Vendu
VERLAINE, Paul

Romances sans paroles

Sens, Maurice L’Hermitte, 1874

ENVOI STRICTEMENT CONTEMPORAIN, DE PAUL VERLAINE, ÉCRIT DEPUIS LA PRISON DE MONS, À SON ÉDITEUR HISTORIQUE, ALPHONSE LEMERRE.

SUPERBE EXEMPLAIRE BROCHÉ, TEL QUE PARU.

A COMPANION VOLUME TO UNE SAISON EN ENFER

ÉDITION ORIGINALE. Couverture originale, avec la mention « Paris Chez tous les libraires - 1874 »

In-12 (173 x 112mm)
ENVOI autographe signé :
                                                  À Alphonse Lemerre 
                                                  souvenir cordial 
                                                  P. Verlaine
TIRAGE unique à 300 exemplaires sur vélin teinté
BROCHÉ. Chemise, étui
PROVENANCE : Alphonse Lemerre (1838-1912 ; envoi ; chiffre autographe “AL” dans l’ange supérieur gauche de la couverture) -- Henry Bradley Martin (1906-1988 ; ex-libris ; Sotheby’s Monaco, 17 octobre 1989, lot 1292, FF22.000 sans les frais)

Deux livres parallèles

Romances sans paroles a pour corollaire Une saison en enfer dont il a le même format et presque le même nombre de page. L’un et l’autre furent écrits à la même époque, au cœur de l’aventure de Rimbaud et Verlaine, ce que rappelle d’emblée Olivier Bivort dans sa récente édition des Œuvres de Verlaine :

« La genèse et le développement de Romances sans paroles sont indissociables de la relation entre Verlaine et Rimbaud et de ses conséquences […] Il reste que les Romances sans paroles sont aussi le fruit d’une « saison » dans la vie de Verlaine, celle de sa séparation d’avec son épouse, de sa relation avec Rimbaud et de leurs pérégrinations en France, en Belgique et en Angleterre. Verlaine avait d’ailleurs prévu de dédier le recueil à son compagnon : « Je tiens beaucoup à la dédicace à Rimbaud. D’abord comme protestation, puis parce que ces vers ont été faits lui étant là et m’ayant poussé beaucoup à les faire, surtout comme témoignage de reconnaissance, pour le dévouement et l’affection qu’il m’a témoignés toujours et particulièrement quand j’ai failli mourir ». [Ce dernier événement se réfère aux quelques jours de l’hiver 1872 où Verlaine, malade et seul à Londres, appela Rimbaud qui vint le rejoindre].

Cette lettre à Edmond Lepelletier date du 19 mai 1873. Rimbaud, à cette époque exactement, informe Ernest Delahaye qu’il a composé quelques histoires pour un « livre païen ou livre nègre », titre primitif d’Une saison en enfer. Les deux ouvrages de Verlaine et Rimbaud sont donc parfaitement contemporains l’un de l’autre. Leur influence réciproque est évidente. Si la dédicace à Rimbaud ne sera finalement pas imprimée dans Romances sans paroles, le nom de Rimbaud sera déplacé en exergue avec un vers que lui attribue Verlaine (« Il pleut doucement sur la ville ») de l’Ariette III, soit en tête d’un des poèmes qui deviendra l’un des plus célèbres de Paul Verlaine : « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville ». Le terme même d’« ariettes » donné à la première section du livre vient de Rimbaud, comme le révèle une des rares lettres conservées de Verlaine à Rimbaud, datant de mars 1872. La genèse des Romances sans paroles remonte donc au moins à cette époque du printemps 1872. La forme légère des poèmes, empruntant aux chansons, aux « refrains niais, rythmes naïfs » (Alchimie du verbe) est commune aux deux poètes en cette année 1872 - bien qu’avec des visées différentes. Quand Rimbaud écrit :

                                        « Qu’il vienne, qu’il vienne,
                                         Le temps dont on s’éprenne »
                                       (Chanson de la plus haute tour)

Verlaine répond :

                                        « O triste, triste était mon âme
                                        À cause, à cause d’une femme »
                                        (ArietteVII)

Les deuxième et troisième sections de Romances sans paroles, « Paysages belges » et « Birds in the night » portent les traces de leur fuite commune en Belgique puis à Londres à partir de juillet 1872. Des noms de lieux et des dates sont mentionnés permettant de retracer leur parcours. La dernière et quatrième section du livre évoque leur séjour en Angleterre entre septembre 1872 et avril 1873, ne serait-ce que par les indications de lieux à la fin de certains poèmes et les titres en anglais de chacun d'entre eux. On lit à la fin du tout dernier poème du recueil, Beams : « Douvre-Ostende, à bord de La Princesse-de-Flandre, 4 avril 1873 ». Verlaine aurait donc achevé Romances sans paroles dès les premiers jours d’avril 1873 si on s’en tient à cette date. En mai, en tout cas, le manuscrit était remis à Lepelletier. Romances sans paroles n’a donc pas été écrit lors de son séjour en prison mais au temps libre de l’aventure avec Rimbaud. Son inventivité en fait le sommet de la poésie de Verlaine : « musique, nuance, indécision en étaient les principes fondateurs » (O. Bivort), bien avant qu'il écrive son célèbre Art poétique (« De la musique avant toute chose »), en mai 1874. 

