Lettre autographe signée à René Berthier
APOLLINAIRE DEVENU FANTASSIN ÉCRIT À RENÉ BERTHIER ET AUX CAMARADES AVEC LESQUELS IL A IMPRIMÉ LA CASE D’ARMONS ET DONT IL EST MAINTENANT SÉPARÉ.
“LA GUERRE EST PLUS INTÉRESSANTE DANS L’INFANTERIE QUE DANS L’ARTILLERIE (...) MAIS QUELLE VIE DE PACHA CELLE D’ARTILLEUR”
4 pages in-12 (170 x 126mm), à l’encre brune
“Cher Monsieur Schnerb1, je vous maudissais en effet et ayant rencontré le tireur au cul Rouillon, je l’avais chargé de vous engueuler avec tous les honneurs dus à votre grade. Nous avons été très voisins en effet. J’ai été en permission en Algérie, soit 22 jours sans tirer une heure de plus que de droit, puis j’ai été encore en permission de 48h à Paris (la vertu est toujours récompensée). Au retour de permission, j’ai commandé la Compagnie pendant 15 jours et tout ça m’a bien dressé mais l’école de section, de compagnie, voire de bataillon, ne m’ont pas encore dévoilé tous leurs mystères. Je crois que nous irons de votre côté mais que sait-on ? Pour le moment repos, mais repos de fantassin, c’est-à-dire beaucoup de travail. Ai repris le massacre de ma pièce en passant un soir près de la batterie au bois des Perdreaux. Ai bien regretté ne pas vous avoir vu ce soir-là mais seulement Horb et l’adjudant Benoît2.
Il n’y a rien à faire pour moi dans l’A[rtillerie], car celui qui connaissait B[odard]. est mal avec lui maintenant. Je voudrais passer aux mitrailleuses mais pour l’instant suis toujours la Compagnie. Dîtes-moi comment vous ferez pour passer dans l’A[artillerie]. Les amis en ce moment songent à eux non à moi. Cependant la guerre est plus intéressante dans l’infanterie que dans l’artillerie. Comme intérêt, c’est certain, mais le danger en effet y est très très grand. Enfin, j’espère que tout ira bien. Mais quelle vie de Pacha celle de l’artilleur ! Vous n’imaginez pas à quel point vous êtes des pachas. Ainsi Bouquillon a la croix de guerre. Que sont devenus les principaux personnages de la batterie, l’ancien chef, Bodard3 et l’effroyable Eusèbe, qu’est devenu Coulon ?
Bonjour au chef de la 1ère pièce. J’ai oublié presque tous les noms et bonjour aussi à Charny, le secrétaire du chef d’escadron.
Rappelez-moi au souvenir de M. Costarramone et Matringe4.
Je vous embrasse. Écrivez vite. G. A.”
1. Sobriquet donné par Apollinaire à Berthier
2. Buraliste à Carcassonne.
3. Lucien Bodard, parisien, Maréchal des logis fourrier co-scribe de Case d’Armons avec Berthier
4. Sous-lieutenant d’artillerie à la 45e batterie
Les autres individus cités dans cette lettre n’ont pas encore été identifiés
PROVENANCE : archives de René Berthier (Paris, 3 juin 2009, lot 57)
Apollinaire a intégré l'infanterie depuis près de trois mois avec le grade de sous-lieutenant et constate que les conditions y sont nettement plus dures que dans l'artillerie. Son ambition était de devenir officier et d’obtenir la nationalité française. La condition nécessaire et suffisante pour acquérir les deux était de passer dans l’infanterie. Le poète fut blessé à la tête deux jours après l’obtention de la nationalité.
Victor Martin-Schmets, Apollinaire. Correspondance générale, 3, n° 1410


