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CYRANO DE BERGERAC, Savinien de

[Recueil]. Les Œuvres diverses

Paris, Charles de Sercy, 1659

REMARQUABLE ET TRÈS RARE RECUEIL : LA TOTALITÉ DE L’ŒUVRE DE CYRANO DE BERGERAC RÉUNIE PAR UN LECTEUR DE SON TEMPS, ENTRE 1661 ET 1662.

SOIT : LES ŒUVRES DIVERSES AVEC LEURS LETTRES, SON THÉÂTRE AVEC LA MORT D’AGRIPPINE ET LE PÉDANT JOUÉ, QUI INFLUENÇA SON AMI MOLIÈRE POUR LES FOURBERIES DE SCAPIN, ET SURTOUT LA FAMEUSE HISTOIRE COMIQUE DES ÉTATS ET EMPIRES DE LA LUNE.

L’UN DES PREMIERS CHEFS-D’ŒUVRE DE LA SCIENCE FICTION ÉCRIT PAR L’UN DES GRANDS POÈTES MARGINAUX DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, L’UN DES “DÉCLASSÉS” DU GRAND SIÈCLE (MADELEINE ALCOVER), UN RADICAL D’EXCEPTION.

EXEMPLAIRE VIERGE DE TOUTE RESTAURATION, DANS SA CONDITION D’ORIGINE : “AN UNSOPHISTICATED COPY”.

ESSENTIEL À TOUTE COLLECTION LITTÉRAIRE

[avec :] (2) : La Mort d’Agrippine. Tragédie par Mr Cyrano de Bergerac. Paris, Charles de Sercy, 1661 ; (3) : Le Pédant joué. Comédie par M. de Cyrano Bergerac, Paris, Charles de Sercy, 1658 ; (4) : Histoire comique par Monsieur de Cyrano Bergerac. Contenant les Estats & Empires de la Lune. Paris, Charles de Sercy, 1659

Deuxième édition des Œuvres diverses (édition originale en 1654), elles contiennent les Lettres de Cyrano ; troisième édition de La Mort d’Agrippine (première en 1654, deuxième en 1656) ; deuxième édition du Pédant joué (première en 1654) ; deuxième édition de l’Histoire comique par Monsieur de Cyrano Bergerac. Contenant les Estats & Empires de la Lune (première édition en 1657)

4 ouvrages en un volume in-12 (146 x 85mm)

Vignettes gravées à la corbeille de fruits ou à la marque typographique de Sercy imprimées sur les pages de titre. Bandeaux, initiales et culs-de-lampe gravés sur bois

COLLATION : (1) : a6 A-O12 P6, A1r-P4v paginés 1-344 ; (2) : A-D12, A7v-D12r paginés 2-83 ; (3) : A-K12, avec les deux derniers feuillets blancs, A2v-K7v paginés 4-230 ; (4) : a12 e12 A-H12, A1r-H12r paginés 1-191

CONTENU : (1) : a1r : titre, a2r : dédicace au duc d’Arpajon, a4r : sonnet à mademoiselle d’Arpajon qui venait d’entrer au Carmel du faubourg Saint-Jacques à l’été 1655, a5r : Table des “lettres” annonçant Le Pédant joué. Comédie en prose… I, A1r : texte, P5r : privilège et achevé d’imprimer pour la seconde fois le 10 octobre 1658 ; (2) : A1r : titre, A2r : dédicace au duc d’Arpajon, A5r : privilège, A6v : Acteurs, A7r : texte ; (3) : A1r : titre, A2v : Acteurs, A3r : texte, K8r : privilège et achevé d’imprimer pour la seconde fois le 1. août 1658 ; (4) : a1r : titre, a2r : dédicace de Henry Le Bret, ami de Cyrano, à Messire Tanneguy Renault des Boisclairs, a5v : privilège du Roi et achevé d’imprimer pour la seconde fois le 8 mars 1659, a7r : préface

