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Quatorze lettres à Catherine de Vertus
“LA GRÂCE DE BIEN MOURIR EST LA PLUS IMPORTANTE DE TOUTES”.
“L’ÉTERNITÉ TOUTE SEULE DOIT FAIRE VOTRE OCCUPATION ET SI ELLE N’EST PAS TOUJOURS PRÉSENTE À VOTRE ESPRIT, IL FAUT QUE VOTRE CŒUR NE LA PERDE JAMAIS.”
LETTRES INÉDITES DE L’ABBÉ DE RANCÉ À MADEMOISELLE DE VERTUS.
PASSIONNANTE CORRESPONDANCE, D’UN STYLE ADMIRABLE, DANS LAQUELLE LE GRAND ABBÉ DE LA TRAPPE PRODIGUE DES CONSEILS DE DIRECTION DE CONSCIENCE, FACE À LA MALADIE DE CATHERINE DE VERTUS L’ACCOMPAGNANT JUSQU’À SA MORT.
LE COMPLÉMENT RÉEL, NÉCESSAIRE À TOUT EXEMPLAIRE DE LA VIE DE RANCÉ.
ANCIENNE COLLECTION DE BERNARD MALLE
14 lettres de l’abbé de Rancé, dictées à son secrétaire, dont 10 signées. 38 pp., encre brune, formats divers. Montées dans un cahier comportant au premier feuillet un petit texte de présentation d’une main du début du XVIIIe siècle
1. Lettre non signée. [??] novembre 1682, 3 pp. in-12, suscription manuscrite “Pour Mademoiselle de Vertu”, restes de cachet de cire rouge
“La joie qu’on a Mad.lle quand on apprend de vos nouvelles, est toujours mêlée. On voit la continuation, ou plutôt l’augmentation de vos souffrances, & votre résignation tout ensemble aux volontés de Dieu. S’il continue de vous exercer, vous ne vous lassez point de souffrir, & votre patience se soutient toujours parmi tous les maux différents dont elle est attaquée. C’est à dire que Dieu vous regarde incessamment dans sa compassion, car sans cela, il y a longtemps que votre constance aurait cédé à cette suite d’infirmités et de douleurs, qui ne font que se multiplier avec vos jours. Votre foi se fortifie au lieu de s’affaiblir, et ce soin que Dieu a pris de votre personne depuis qu’il a appesanti sur elle le bras de la justice et de la miséricorde, vous doit être une assurance de la protection qu’il vous réserve pour l’avenir, et comme c’est la persévérance toute seule qui doit être couronnée, ne doutez point Mdlle, qu’il ne vous la donne. Jésus-Christ a trop d’intérêt de consommer en vous l’œuvre qu’il y a commencée pour ne vous pas l’accorder. Pour cela, toutes les grâces qui vous sont nécessaires, c’est ce que nous lui demandons tous les jours de nôtre vie. Je vous supplie très-humblement de n’en point douter.
Le jeune homme auquel vous prenez intérêt continue dans sa vocation, il se porte au bien, il a de l’espoir et de la docilité, de l’ouverture de cœur, et de l’amour pour la pénitence. Le tempérament en est faible. Cependant jusqu’ici il soutient ce qui s’y pratique de pénitence et d’austérité, et même avec joie. Il faut attendre le reste de la bonté de Dieu qui est le maître comme vous savez, des dispositions naturelles, et qui donne la force à ceux qui n’en ont point. Je n’ai rien à ajouter à ce billet, si ce n’est pour vous assurer que qui que ce soit au monde ne prend plus de part que je fais dans tout ce qui vous regarde, que rien n’égale la reconnaissance que j’ai de toutes vos bontés non plus que le respect avec lequel je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur. Mr l’Ermite pourra vous dire des nouvelles de son frère, il l’a entretenu, et a vu ses sentiments.”
2.Lettre signée. 22 [août ?] 1683, 2 pp. in-12. Petit trou central avec légère atteinte au texte, lettre débrochée
“J’ai beaucoup de déplaisir Mademoiselle que le jeune homme que vous aviez eu la bonté de nous adresser, soit obligé de s’en retourner. Sa santé seule étant un obstacle à l’exécution de son dessein. J’aurais souhaité par toutes sortes de raisons qu’il eût pu persévérer. Car outre la charité générale qui veut que nous tendions la main à ceux qui ont besoin de ce secours et qui nous le demandent, l’endroit d’où il nous venait, et l’honneur que vous nous aviez fait de nous en écrire lui donnait auprès de nous une recommandation toute particulière, et je vous puis assurer que c’est avec regret que nous le voyons partir. Je vous supplie de vouloir bien le témoigner à Madame de Lesdig[uière]. Faites-moi aussi la justice de croire que j’aurai toujours une extrême considération pour tout ce qui me viendra de votre part et que je suis avec tout le respect que je vous dois votre très-humble et très-obéissant serviteur, F[rère] Armand de Rancé de la Trappe.”
3.Lettre signée. 22 mars 1685, 3 pp. ½ in-8
“Je vois bien Mademoiselle que vous avez été solitaire pendant tout ce carême autant que vous l’avez pu, et vous avez beaucoup de raison de rendre votre solitude exacte, car plus vous vous refuserez aux créatures comme nous l’avons déjà dit, plus vous vous donnerez à Dieu ; et cette conduite vous produira de si grands avantages, que vous trouverez que Dieu vous a fait une grâce toute particulière de vous l’avoir inspirée. Il faut cependant que vous contiez que quelque soin que vous puissiez prendre, pour éloigner les occasions de vous distraire de votre dessein, vous aurez toujours sujet de vous faire quelque reproche, car Dieu ne permet pas d’ordinaire que l’on remplisse toutes ses résolutions, la vôtre en cela doit avoir des règles et mesures, et il ne faut pas qu’il y ait de l’excès dans votre silence, ni que vous le portiez trop loin.
Pour que vos journées soient pleines d’occupations, vous ne tomberez jamais dans l’ennui, c’est un effet du vide et de l’inutilité de la vie. Surtout que l’appréhension de vous ennuyer ne vous donne nulle inquiétude, car il vous servirait de peu de n’avoir pas la peine des personnes qui s’ennuient, si vous aviez celle que cause l’appréhension de s’ennuyer. N’ayez aussi aucun scrupule de vous occuper pour éviter l’ennui, car comme l’ennui est un mal, c’est un bien de le prévenir et d’empêcher qu’il n’arrive. Il est vrai que ce serait un véritable moyen pour réparer les pertes que nous a pu causer l’amour des amusements et des divertissements du monde, si cet ennui se réduisait seulement à une simple tristesse. Mais quand on considère qu’il peut y avoir des inconvénients et des suites fâcheuses, qui jettent souvent dans l’abattement, dans le dégoût de l’état dans lequel on est, et quelque fois dans des tentations si pressentes que l’on est contraint de chercher malgré soi des remèdes extraordinaires, contraires à la piété dont on fait profession. Et à toutes les vues et à tous les plans que l’on s’est formez pour son salut, on ne saurait faire trop de diligence pour s’en délivrer, et je suis persuadé que c’est une disposition que Dieu veut que vous regardiez comme un piège très dangereux.
