c'est le terme voulu, ne vous semble-t-il pas plus spécial ?" (28 septembre 1887, Correspondance, III, p. 138). Vers le mois d'octobre, Dujardin révêle que sur les sept exemplaires hors-commerce, Mallarmé s'en réserve quatre, deux autres étant fournis à Félicien Rops et à La Revue indépendante, le dernier ("G") étant réservé à l'imprimeur (soit, le présent exemplaire). L'ouvrage est publié dans le courant du mois d'octobre 1887.
Par un texte majeur, Émile Verhaeren fut le premier à souligner son importance :
"Pour l’œuvre, c’est en la lisant ainsi, la première fois réunie, groupée, définitive, qu’elle s’impose avec toute sa musique de métal et de pierre, avec toutes ses sorcelleries de métier, avec toute sa raison philosophique et artistique (…) L’art de Mallarmé éblouit d’abord, se comprend ensuite, s’admire indéfiniment après (…) Mallarmé, soit ! C’est entendu ; mais les autres ! Certes est-il peu compris. Heureusement, du reste : ainsi évite-t-il les profanations de l’extrait et de la citation docte. On ne saura jamais assez louer sa merveilleuse expression toujours si adéquate et si unique pour traduire le fond de sa sensation. Son verbe exprime plus que n’importe quoi et exprime totalement : couleur, son, goût. Et sa prodigieuse variété et habileté de jeu ! Ici, les alexandrins plaqués en accords, solides comme des piédestaux, rangés comme des colonnes, souvent hauts et sveltes comme des tours, souvent dormants et illuminés comme des lacs et des miroirs, souvent sculptés comme des meubles et plaqués de laques et d’émaux ; là, les huitains légers comme plume, bruits de robe qui traîne, d’éventail qui s’ouvre, de lueur qui chante, de perle qui tombe, de viole qui s’apaise de sa dernière note donnée. Le doigté de Mallarmé est prodigieux de souplesse, d’effleurement et de force. O Wagner ! Dans ses poèmes, chaque vers n’a certes pas un sens entier et indépendant, et l’ensemble n’est point une juxtaposition d’émiettements et de détails : ce qui frappe, c’est le total lumineux et logique. Ses sonnets n’éclairent pas ; ils éclatent devant l’esprit ; ce sont des blocs fulgurants et ciselés (…) Ce qui s’impose toujours : le hautain : et, si je puis dire, la leçon qui se tire du poème.
Car le génie de Mallarmé est foncièrement philosophique ; il est nourri de forte moëlle ; il est bâti sur les spéculations et les transcendances. Dans la présente édition de ses œuvres, il a, ici et là, greffé une correction sur des strophes de début, en le seul but, croyons-nous, d’unifier les convictions fondamentales exprimées par son oeuvre. Le mot "Dieu" est supprimé et remplacé soit par une invocation à la Nature, soit par une prière poétique. A tel vers, c’est le Moi, qui règne à la place. L’ordre préside donc, l’ordre et la raison, une raison à la fois philosophique, esthétique et mathématique. L’unité la plus nette en résulte partout et aussi la méthode et voilà pourquoi Mallarmé est le plus grand génie classique qu’on ait encore en France (…) L’édition entière est réussie, originale, soignée, digne du premier poète actuel de France, qu’elle présente aux raffinés et aux délicats."(« Les Poésies de Stéphane Mallarmé. Quelques mots sur Mallarmé”, L’Art moderne, 30 octobre 1887, p. 346-347).
Pour la première fois, Mallarmé se mirait dans l'œil du lecteur au regard de ces grands feuillets où se (dé)lie son écriture. C'est le mot même qu'il emploie pour remercier Émile Verhaeren de son article louangeur dans une lettre du 10 novembre 1887 : "je n'ai pas osé le relire tout de suite pour que ne s'évaporât pas cette impression rare qu'à un Monsieur de s'être miré tout à fait lui-même" (Correspondance, III, Paris, Gallimard, 1969, p. 146).
On ne peut mieux mettre en abyme par un livre la disparition du sujet lyrique.
L. Carteret, Le Trésor du bibliophile, II, p. 96 66 -- M. Clouzot, Guide du bibliophile, p. 194