RELIURE DE L’ÉPOQUE. Veau brun, boite de papier

RARETÉ : les toutes premières éditions de ces quatre textes de Savinien de Cyrano de Bergerac sont très rares. De celles-ci, Tchemerzine annoté par Lucien Scheler ne cite à chaque fois aucun exemplaire. Parmi ces quatre titres, la plus ancienne occurrence relevée par Tchermerzine-Scheler concerne l’exemplaire De Backer (1926), en cartonnage moderne, pour les États et Empires de la Lune dans notre édition de 1659. On les rencontre en revanche dans certaines bibliothèques publiques comme à la BnF qui les détient toutes. Aux États-Unis, Harvard possède une édition des Œuvres diverses de 1659 (notre édition) et l’un des quatre exemplaires aujourd’hui connu de L’Histoire comique de 1657. La Bibliothèque du Congrès présente les Œuvres diverses dans notre édition de 1659. Yale ne possède que l’édition des Œuvres de 1662. Enfin, ni Austin, ni les Universités de Californie (Melvyl), ni Princeton, ni Columbia University n’ont d’édition primordiale de Cyrano et donc, a fortiori, de ce texte essentiel qu’est L’Histoire comique des États et Empires de la Lune. Enfin, si le marché des ventes aux enchères a proposé quelques rares exemplaires en éditions postérieures, de l’un des textes du présent recueil, il ne les a jamais présentés réunis. Un seul exemplaire des États et Empire de la Lune dans notre édition de 1659 est passé, isolé et perdu, dans une vente anglaise. Aucun exemplaire dans une édition antérieure. Pour les Œuvres diverses, trois exemplaires de l’édition de 1654 ont été vendus aux enchères, mais il leur manquait à chaque fois le portrait de l’auteur pourtant requis (cf. M. Alcover infra). Pour ce qui concerne plus précisément l’édition originale de la Lune, Mariane Alcover recense trois manuscrits : ceux de la BnF, de Munich et de Sydney. Elle ne connaît que quatre exemplaires de la première édition de la Lune : BnF, Houghton Library (Harvard), Châlons-sur-Marne et un exemplaire dans une collection française. Aucun exemplaire notable ne figure au Fichier Berès, excepté celui des Œuvres diverses de 1654 vendu par André Jammes en 1984. Manque aux catalogues de la collection de Jean A. Bonna.

Précision importante, on ne connaît aujourd’hui aucun manuscrit autographe ni aucune lettre autographe de Cyrano. Seuls quelques reçus portant sa signature figurent dans de rares collections publiques (« nous ne possédons aucun autographe de Cyrano », Œuvres complètes, Paris, 2011, éd. L. Erba, t. II, p. 23)

"Je m’étais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée et la chaleur du soleil qui les attirait m’éleva si haut, qu’à la fin je me trouvai au-dessus des plus hautes nuées."

Qui est Cyrano de Bergerac ?

Savinien de Cyrano de Bergerac est né à Paris le 6 mars 1619 et mort le 18 juillet 1655 à Sannois, commune proche de Paris. Il n’a rien d’un cadet de Gascogne et Bergerac n’est pas du côté de Toulouse mais un lieu-dit de la vallée de Chevreuse, près de Paris. Son père, Abel I de Cyrano, sieur de Mauvières, mort en 1648, avocat au parlement de Paris, en était seigneur. Au-delà des brillants raccourcis d’Edmond Rostand, les cinquante dernières années, depuis 1970, ont vu éclore un renouveau d’études autour de Cyrano et de son œuvre, auxquelles ont été consacrés, en France et à l'étranger, une foison de thèses, articles et essais. Ici n’est pas le lieu de reprendre un à un les remarquables travaux de Madeleine Alcover qui a su pendant ces nombreuses années jeter un jour nouveau sur les œuvres et la vie de Cyrano.

Il appartenait à un clan familial d’officiers de justice parisien dominé par les oncles Feydeau, et en particulier Denys, alliés aux Maupeou, tous familiers des affaires financières et de la ferme générale. Ces importantes lignées parisiennes connaîtront une trajectoire d’ascension constante sous l’Ancien Régime, à la différence des neveux Cyrano de Bergerac ? qui déclineront. L’horizon intellectuel des jeunes années de Savinien de Cyrano de Bergerac, au sein de ce groupe familial, s’inscrit en tout cas dans le développement du jansénisme et donc dans une forme de contestation spirituelle de l’ordre établi. Ce particularisme spirituel avait sans doute déjà émergé dans le protestantisme avéré de son grand-père paternel. Cyrano appartient à une famille où règne une dévotion intense. Plusieurs membres de sa parentèle immédiate tiennent un rôle de premier plan dans la Compagnie du Saint-Sacrement ou dans d’autres congrégations religieuses. La non réception du concile de Trente par la France avait en effet grandement encouragé leurs développements. L’écrivain saura donc de quelle dévotion il parlera quand il lancera ses impiétés.