Ne vous inquiétez point des lettres que vous avez écrites à X. C’est une charité de l’avoir fait, et un bonheur d’avoir pu contribuer à dissiper une affaire si scandaleuse. Le public ne l’aurait jamais pardonné. Il serait à souhaiter que M. [Hecquet ?] eût changé de sentiment, mais sa volonté sur cela est si déclarée, que Dieu seul peut en arrêter l’exécution, et on est d’autant plus à plaindre qu’on ne le connaît pas. C’est une aventure qui assurément fait un tort irréparable à la piété, tout ce qu’on peut faire est de recommander la chose à notre Seigneur qui la permet par des raisons qui ne sont pas connues. Je ne vois pas pourquoi vous gênez votre conscience sans aucun fondement. Il y a des temps infinis que vous n’avez point de santé, on s’étonne même que vous puissiez vivre aux incommodités et aux maladies qui vous persécutent depuis tant d’années. Vous n’êtes point capable de savoir en cela ce qui vous convient, et il faut par nécessité que vous vous en rapportiez à quelqu’un. Et je ne puis vous donner d’autre conseil que celui de prendre l’avis de Mr. H[ecquet], de le suivre, et de vous tenir en repos.
Le café est un soulagement si commun que vous pouvez en user sans façon. En un mot comme votre peu de santé met des limites à votre pénitence extérieure, n’en mettez point à celle de votre cœur, je veux dire à vos désirs. Voulez d’une volonté sincère tout ce que vous ne faites point, et dites souvent à Dieu que si vos œuvres sont petites, vos intentions sont grandes. Le principal est qu’il entend le langage du cœur, et que c’est à cela qu’il a attaché votre sanctification. J’espère que nonobstant toutes les langueurs où vous êtes, votre course ira plus loin que vous ne le croyez : Dieu qui contre toutes les apparences vous a conservée jusqu’ici, continuera de le faire. Vous devez néanmoins vous tenir toujours preste à lui remettre entre les mains, un dépôt qu’il a mis dans les vôtres que pour peu de moments, et qu’il vous redemandera quand il lui plaira sans que vous puissiez y trouver à redire. Les gens du monde sont toujours surpris, mais pour ceux qui n’en sont plus il faut qu’ils vivent dans une attente continuelle, et qu’ils soient incessamment préparez à lui ouvrir la porte aussi fort qu’ils s’aperçoivent qu’il y frappe. Nous lui recommanderons Mademoiselle tout ce qui vous regarde avec tout le soin que nous pouvons. Je vous supplie très-humblement de n’en point douter. F. A. R. Tr. [Frère Armand de Rancé de la Trappe]
Il n’est point juste que vous vous donniez la peine de m’envoyer les deux derniers livres de Mr. de Sacy, c’est assez que je sache qu’ils sont imprimés. Pour les lettres, il n’y a qu’à les envoyer à la poste et mettre dessus à l’abbé de la Trappe à Mortagne au Perche. Je ne manque point de brûler vos lettres.
Si par hasard vous aviez quelque chose à m’envoyer, que la poste ne peut pas porter, il n’y aurait qu’à le faire porter chez le sieur Maquet libraire, avec une enveloppe pour moi.”
4.Lettre non signée. 21 octobre 1685, 1 p. ½ in-12, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle De Vertu”
“J’ai toujours différé Mademoiselle de vous remercier du premier tome des vies de saints qu’on nous a envoyé de votre part à le faire, en répondant à la lettre que vous me mandiez que vous m’écrieriez par Made de St. L. Mais comme nous ne l’avons point encore eue, je ne puis être davantage sans vous dire que nous lisons l’ouvrage dans notre réfectoire avec édification : les choses y sont traitées avec beaucoup de netteté et sans confusion : il a pris soin sans doute de n’y rien mettre qui ne fût inconstant.
Je vous ai d’extrêmes obligations des marques que vous nous donnez de l’honneur de votre souvenir, et je vous supplie très-humblement de croire qu’on ne peut avoir pour votre personne plus de respect et plus de considération que j’en ai.”
5.Lettre signée. 30 novembre 1685, 2 pp. in-8, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle De Vertu”, restes de cachet de cire noire
“Le billet que vous me fîtes l’honneur de m’écrire Mademoiselle, nous remplit de crainte et de douleur & ce que nous pûmes faire par rapport à l’état auquel vous nous mandiez que vous étiez, fut de mander à nôtre Seigneur tout ensemble et votre conservation et votre salut : véritablement on [?] bientôt [?], & Madame de Lesdiguières nous écrivit que vous étiez hors de danger, nous en avons loué Dieu et nous espérons qu’il vous laissera encore ici-bas pour l’édification que vous y donnez, comme pour la consolation des personnes qui vous honorent. Dieu a frappé à la porte, et quoi que sans doute vous fussiez toute prête et toute préparée à lui ouvrir, il n’a pas laissé de passer outre, se contentant de vous dire et de vous avertir de vous tenir toujours sur vos gardes. Comme ceux qui pensent & uniquement à l’Éternité font ce qu’ils peuvent pour profiter de toutes les circonstances de la conduite que Dieu tient sur eux, je m’assure aussi Mademoiselle que vous ferez un saint usage de celle-ci, et qu’elle vous y servira à augmenter votre exactitude et votre vigilance, et à vous rendre encore plus dégagée que vous ne l’étiez pas de tout ce qui ne saurait vous être d’aucune utilité ni d’aucun secours, dans ce moment auquel il n’y a que nos œuvres, nos actions, et nôtre fidélité qui nous suivent et qui nous accompagnent. L’incertitude avec laquelle nous vivons nous doit tenir dans une suspension continuelle entre la vie et la mort, et quand notre foi est vive, elle nous rapproche de si près ce dernier événement, que nous sommes bien éloignés de nous attacher et de mettre notre cœur à ce que nous voyons qui peut nous être ravi dans tous les instants. Je souhaite Madlle que Dieu prolonge toujours, et qu’il le remplisse de bénédictions et de grâces, jusqu’à ce qu’ils arrivent à cette plénitude qui doit faire la consommation de son œuvre comme du vôtre, et que vos mains le trouvent pleines de ces véritables richesses qui subsistent éternellement, et qui ne se peuvent corrompre. Je n’ai pas besoin de vous dire combien est grand l’intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde. [Signature].”