Bien plus tard, Verlaine, dans Les Poètes maudits (1884), donnera une description de la poésie de Rimbaud de cette époque (printemps 1872), également valable pour la sienne propre :

« Rimbaud vira de bord et travailla (lui!) dans le naïf, le très et le trop simple, n’usant que d’assonances, de mots vagues, de phrases enfantines ou populaires. Il accomplit ainsi des prodiges de ténuité, de flou vrai, de charmant presque inappréciable à force d’être grêle et fluet ».

Une difficile impression

Verlaine remit le manuscrit de son livre à Edmond Lepelletier en mai 1873 :

« Le manuscrit complet des Romances sans paroles fut envoyé par Verlaine à Edmond Lepelletier depuis Jehonville le 19 mai 1873. C’est celui qui servit à l’impression du volume à Sens en mars 1874. Il portait une dédicace : « à Arthur Rimbaud P. V. Londres, mai 1873 », qui fut censurée par Lepelletier – Verlaine l’ayant laissé libre d’agir, tout en défendant son choix […] » (O. Bivort)

Le manuscrit est aujourd’hui partagé entre la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet et la collection Jean Bonna.

Les démarches auprès des éditeurs n’aboutirent pas. Verlaine et Rimbaud étaient alors « personæ non gratæ » dans le monde des Lettres. Une saison en enfer et Romances sans paroles ont encore ce point commun d’avoir tous deux été publiés non par des éditeurs de poésie mais par des imprimeurs marginaux, en retrait de la capitale, aux tendances communardes et n’ayant pas pour habitude de publier des livres mais des revues et journaux :

« Sollicités par Lepelletier, les Lachaud, Dentu, Lemerre, Lechevalier et autres éditeurs parisiens se défilèrent, en raison de « la sorte d’ostracisme dont Verlaine demeurait frappé » [Lepelletier], après sa fuite avec Rimbaud mais aussi de ses opinions. » (O. Bivort)

Les coups de feu de Bruxelles de juillet 1873 compliquèrent encore la tâche. Verlaine fut condamné à deux ans de prison. Il ne cessa cependant pas de presser Lepelletier de trouver un éditeur. Une lettre intitulée Prière à Lepelletier qu’il lui adresse durant l’été 1873 précise son projet : « Faire imprimer les Romances sans paroles, le plus tôt possible – 300 exempl. – format Fêtes galantes. Le même papier. Couverture légèrement saumon […] ». Surtout Verlaine donne le nom des premiers destinataires auxquels il souhaite adresser un exemplaire. Alphonse Lemerre, son éditeur historique – qui avait publié ses trois premiers recueils de poèmes en volume, et quelques-uns de ses poèmes dans la revue du Parnasse contemporain, est mentionné à trois reprises dans cette lettre. Verlaine précise l’envoi qu’il souhaite inscrire en tête de l’exemplaire de Lemerre  : « Alph. Lemerre souvenir cordial », - cette formule du souvenir cordial sera bien celle qui sera retenue.

Verlaine précise également que Lemerre a un rôle particulier dans la distribution de l’ouvrage puisqu’il souhaite que ses exemplaires avec envoi soient déposés à sa librairie pour être distribués aux différents amis : « tout ça chez Lemerre »… « Un fort dépôt chez Lemerre ».

Un envoi de prison

Edmond Lepelletier finit par trouver un imprimeur à Sens :

« La solution fut trouvée en octobre 1873 [date à laquelle, par coïncidence, Rimbaud récupéra ses quelques exemplaires d’Une saison en enfer] : replié à Sens (Yonne) avec la rédaction de son journal, Le Peuple souverain, Lepelletier chargea l’imprimeur local, Maurice L’Hermitte, de composer le petit volume. Le 24 novembre 1873, Verlaine reçut « le specimen du petit bouquin » et les premiers placards. L’impression fut achevée à la mi-mars 1874 et cinquante exemplaires furent envoyés à Verlaine, toujours emprisonné à Mons. Mis à part quelques coquilles « affligeantes » à la dernière page et « quelques virgules à déplacer ou à enlever », il se déclara « très reconnaissant des soins apportés » [lettre de Verlaine à Lepelletier du 24-28 novembre 1873 et du 27 mars 1874]. Vu les circonstances, le recueil passa complètement inaperçu, ou presque […] Verlaine envoya le détail des corrections à Delahaye, le 22 août 1875 » (O. Bivort)

Alphonse Lemerre figure parmi les premiers à recevoir l’ouvrage. Verlaine y inscrivit un envoi depuis la prison de Mons avant de le lui faire parvenir. La majorité des envois aujourd’hui connus sur les exemplaires de Romances sans paroles furent soit adressés à des destinataires mineurs soit écrits postérieurement par Verlaine, après sa sortie de prison. C’est par exemple le cas de l’exemplaire de Robert Caze (vendu €63.000 en 2010), en reliure japonisante mais dont l’envoi est tardif puisque Verlaine et lui ne se rencontrèrent qu’au début des années 1880. À titre de comparaison, l’exemplaire de Louis Forain, avec un envoi de Verlaine parfaitement contemporain de l’impression du livre, relié par Gruel, fut adjugé €21.000 en 2014.

BIBLIOGRAPHIE : 

 Verlaine, Œuvres complètes, éd. d’Olivier Bivort, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2025, vol. I, p. 1245 et suiv. -- Correspondance générale de Verlaine, t. I : 1857-1885, éd. établie par Michael Pakenham, Paris, 2005, pp. 346-348

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