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MALLARME, Stéphane

Sonnet allégorique de lui-même

[1868]

CHEF-D’ŒUVRE DE MALLARMÉ.

LE PLUS ANCIEN MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ, AUJOURD’HUI CONNU, DU SONNET EN “YX”.

SUPERBE RELIURE DE JEAN DE GONET EN BOIS EXOTIQUE

1 page sur 1 feuillet in-4 (268 x 216mm), à l’encre brune sur papier pelure

RELIURE SIGNÉE DE JEAN DE GONET, datée de 2010. Plats souples en pavage de bois de cocobolo, dos de veau fauve, doublure et gardes de nubuck
PROVENANCE : Henri Cazalis (1840-1909 ; Paris, 1935, lot 38)
RARETÉ : l’autre manuscrit aujourd’hui connu de ce poème, dans une version très tardive et très différente, appartient à l’ « ensemble 1887», c’est-à-dire le manuscrit des Poésie photolithographiées, aujourd’hui conservé dans une collection particulière

Petit manque de papier au coin supérieur droit, sans atteinte au texte, l’acidité de l’encre a très légèrement percé le papier au dixième vers

À la fin de l’année 1864, Stéphane Mallarmé (1842-1898) écrit à son ami Henri Cazalis : « Un poète doit être uniquement sur cette terre un poète, et moi je suis un cadavre une partie de ma vie ». Pour le malheureux professeur d'anglais, Tournon est « une étable ». Ici-bas, répète-t-il, a « une odeur de cuisine ».

Les premiers poèmes de Mallarmé prolongent l’héritage de Baudelaire. Le poète, prisonnier du spleen, déplore l’exil ici-bas : « fuir, là-bas fuir » (Brise marine). Mallarmé ne s’est pas encore singularisé par la découverte d’une voie nouvelle. L’héritage du romantisme, après Baudelaire, est à bout de souffle. Stéphane Mallarmé, dans les années 1860, se portraiture en agonisant, « hanté par [son] linceul » ou en sonneur de cloches en instance de se pendre tant il est fatigué de tirer pour rien sur la corde de l'Idéal. Il se désigne « mendieur d'azur », « bon pour l'aumône ou la vengeance », « héros excédé », « pitre châtié », « histrion », « mauvais Hamlet », « moribond sournois ». Tel apparaît le premier Mallarmé, avant Mallarmé.

Les années 1866-1867 marquent l’apogée de cette crise et le début de sa résolution. La prise de conscience du Néant, lors de son séjour cannois, en mars 1866, chez son ami Eugène Lefébure, confronte Mallarmé à une impossibilité radicale d’écrire. Mallarmé ne parvient pas à achever la rédaction d’Hérodiade (1864-1867) qui le laisse épuisé. « Je chanterai en désespéré » écrit-il à Henri Cazalis le 28 avril 1866. 

Le Sonnet allégorique de lui-même, couramment appelé sonnet en “yx”, marque un tournant. Le 15 juillet 1868, Eugène Lefébure informe Mallarmé qu’Alphonse Lemerre souhaite publier un recueil de sonnets illustrés d’eaux-fortes : « Si vous aviez quelque sonnet en réserve »… Trois jours plus tard, le 18 juillet 1868, Mallarmé adresse le manuscrit du Sonnet allégorique de lui-même à Henri Cazalis, accompagné d’une lettre (aujourd’hui conservée à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet), pour qu’il l’apporte à Lemerre :

« j’arrive au sonnet. Merci d’avoir songé à moi (…) J’extrais ce sonnet, auquel j’avais une fois songé cet été, d’une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s’il en a un, (mais je me consolerais du contraire grâce à la dose de poësie qu’il renferme, ce me semble) est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. C’est confesser qu’il est peu « plastique », comme tu me le demandes, mais au moins est-il aussi « blanc et noir » que possible, et il me semble se prêter à une eau-forte pleine de Rêve et de Vide […] J’ai pris ce sujet d’un sonnet nul et se réfléchissant de toutes les façons »

Le sonnet ne parvint pas à l’éditeur. Cazalis écrivit à Mallarmé : « Je n’ai pas porté ton sonnet à Lemerre. Samedi, quand je suis arrivé avec un sonnet fort beau de Lefébure, Lemerre m’a répondu que Burty, l’impresario de cette sotte affaire, avait maintenant plus de sonnets que d’aquafortistes, et n’en accepterait plus, fût-il un sonnet de Dieu lui-même ». 

Bertrand Marchal souligne qu’ « il est probable que cette réponse ait été une façon diplomatique de refuser un sonnet aussi incompréhensible (et peu facile à illustrer !). Le recueil Sonnets et eaux-fortes, parut donc sans les sonnets de Mallarmé et Lefébure. Celui de Mallarmé ne devait paraître, entièrement récrit, qu’en 1887 [dans l’édition des Poésies photolithographiées] » (Corr., p. 311 n.7)

Avec ce sonnet, Mallarmé aborde donc une nouvelle pensée et une nouvelle esthétique. Son écriture rompt avec la description au profit de la suggestion. La tâche du poète sera de recréer un espace infini à l’intérieur même du poème. Le sens du poème n’existera plus qu’enclos en lui-même, dans un réseau de sonorités, de miroitements, d’évocations, de rythmes. C’est ce que Mallarmé entend par la formule : « j’ai pris ce sujet d’un sonnet nul et se réfléchissant de toutes les façons […] représentant comme il le peut l’Univers ». Mallarmé tisse un poème autour d’un centre absent dont les rimes en « x » symbolisent la toile. Le sens sera pris dans ce réseau de signes. Cette révolution - mise en vers pour la première fois avec ce sonnet - trouvera des ramifications lointaines jusqu’au XXe siècle, autant dans l’œuvre de Marcel Duchamp que dans le structuralisme de Roland Barthes. L’intransitivité de l’écriture passera pour la marque même de la littérarité. Le texte littéraire aura cette propriété d’être autotélique, c’est-à-dire de restreindre son pouvoir de référence à la seule désignation de sa propre écriture :

« ce sonnet est devenu pour la postérité, grâce au titre même de sa version initiale [cet autographe-ci], l’emblème de la poésie mallarméenne et le lieu privilégié de sa mise en abyme » (Bertrand Marchal, Œuvres complètes, I, p. 1189)


Le Sonnet allégorique de lui-même constitue donc le plus mallarméen des poèmes que Mallarmé ait jamais composé. Mallarmé perturbe la syntaxe traditionnelle. Il use systématiquement d'inversions, de rejets, et de phrases nominales. Surtout, le choix des rimes lui-même est extrêmement inventif et original dans ce sonnet. Tout le sonnet est entièrement construit sur deux rimes seulement (on peut douter qu’il existe d’autres exemples de cette prouesse dans la littérature française), en «yx » et en « or », grâce à une alternance entre rimes masculines et rimes féminines qui leur permet de se maintenir dans le passage des quatrains aux tercets : « yx » (rime masculine) dans les quatrains deviendra « ixe » (rime féminine) dans les tercets, et « ore » (rime féminine) dans les quatrains deviendra « or » (rime masculine) dans les tercets.

BIBLIOGRAPHIE : 

Stéphane Mallarmé, Œuvres complètes, [Paris], Gallimard, 1998, coll. “Bibliothèque de la Pléiade”, éd. Bertrand Marchal, t. I, p. 1189 ; ibid. pour la comparaison des deux versions du sonnet : p. 131 (cette version-ci, de 1868) et p. 98 (version des Poésies, 1887) -- Stéphane Mallarmé, Correspondance. 1854-1898, Paris, Gallimard, 2019, éd. B. Marchal, n° 170

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