6.Lettre non signée. 21 [février ?] 1686, 2 pp. ½ in-12, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle de V.”, restes de cachet de cire noire
“J’étais plus en peine que je ne vous le puis dire Mademoiselle de n’avoir point de vos nouvelles, et j’étais près de vous écrire quand j’ai reçu votre lettre. J’y vois la continuation de vos maux & tout ensemble, de votre patience et de vôtre soumission aux volontés de Dieu. Vous êtes persuadée et vous avez raison, qu’il ne vous afflige que par une conduite de miséricorde, je veux dire, pour regarder les choses passées par l’état présent où il vous met, et pour vous rendre digne de lui avant qu’il a résolu de toute éternité de rompre les portes de votre prison, pour vous donner la liberté après laquelle vous soupirez depuis si longtemps. Dites-lui comme son Prophète, Seigneur, tirez mon âme du lieu de la captivité afin que je loue à jamais votre st. nom. Vos saints attendent que vous me rendiez participante de leur gloire (ps. 41. v: 10).
Ce vous doit être une grande consolation de ce que Dieu ne se lasse point de vous soutenir & vous ne pouvez douter par la protection qu’il vous a donnée jusqu’ici qu’il ne vous professe dans la suite de tout ce qui pouvait ébranler votre confiance. Le propre des maladies, quand elles sont longues et accompagnées de toutes les circonstances qui se trouvent dans la vôtre, est de causer des abattements et des ennuis qui éteignent toute la vivacité de l’Esprit et du Cœur. Cependant je vois que Dieu vous met au dessus de vos peines, et je suis bien trompé si la vivacité de votre foi, ne vous rend supérieure à vos langueurs.
Remerciez Dieu Madlle de ce que pendant qu’il ravit tant de gens par des morts subites et imprévues, et qu’il leur refuse des moments, il prolonge vos jours contre toutes sortes d’apparences et vous donne les grâces dont vous avez besoin pour en faire un saint usage. Nous ne manquerons point de luy recommander votre personne comme nous avons accoutumé de le faire, et de lui demander qu’il vous rende fidèle et constante. Jusqu’au dernier soupir faites-moi l’honneur que qui que ce soit au monde, ne prend plus d’intérêt que moi à ce qui vous regarde, et qu’on ne peut rien ajouter au respect que j’ai pour vous.
Vous faites bien de garder les mesures que vous me mandez pour faire dire la messe dans votre chambre.”
7.Lettre signée. 4 avril 1686, 2 pp. ½ in-8, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle de Vertu”, restes de cachet de cire noire
“Nous avons pris toute la part possible à l’état auquel nous avons su que vous aviez été, Mademoiselle, quoique nous ne vous l’avions point écrit ; et nous n’avons point manqué de recommander à notre Seigneur et avec un soin tout particulier, et votre personne, et tout ce qui vous regarde, soit pour l’Éternité, soit pour le temps.
Je m’assure Mademoiselle que vous aurez reçu la visite que Dieu vous a rendue, comme un effet tout ensemble de la justice et de la bonté. Pour punir les égarements de votre vie du monde & pour vous y rendre digne des miséricordes qu’il vous a préparées, c’en est une que vous ne sauriez assez ressentir de ce qu’il vous donne. Les temps nécessaires pour y penser au lieu de ces surprises si terribles qui ne laissent pas un moment pour faire réflexion, sur ce que l’on va trouver, et sur ce que l’on quitte. Je ne doute point que vous n’ayez eu sur lui et sur l’autre toutes les vues que vous devez avoir, et que vous n’ayez fait un véritable usage et ménagé tous les moyens que Dieu vous a donnez pour être éternellement heureuse.
Vous dites que vous appréhendez la mort. Jésus-Christ en a eu de la crainte, et l’a témoignée pour la consolation de ceux qui se trouveraient dans une pareille disposition. Mais si en cela vous l’avez initié, il faut aussi que vous l’imitiez dans ce rassurement qu’il fit paraître, dans cet abandonnement en la main de son père, et dans l’acceptation du Calice qui luy fut présenté. Toutes les marques que vous avez reçues de la protection de Dieu son si grandes et en si grand nombre, que vous ne pouvez avoir de motif ni de considération plus pressante pour prendre une confiance entière dans sa compassion. Ce sera par ce sentiment-là plus que par aucun autre que vous la mériterez, & soit qu’il vous rende la santé, soit qu’il abrège vos jours, soit qu’il vous conserve encore la vie pour prolonger vos souffrances. Dites-lui du fond de votre cœur qu’il est le maître, que vous adorez toutes ses conduites, et que vous ne voulez avoir de volonté que pour la lui sacrifier, et la soumettre à la sienne. Dites-vous à vous-même qu’il est fidèle dans ses paroles, et qu’ayant dit tant de fois et d’une manière si positive, que l’attente de ceux qui espéraient en Lui ne serait point confondue, vous mettez votre repos dans l’accomplissement de ses promesses. Selon ces paroles de Prophète : je demeurerai dans le repos et dans la paix comme dans un grand sommeil doux et tranquille parce que vous m’avez établi Seigneur dans une espérance ferme et constante.
Nous continuerons de prier Dieu qu’il vous donne toute la protection qui vous est nécessaire dans la situation présente où vous êtes, qu’il dissipe jusqu’aux moindres nuages qui pourraient vous donner de la peine, et qu’il ne permette pas que rien vous tire ni de son ordre ni de sa main. [Signature].”
8.Lettre signée. 20 mai 1686, 2 pp. in-8
“Je vois Mademoiselle par une dernière lettre que vous êtes entre la vie et la mort, et véritablement si vous prenez cette incertitude comme Dieu le veut et comme vous le devez, il n’y a point d’état par où vous puissiez lui plaire davantage ni vous rendre plus digne de la protection qui vous est si nécessaire, soit que son dessein soit de vous retirer du monde ou de vous y laisser encore pour achever votre course et votre pénitence. Adorez et soumettez-vous à ses volontés, quelles qu’elles puissent être, elles sont pleines de justice et de miséricorde. Et par conséquent vous devez les aimer, et regarder la main qui vous frappe comme celle qui vous doit couronner. Pensez, quoi qu’il vous arrive, que votre personne lui est chère, et pouvez-vous en douter après toutes les marques qu’il vous en a données. Surtout prenez garde Mademoiselle que ce que vous pouvez avoir de sentiment et de regret de votre vie passée, cède à votre confiance. Ce sera elle qui vous ouvrira les portes du Royaume de Jésus-Christ. C’est à Dieu seul à vous parler dans la situation où vous êtes, et aux hommes à se taire. Nous continuerons de lui recommander tous vos besoins avec toute l’application qui nous sera possible.
Croyez, je vous en conjure Mademoiselle, qu’on ne peut pas vous honorer plus que je fais. Je n’ai point encore vu Mde de St L. depuis qu’elle est de retour de Normandie, je ne sais pas même si je la verrai, et au cas que je la voie je ferai ce que vous désirez. [Signature].
Je vous rends mille grâces du livre que vous avez eu la bonté de m’envoyer.”
9.Lettre signée. 21 septembre 1686, 3 pp. ¼ in-8
“Si on n’a pas la joie Mademoiselle d’espérer véritable guérison des maux qui vous exercent depuis si longtemps, au moins on a la consolation de savoir que vous êtes parfaitement soumise aux volontés de Dieu, et que vous attendez dans une parfaite résignation ce qu’il lui plaira d’ordonner de tout ce qui vous regarde. C’est une disposition que vous tenez de la pure bonté, et l’unique moyen de la conserver, c’est d’en avoir le souvenir présent, et d’empêcher autant qu’il vous sera possible que rien ne le dissipe. Il faut que vous vous considériez souvent dans l’extrémité où vous vous êtes vue, et que vous preniez garde de ne vous pas réaccoutumer à la vie, je veux dire à l’aimer et à en désirer la continuation, de crainte que quand il plaira à Dieu de vous appeler, il ne vous fallût faire de nouveaux efforts, et prendre de nouvelles résolutions, les premières se trouvant effacées.
La grâce de bien mourir est la plus importante de toutes, parce que c’est elle qui décide, et que quand on l’a une fois reçue de Dieu, il n’y a point de soin qu’on ne doive avoir pour éviter tout ce qui peut ou nous l’ôter ou l’affaiblir.
Je ne puis comprendre Mademoiselle ce que veulent dire ceux qui trouvent une retraite trop serrée, et qui combattent sur cela vos sentiments, toutes les raisons sont pour vous soit que vous regardiez votre santé (car Dieu veut bien que vous ne la négligiez pas, et que vous usiez des moyens qu’il vous présente pour prolonger votre sacrifice) soit que vous regardiez votre salut, et dans la vérité il n’y a rien qui vous soit plus contraire que les conversations pour peu qu’elles soient ou fréquentes ou de durée, de quelque nature ou de quelque qualité qu’elles puissent être. On y dit toujours des choses qu’on ne devrait point dire et dont il faut se repentir, et quand on s’examinera de près au sortir de ces sortes d’entretiens, on aura toujours matière de se reprocher des défauts ou des excès. Vous connaissez parfaitement l’esprit et le cœur humain, et vous en voyez plus sur cela que je ne pouvais vous en écrire. Laissez dire le monde, faites ce qui vous est de meilleur, et ce qui vous doit rendre plus agréable aux yeux de celui auquel vous devez uniquement plaire, et particulièrement dans la circonstance où vous vous trouvez.
Les moments sont incertains qu’il n’y en a point où vous ne devriez être toute préparée, et il n’y a rien ce me semble par où Dieu puisse vous témoigner davantage ce qu’il veut de vous, que par la facilité qu’il vous donne à vous passer de ces sortes de communications. Les hommes s’imaginent que ce sont des secours et des assistances dont on a besoin, cependant ils se trompent puisqu’elles nuisent beaucoup plus qu’elles ne servent.
Expliquez-vous nettement Mademoiselle et dites comme saint Paul, que personne ne m’importune, répare les marques de Jésus-Christ imprimées dans mon corps. Ces caractères sont une maladie, c’est l’affliction de laquelle Dieu vous a frappée par une conduite de justice et de miséricorde tout ensemble. Ne rougissez point de l’Évangile de Jésus-Christ, il est bon que le monde sache que vous avez de meilleures occupations que celle de l’écouter et de l’entendre.
Quelque peu de goût que vous sentiez dans vos exercices, ne laissez pas de les faire autant que votre santé vous le permettra. Dieu en veut être importuné, c’est la persévérance qui obtient, particulièrement quand elle est si pénible qu’il semble que c’est à nos dépens que nous le servons. Il est difficile qu’une continuité de souffrances aussi longue, vous laisse toute la liberté d’esprit que vous voudriez avoir. Mais Dieu est plein de bonté, il voit, et il vous comptera le déplaisir que vous avez de n’être pas aussi ardente que vous souhaiteriez de l’être, et croyez par une confiance sincère qu’il acceptera ce que vous lui donnerez.
Ce que vous devez faire davantage en l’état où vous êtes, est de fermer votre cœur à toutes sortez de tentations et de troubles, c’est dans votre espérance que vous devez trouver votre force et votre repos. Nous continuerons de prier Dieu qu’il vous soutienne et qu’il vous donne avec abondance toutes les bénédictions qui vous sont nécessaire, et par-dessus tout une parfaite conformité à toutes ses volontés. Faites-moi la grâce de croire qu’on ne peut vous honorer ni être plus à vous que j’y suis. [Signature].”
10.Lettre signée. 30 décembre 1686, 2 pp. ½ in-8, restes de cachet de cire noire. Une partie déchirée, il manque sans doute un post-scriptum
“J’ai bien de la joie Mademoiselle d’apprendre que le livre que l’on vous a envoyé vous a plus. Tous les sentiments & les maximes en sont très-chrétiennes et très-pures, & cependant très-simples ; il faut avoir beaucoup de simplicité (qui est une vertu très-grande, très-élevée et très-rare) pour les pouvoir goûter.
Je ne pense pas que vous deviez vous faire aucun scrupule des secours et des soulagements que vous vous êtes accordés dans l’état où vous avez été depuis le commencement de votre maladie, Dieu n’a pas voulu que vous en ayez abandonné le soin ; et la situation dans laquelle vous êtes encore, fait assez voir quelle en a été l’extrémité et la grandeur. Le sacrifice que Dieu a demandé de vous, est celui des inquiétudes et des impatiences, desquelles une personne d’une piété et d’une foi moindre que la vôtre, ne se serait pas défendue : comme c’est Dieu qui vous a soutenue jusqu’à présent, vous ne devez point douter qu’il vous confesse la grâce qu’il vous a faite, et que dans ce moment (que vous envisagez à ce que vous dites avec tant de crainte) vous ne trouviez dans sa bonté toute la force et toute la protection qui vous est nécessaire. Comme il ne vous arrivera pas de resserrer votre cœur à son égard, vous devez croire qu’il ne resserrera pas le sien, et que vous rencontrerez en lui toute la tendresse d’un véritable père : pensez Madem.lle que c’est votre confiance qui vous le doit conserver, et qu’il n’y a rien par où vous puissiez lui plaire davantage que par la fermeté de vos espérances. Je ne vois pas qu’il y ait rien qui puisse vous empêcher d’approcher des saints mystères aussi souvent que vous le faites ; vos souffrances, et la séparation du monde dans laquelle vous vivez, sont des préparations véritables.
Vous n’avez pu vous tromper en vous ménageant une retraite exacte, et sans réserve pour tout le monde. En vérité il est bien difficile de ne point excéder dans les conversations que l’on a avec les hommes, & il échappe toujours quelque chose, dans les plus innocents qui mérite que l’on s’en repente, et qu’on s’en afflige. Pourquoi donc s’y exposer quand on n’y est engagé par aucune nécessité, et donner à des raisons de bienséance ce qui nous coûte si cher ? Les vues que vous avez doivent vous détacher de tout ce qui passe, l’Éternité toute seule doit faire votre occupation & si elle n’est pas toujours présente à votre esprit, il faut que votre cœur ne la perde jamais.
Nous ne manquerons point Mad.lle de demander à notre Seigneur qu’il ne cesse point de vous regarder dans sa miséricorde, qu’il vous en fasse sentir tous les effets qui peuvent contribuer à votre consolation, et à vous rendre plus parfaitement unie à toutes ses volontés. Je suis avec trop de sentiment et de respect pour vous le pouvoir exprimer, votre très-humble et très-obéissant serviteur. [Signature].”
11.Lettre signée. 2 mars 1687, 3 pp. in-12, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle De Vertu”, restes de cachet de cire noire
“On ne peut être plus touché que je le suis Mademoiselle, de la perte que vous avez faite du pauvre M. H. Je connais trop toutes les qualités que Dieu lui avait données pour ignorer l’utilité que vous en pouviez tirer. Il était bon pour les âmes comme pour les corps, ce qui est une chose si rare dans les personnes de la profession, qu’on ne sauroit assez l’estimer.
Dieu vous visite en bien des manières Mad.lle, mais ce qui doit faire votre consolation, & celle des gens qui savent l’état où vous êtes, et qui y prennent part, c’est de savoir en même temps que Dieu nous afflige par une conduite de miséricorde lorsque nous portons avec patience les maux qu’il lui plaît de nous envoyer. La résignation, avec laquelle nous avons appris que vous les avez vues jusqu’à présent, a été si entière, qu’il y a tout sujet d’espérer que Dieu qui vous a soutenue, et qui vous soutient encore, ne vous retirera pas sa main après vous l’avoir tendue, et je ne doute point qu’en multipliant les coups dont il vous frappe, il ne vous multiplie ses grâces. Vous voyez si clair Mad.lle sur la conduite que Dieu tient à votre égard que vous n’avez pas besoin de nouvelles lumières, vous y trouvez sa justice, vous y trouvez sa bonté. Il vous paraît en qualité de Juge, il vous paraît comme un père charitable, et je suis persuadé que la clémence dans le sentiment de votre cœur, l’emporte de beaucoup sur la rigueur et sur la sévérité. Vous ne vous lassez point Mademoiselle, de baiser la main qui s’appesantit sur vous, c’est le moyen ou de la rendre plus douce, ou de la ressentir plus digne. Et la plus grande bénédiction que Dieu puisse répandre dans une âme qu’il exerce et qu’il fait souffrir, est celle d’aimer ou de désirer au moins, d’aimer les souffrances. Il n’y a point de jour Mlle que nous ne vous recommandions à notre Seigneur, autant que nous le pouvons. Vous jugez bien que nous continuerons de le faire avec d’autant plus d’applications que je vois bien que vos infirmités augmentent tous les jours. Il n’est pas nécessaire de vous dire que je regarde cela pour moi comme un devoir indispensable. Je suis avec tout le respect possible votre très-humble et très-obéissant serviteur. [Signature].
Nous avons prié pour le pauvre défunt et nous continuerons de le faire. J’y suis bien obligé, par toutes les marques qu’il m’a données de son amitié.”
12.Lettre signée. 20 mai 1687, 3 pp. in-8, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle de Vertu”, restes de cachet
“Je vois bien Mademoiselle que ce ne sera pas l’espérance de voir cesser vos maux par une guérison qui nous consolera de l’état où vous êtes, mais l’assurance que nous avons que Dieu, qui ne se lasse point de vous affliger, ne se lasse point aussi de vous donner les grâces nécessaires pour accepter toutes ses volontés dans une résignation parfaite. Il serait inutile de vouloir vous persuader que cette continuité de souffrances est une marque du soin qu’il prend de votre Salut, car je vous en crois parfaitement convaincue. Les maladies de langueurs et de douleur tout ensemble, quand elles sont accompagnées de votre soumission, sont des voies certaines qui nous conduisent au Royaume et qui nous en ouvrent les portes.
Dieu achève de vous purifier, Mademoiselle, par la pénitence ; et s’il la fait durer, c’est afin qu’elle vous soit plus utile, et qu’elle achève de vous rendre plus digne des biens qu’il vous prépare. Sur toutes choses préservez-vous de l’ennui qui est une tentation ordinaire et dangereuse pour ceux que Dieu met à de longues épreuves, et si on doit se dire dans la santé (pour s’empêcher de faire un mauvais usage des biens de ce monde, et de s’y attacher contre l’ordre de Dieu qui défend de les aimer) qu’il est prêt dans tous les moments de nous redemander notre âme et de rendre par là tous nos projets inutiles, à plus forte raison est-on obligé de se le dire, quand la vie est attaquée & que les accidents qui doivent nous l’ôter, nous pressent ou par leur violence ou par leur durée.
C’est Dieu à proprement parler qui nous met sur la croix, comme Jésus-Christ y a été mis de la main de son Père, et comme il n’a point voulu en descendre que par son ordre, il faut aussi que ceux qui l’aiment, et qui savent comme vous le savez sans doute, qu’il faut l’imiter dans tous ses pas et dans toutes les démarches, attendent en cela encore plus qu’en toute autre chose, les dispositions de la Providence, et qu’ils le laissent faire dans un abandonnement, et dans une confiance entière que son dessein est de rendre éternellement heureux. Pouvez-vous croire qu’il eût d’autre pensée sur vous que celle-là, après tous les témoignages qu’il vous a donnés de sa bonté.
Pour ce qui regarde le soin de votre personne, suivez sans embarras le sentiment de ceux qui vous en parlent ; ce n’est point à vous à vous conduire, faites simplement et sans scrupule ce que l’on croira à propos que vous fassiez : dites à Dieu le plus souvent que vous pouvez, qu’ayant eu le malheur de lui déplaire, vous n’êtes pas digne de recevoir aucun soulagement de la moindre de ses créatures.
Nous ne manquerons point Mademoiselle de vous recommander à notre Seigneur et nous continuerons de le faire avec toute l’application de nous sera possible. Et si Dieu veut que nous vous survivions, je puis vous assurer que vous nous serez présente toutes les fois que nous nous trouverons devant Lui, et que nous lui demanderons qu’il vous accorde le repos de ses saintes.
Je vous envoie une cuillère et quelques petites croix. Je prie Dieu qu’il soit avec vous Mad.lle pour le temps et pour l’Éternité. [Signature].”
13. Lettre non signée. 9 août 1687, 4 pp. in-12
“Je vois bien Mademoiselle qu’il ne faut pas espérer de voir jamais votre santé rétablie, et que la seule consolation que nous pouvons avoir est d’apprendre que Dieu en prolongeant votre vie de quelques jours, vous conserve cette parfaite résignation qu’il vous a donnée et que vous attendez en paix l’accomplissement de ses volontés. Vous vous regardez comme une victime qui est déjà mise sur l’autel, et toute preste d’être immolée ; et vous ne faites pas comme ceux qui s’étant trouvés aux portes de la mort, & voyant qu’on diffère à les ouvrir, ne pensent plus qu’à vivre comme s’ils ne devaient plus mourir.
Vous ne sauriez trop ressentir la miséricorde que Dieu vous fait de vous tenir si longtemps dans cet état de suspension ; car il ne se peut que ce passage ne soit heureux après toutes les méditations et les réflexions saintes que vous y aurez faites : la langueur est assurément quelque chose de fâcheux et il arrive souvent que l’abattement du corps s’étend et se communique à l’esprit. Cependant je suis assuré que votre âme est toujours ferme et constante, digne si Dieu échappe quelquefois à votre esprit, il n’échappe pas à votre cœur. Dites vous le plus qu’il vous sera possible, que vos chaînes sont sur le point d’être rompues, que votre servitude va cesser, et que le moment de votre liberté est tout proche.
Vous avez raison de vous reprendre devant Dieu, et de croire que vous ne répondez pas avec toute la fidélité que vous le désirez à toutes les grâces dont il se peut dire qu’il vous a comblée. Cependant il ne se peut que vous ne l’appreniez, au milieu de tous les sujets que vous avez de vous plaindre, que vous n’y remarquiez mille effets de la protection qu’il vous donne et que vous ne reconnaissiez d’une manière à n’en pouvoir douter qu’il empêche que les tentations dont vous pouvez être attaquée, ne fassent sur vous des impressions qui vous tirent de son ordre et de sa main. Rejetez toute vue capable de vous attrister & si vous avez quelque ennui, il faut qu’il soit purement fondé sur l’impatience que vous avez d’aller à Dieu, et de voir cesser ce qui retarde l’accomplissement de vos espérances. Votre soin, pour le dire ainsi, doit être d’aimer Dieu, et de le désirer par-dessus toutes choses ; et le sien est de dissiper comme des nuages toutes ces peines qui s’élèvent et qui se forment plus souvent que vous ne le voudriez et qui cependant ne laissent pas d’exercer votre patience et votre foy.
Si vous n’êtes pas maîtresse des mouvements de votre esprit, & si vous êtes moins attentive à vous-même qu’il vous paraît que vous ne devez, ce sont des suites de la langueur de votre maladie. Il vous suffit pour plaire à Dieu en l’état où vous êtes, que vous laissiez tout ce qui lui peut de plaire, et que vous ne vouliez rien admettre en vous que ce qui y vient et ce qui s’y présente de sa part. Enfin c’est un bon père qui connaît les faiblesses et les misères de ses enfants, et qui ne peut pas s’empêcher de les regarder dans sa miséricorde et dans sa tendresse. Nous ne manquons point et nous continuerons de le faire autant que nous en sommes capables de recommander à Dieu et votre personne et votre salut, et de prier qu’il fasse que vous finissiez votre course dans son amour et dans sa crainte. Je suis assuré que c’est l’unique de vos souhaits ; nous le [?] avec soin pour toutes celle que vous nous recommandez.
Sur le sujet de la messe, je vous dirai que je ne suis point en cela si attaché à mon sens que je veuille l’emporter sur l’avis de ceux qui ont un sentiment contraire au mien, et particulièrement si ce sont des personnes qui aient de la piété et de la lumière comme je ne doute pas. Ma pensée est que vous devez approcher de la communion le plus souvent que vous pouvez, et reprendre les autres jours celles que vous aurez manquées les jours de fêtes.
Je prends plus de part que je ne vous le puis dire à l’état auquel vous me mandez que se trouve[nt] [les religieuses de Port-Royal des Champs]. Et je prie Dieu qu’il leur donne toutes les consolations qui sont nécessaires.”
14.Lettre signée. 22 avril 1688, 2 pp. ½ in-12, suscription manuscrite “A Mademoiselle, Mademoiselle de Vertu”, restes de cachet
“Je m’assure que vous ne doutez point Mademoiselle que l’on ne prenne toute la part, que l’on doit, à l’état auquel vous me mandez que vous êtes. La fièvre, ce grand dégoût sont des marques comme vous le jugez vous-même d’un grand affaiblissement, et d’une défaillance toute prochaine, & je suis persuadé que vous envisagez depuis longtemps les moments de Dieu, que vous adorez toutes ses conduites, et que votre disposition présente, est de n’avoir ni de vue, ni de volonté que la sienne. Ce renoncement est le sacrifice le plus agréable que vous puissiez lui offrir, et rien n’est plus capable de vous attirer cette protection qui vous est si nécessaire dans les extrémités de votre course, que de vous abandonner entièrement entre ses bras. C’est un Père d’une bonté infinie qui n’a jamais manqué de recevoir ses enfants, lorsqu’ils sont revenus à lui avec des intentions pures et sincères telles que vous le savez depuis longtemps. Pensez Mademoiselle que ces moments qui font trembler les âmes les plus fermes et les plus intrépides, et qui les remplissent de trouble et de confusion sont des moments de bénédiction et de paix pour ceux qui les attendent et qui les désirent ; et le même Dieu qui jugera les uns dans sa sévérité et dans sa rigueur, jugera les autres dans sa compassion et dans sa miséricorde. Il faut que toutes les marques qu’il vous a données, viennent comme à votre secours, et rendent votre confiance inébranlable. Je vous l’ai dit, Mademoiselle, bien des fois, ce sera elle qui décidera de votre éternité, et comme de toutes les dispositions c’est la plus nécessaire, il n’y a rien aussi que Dieu vous ait dit davantage sinon qu’il sera pour jamais la consolation et le refuge de ceux qui espéreront en lui. Nous ne manquerons point de recommander à Dieu votre état, et tous vos besoins, avec toute l’application qui nous sera possible. Je vous supplie très-humblement et de croire qu’on ne saurait vous honorer plus que je fais, ni être avec plus de sentiments que je suis votre très-humble et très-obéissant serviteur. [Signature].”
[Avec :]
– 2 lettres signées de l’abbé de Rancé au docteur Philippe Hecquet au sujet de Catherine de Vertus, dont l’une sur sa mort :
1. 28 janvier 1692, 1 p. ½ in-8, suscription manuscrite “à Monsieur, Monsieur Hecquet, Docteur en médecine chez Made Housseron, rue des Boulanger, quartier St. Victor, à Paris”, restes de cacher de cire noire
“Je prends trop de part Monsieur à ce qui regarde Madame de Vertus pour n’être pas touché autant que je le dois être, de l’état où vous m’avez mandé qu’elle a été, et qu’elle est encore. J’ai demandé, et fait demander à Dieu qu’il la soulageât dans ses maux, car de guérison entière il n’y a pas lieu d’en attendre. J’espère qu’il la soutiendra comme il l’a fait jusqu’ici, contre toutes les tentations & les affaiblissements dont elle pouvait être attaquée dans une maladie si fâcheuse par sa durée, comme par la diversité de ses accidents. Je vous supplie de l’en assurer, et de luy dire que nous ne discontinuerons point de prier pour elle, afin que s’il ne plaît pas à Dieu de lui rendre sa santé, au moins il prolonge ses années, et diffère de récompenser sa fidélité et sa patience. Pour vous Monsieur en votre [??] ne doutez point que je ne recommande à Dieu votre personne et tout ce qui vous regarde, avec tout le soin qui me sera possible, et que je ne sois avec beaucoup de sincérité et d’estime votre très-humble et très-obéissant serviteur. Fr. Armand Jean de la Trappe.”
2. 4 novembre 1692, 1 p. in-8, suscription manuscrite “à Monsieur, Monsieur Hecquet, docteur en médecine, à Port Roial des Champs”, restes de cacher de cire noire
“C’est une véritable consolation pour ceux qui ont autant honoré Mlle de Vertu que je l’ai pu faire, de savoir de quelle manière elle a fini ses jours ; après des souffrances de tant d’années, Dieu a couronné sa patience. Nous n’avons pas manqué de prier Dieu et nous continuerons de le faire avec beaucoup d’application. Elle vous a eu bien de l’obligation de tous les soins quand vous lui avez rendus.
J’aurai bien de la joie Monsieur, quand vos occupations vous pourront donner quelques moments de libres pour exécuter le dessein que vous nous témoigner que vous avez de nous venir voir. Ce sera pour lors que je vous dirai plus particulièrement avec combien de vérité je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Fr. Armand Jean de la Trappe.”
– 1 lettre non signée de Catherine de Vertus à Philippe Hecquet sur la mort de son père Jacques Hecquet : [après le 1er novembre 1691], 3 pp. ½ in-16. Suscription manuscrite de la main de Philippe Hecquet : “Lettre de Madame de Vertus sur la mort de mon frère”. Jointe : une copie manuscrite contemporaine de cette lettre, 2 pp. in-12
“Vous ne doutez pas assurément que je ne prenne une part très particulière à vôtre douleur. J’en imagine bien la grandeur par la connaissance que j’ai de votre bon naturel ; mais je vous conjure, Monsieur, de ne vous y pas tant laisser aller que la foi n’en devienne la maîtresse. Il nous est permis de demander à Dieu la conservation des personnes qui nous sont précieuses tant que nous ignorons sa volonté, mais quand il nous la fait connaître, il n’y a plus rien à dire, c’est le Seigneur qui la fait, son Saint nous soit béni, vous savez mieux cela que moi et je ne vous le dis que parce que je me le dis à moi-même dans la peine que je sens de la perte vous venez de faire. Elle m’est si terrible que j’ai besoin de me fortifier dans la vue de la sainte volonté de Dieu. Je le prie de tout mon cœur de vous y soumettre autant qu’un chrétien aussi et bon et aussi éclairé que vous êtes le doit faire. Vous êtes à Dieu et il ne vous est pas permis de vous affliger de sorte que votre santé en soit intéressée. Mr votre père a si bien vécu qu’il y a sujet de croire qu’il a trouvé une grande miséricorde, quand ce ne serait que la bonne éducation qu’il a pris tant de soin de vous donner. On prie fort Dieu pour lui, et pour vous. Je le fais de tout mon cœur et je vous conjure d’attendre de moi toute la tendresse et tout le service que vous pouvez attendre d’une vraie mère. Il y a longtemps que je vous ai prié de me regarder ainsi et je vous en prie encore. Mon déplaisir est d’être aussi incapable que je suis de vous en donner des marques. J’assure Mr votre frère le chanoine et toute votre famille de la part que je prends à la très grande perte que vous venez de faire. J’écrirai au premier jour à Mr le chanoine. Toutes les sœurs prennent une extrême part à votre douleur. Tout le monde prie, et ma sœur Françoise Julie est vraiment consternée de votre affliction ; et ma sœur Anne Cécile prie aussi bien qu’elle pour vous : toute l’infirmerie est en deuil.”
– 1 lettre autographe de Pierre Berrenger à son oncle, Jacques Hecquet : Burtscheydt, 7 novembre 1792, 3 pp. in-8, suscription autographe : “à Monsieur, Monsieur Jacques Hecquet père, ngt à Abbeville en Picardie”. Restes de cachet de cire rouge. Petit manque marginal avec légère atteinte au texte
“Monsieur et très honorable oncle, vous aurez certainement appris par mes frères et sœurs que j’ai prié de vous faire part de mon heureuse arrivée en Europe, où je suis depuis le mois de juin, quoique dangereusement malade. Lorsque je reçus votre chère lettre à Suriname et celle de mon cousin Alexandre, j’étais alité, attaqué de cette maladie cruelle augmentée encore par la nouvelle inattendue de la perte du meilleur des pères. Voilà comme la mort ainsi que l’absence sépare [sic] les pauvres humains. Ma situation cher oncle était alors inexprimable, cependant je vous en ferai à peu près le récit pour que vous en jugiez. Figurez-vous que j’étais sans cesse environné de ces assassins privilégiés qu’on nomme vulgairement médecins et chirurgiens, disséquant mon cadavre quoique vivant encore. De 15 jours en 15 jours c’était une nouvelle opération qui m’augmentait la fièvre et me faisait souffrir incroyablement, je ressentais d’autant plus mon mal que je ne dormais pas du tout. Enfin on découvrit le foyer du mal, qu’on ne pouvait trouver, qui était dans le corps, et en même temps 3 fistules occasionnées par des humeurs corrosifs [sic] répandus à droite et à gauche, encore opérations nouvelles, pour les ouvrir et les guérir. Je suis surpris comment j’ai pu survivre à tant de douleur, on continua toujours à me panser jusqu’à ce qu’on ne prisse, grosse comme le petit doigt de la longueur d’un pouce vint dessiller les yeux aux chirurgiens et médecins qui ont opéré, qu’elle sortait des reins ou du foie [sic]. À cela près, j’ai été entre leurs mains jusqu’à mon départ, 11 mois de suite, posté à bord du navire dans lequel je m’embarquai à la garde du tout puissant. Je suis présentement 1000 fois mieux. J’entretiens toujours la plaie comme une fontenelle et probablement je passerai mieux l’hiver. Voilà mon cher oncle, assez parlé des maux, dites-moi à présent comment vous vous portez ainsi que ma chère tante. Vous ne pouvez vous faire une idée combien je désire de vous voir et vous embrasser, quand vous me reverrez à peine me reconnaîtrez-vous. Je suis vieux, cassé, ridé, je perds les dents et la gaieté. Malgré tout, je m’en console et vous prie ainsi que mon cher cousin Alexandre, comme vous ayant bien voulu vous charger de ma procuration, de vouloir bien aussi [?] pour moi les affaires de partage que j’ai avec mon frère et ma sœur, selon la copie du plan que mon frère m’en a fait passer, vous vous chargerez s.v.p. de la gestion de ma part.
Ma sœur m’ayant écrit à ce sujet très expressément, ce serait trop la faire attendre, jusqu’à ce que je puisse en personne lui donner cette satisfaction. Car à cause de ma convalescence, je ne pourrai être chez nous qu’au printemps prochain, ce sera toujours trop tard pour mes souhaits. Soyez-en bien convaincu comme de tous les sentiments de respect, de reconnaissance avec lesquels je suis, Monsieur et très honoré oncle, votre très humble et très obéissant serviteur. [Signature].
Mille compliments d’amitié et de respects, je vous prie, à ma mère, père, et sœur, oncles et tantes, cousins, et cousines.
Mon adresse est à Burtscheÿdt, près d’Aix la Chapelle, chez Monsr Jean Horst à la cour de Londres.”
Soit, en tout, 18 lettres, dont 16 de l’abbé de Rancé, 1 de Mademoiselle de Vertus et 1 de Pierre Berrenger
BROCHÉ, cahier à couverture rouge, titré à l’encre : “Lettres originales de Mr de Rancé abbé et reformateur de la Trappe à Mlle la comtesse de Vertus et à Mr Hecquet medecin à Paris avec une lettre originale de cette Demoiselle à Mr Hecquet”. Chemise et étui
PROVENANCE : Bernard Malle
Armand-Jean Bouthillier de Rancé (1626-1700) fut le grand réformateur de l’abbaye Notre-Dame de la Trappe. Il fut ordonné prêtre en 1651 après des études à Paris, où il eut pour condisciple Bossuet. Au même moment, il fit la connaissance de Marie d’Avaugour (vers 1612-1657), duchesse de Montbazon (et sœur de Catherine de Vertus), son aînée de plus de quatorze ans. Elle l’introduisit dans le grand monde. En 1657, la mort de la duchesse de Montbazon, qui fut peut-être son grand et seul amour, l’affecta beaucoup. Ce fut le grand tournant de sa vie. Trois années de retraite suivirent en Touraine, dans une propriété familiale. En 1660, la visite de la Trappe en ruine l’impressionna au point qu’il refusa la charge d’évêque coadjuteur de Tours et renonça aux abbayes qu’il avait en commende, afin de se consacrer pleinement à reconstruire et relever l’abbaye de la Trappe. Il vendit ses biens et renonça à tout autre bénéfice ecclésiastique.
Catherine-Françoise de Bretagne d’Avaugour (1617-1692), dite Mademoiselle de Vertus, fut, avant tout, une femme du monde. Très lettrée, elle fit son entrée à la Cour par l’intermédiaire de sa sœur, Marie d’Avaugour. Catherine de Vertus devint dès 1654 la dame de compagnie d’Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville (1619-1679). C’est ainsi qu’elle pénétra dans l’entourage de Port-Royal et du jansénisme. À la mort d’Antoine Singlin (1607-1664) son confesseur, c’est Louis-Isaac Lemaistre de Sacy (1613-1684) qui endossa ce nouveau rôle. Mademoiselle de Vertus fit de fréquentes retraites à Port-Royal dès 1669 et s’y établit définitivement en 1672, en faisant construire un petit logement attenant mais distinct de Port-Royal. Elle y prend solennellement l’habit blanc des novices, sans prononcer de vœux. Elle ne fut donc jamais religieuse, ce qui ne l’empêcha pas d’observer strictement la règle du couvent, où elle était considérée comme un modèle de piété. Elle mourut d’une longue maladie après une vingtaine d’année de clôture. Dans sa Vie de Rancé, Chateaubriand cite deux fois le comte de Vertus, père de Catherine.
La lecture des présentes lettres de l’abbé de Rancé justifie pleinement le jugement sans appel de Chateaubriand :
“Rancé a beaucoup écrit ; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie ; ce qu’il y a d’inexplicable, ce qui serait horrible si ce n’était admirable, c’est la barrière infranchissable qu’il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce qu’il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu’il est ; la créature ne vaut pas la peine qu’on s’explique devant elle : il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le cœur. Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes ; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes attachés, vous n’en descendrez pas ; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l’Éternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de stoïcisme et de fatalité, qui n’est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s’échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime.” (Vie de Rancé).
On ne peut s’empêcher de voir comment Chateaubriand, en se déprenant progressivement de la grande figure de l’abbé, fait de Rancé un “double fictif” :
“la Trappe est un pôle négatif, l’envers de Versailles, l’envers de la cour, l’envers des gloires mondaines et littéraires ; mais elle en demeure solidaire. On y fait retraite, on écrit au saint abbé, qui lui-même fut, au premier temps de sa vie, un mondain ; on s’y presse parce que ce monastère aimante toutes les gloires. D’où cette tentation rhétorique à laquelle Chateaubriand parfois succombe : écrire la vie de Rancé, c’est perpétuer la tradition du « dialogue des morts » [...] Ils tiennent au parasitage constant de la biographie par les modalités du merveilleux, ils résultent des brèches ouvertes par les nombreux irréels du passé qui autorisent l'écrivain à s’élancer dans des ailleurs imaginaires. L’écriture du désir prend alors son essor sur fond de viduité tout en déconstruisant les formes consacrées à partir desquelles on narre « la vie des illustres » [...] Il amorce un dialogue des morts pour mieux se situer dans le paradigme des grandes figures de l’histoire.” (Jean-Louis Cabanès).
Chateaubriand, Vie de Rancé, Paris, 1844, pp. 216-217 -- J.-L. Cabanès, “La Vie de Rancé ou les enchantements de la négativité”, Enchantements, J.-P. Saïdah (dir.), Pessac, 2002, pp. 59-72 -- J. Lesaulnier et A. McKenna (dirs.), Dictionnaire de Port-Royal, 2004, pp. 863-865, 515, 995-996 -- S. Gruffat, “Autour de l’abbé de Rancé : une figuration exemplaire”, Cahiers du GADGES, 2010, n°8, pp. 199-212