Car, avant tout, Cyrano de Bergerac est poète et écrivain. Il sera, avec vigueur, marginal contre la norme. Et c’est précisément son intérêt, à l’orée du classicisme, même si son milieu d’origine, qui semble l’avoir repris, l’accompagnera dans la mort après sa blessure à la tête. Mais, malgré les travaux féconds de M. Alcover et de nombreux chercheurs, le mystère demeure sur Cyrano de Bergerac et sur son libertinage. Déjà, en 1946, Maurice Blanchot avait perçu les limites d’un savoir encore embryonnaire et qui devait à l’époque ses grandes intuitions aux travaux de Frédéric Lachèvre : « Qu’a été Cyrano ? On ne le sait pas ? C’est un personnage dont on n’a pas la clé (…) les idées de Cyrano sont à peu près celle des libertins érudits de son temps : il conteste les valeurs, il bafoue les choses saintes, et il parie contre Dieu dans un texte qui a peut-être inspiré Pascal » (pp. 60-61). À la suite des travaux de M. Alcover, on sait surtout « ce à quoi il a dit non ».

Mais regardant Cyrano, une chose est aujourd’hui certaine : son homosexualité. M. Alcover l’a mise en évidence sous la forme de ce « gay trio » qu’il forma dans les années 1640 avec Claude-Emmauel Luillier (1627-1686), dit Chapelle, et le remarquable poète et musicien : Charles Copeau d’Assoucy (1605-1677) ou Dassoucy (cf. infra M. Alcover, « Un gay trio : Chapelle, Cyrano, Dassoucy » dans L’Autre au XVIIe siècle). « L’empereur du burlesque », comme se désignait lui-même Dassoucy, auteur de l’Ovide en belle humeur (1650), fut l’ami de Molière, avec lequel il voyagea entre Avignon et Montpellier. Il composa la musique (perdue) de l’Andromède de Corneille. Présent à la Cour, Dassoucy fut maître de musique du jeune Louis XIV. Cyrano se brouillera avec lui dans les années 1650-1651. Chapelle est le proche neveu de Pierre Chanut, grand correspondant de Descartes et ambassadeur en Suède, où il fit venir le philosophe. L’auteur avec Bachaumont du fameux Voyage devint le grand ami de Molière dans les années 1660, selon le récit qu’en fit le comédien Baron à Grimarest, puis celui de La Fontaine, de Racine et de Boileau. Le « trio » dura quelques années puis vint le temps des injures.

Cyrano traita Dassoucy d’athée, et réciproquement. M. Alcover a mis la main à la bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence) sur un texte de Dassoucy de 1665 particulièrement clair sur la répugnance de Cyrano et Chapelle pour le beau sexe. Et pour M. Alcover : « l’œuvre de Cyrano est (…) imprégnée par son homosexualité (…) toutes les œuvres, à l’exception de La Mort d’Agrippine, contiennent des allusions ou des éléments explicites [aux] amours masculines (…) son témoignage en faveur de l’homosexualité s’accompagne d’une rébellion radicale » (op. cit. infra, p. 272). Autant dire que Savinien de Cyrano de Bergerac fut bien, par une fausse légende, « enfermé dans la vertu » et qu’il appartient comme Sade à cette « lignée des figures équivoques, ces Hommes Noirs qui ne sont jamais connus que comme inconnus. Surréaliste, il a toutefois un grave défaut : il est terriblement écrivain » (M. Blanchot).

Aux origines de l’œuvre.

Les États et Empires de la Lune et les États et Empires du Soleil, que nous appellerons désormais Lune et Soleil, forment ce roman en diptyque nommé L’Autre monde. Aucun des deux n’a été publié du vivant de son auteur.

Avec L’Histoire comique de la Lune et celle du Soleil, Cyrano de Bergerac n’a pas à lui seul inventé l’utopie. Aujourd’hui certains critiques américains le considèrent pourtant comme l’un des fondateurs des romans de science-fiction :

“Cyrano de Bergerac can be said to be a forerunner of Voltaire. Histoire comique des États et Empires de la Lune (1657) and Histoire comique des États et Empires du Soleil (1662), both volumes translated into English (…) combines ideas from the new discoveries in astronomy with satirical comments on religious and political beliefs of his day to produce two works that many science fiction scholars argue should be included in the canon of early science fiction masterpieces” (Bradford Lyau, The Anticipation novelists of 1950s French science fiction : stepchildren of Voltaire, Jefferson, 2011, p. 25).

On peut aussi lire sur une exposition virtuelle de la BnF : « Précurseur de la science-fiction, Cyrano donne dans ce roman toute la mesure de son imagination débordante, de sa curiosité d'esprit et de sa liberté de pensée ».

Cyrano trouve aussi sa place dans une grande lignée qui débute avec Rabelais et Thomas More. Sa force innovante consiste à fonder l’autorité de son récit utopique sur un discours scientifique que les découvertes de la première moitié du XVIIe siècle, celles de Kepler, Galilée, Descartes et Harvey, avaient rendu omniprésent.

« Ce n’est pas lui qui a inventé les utopies. Et en France, il y avait eu Rabelais. Il n’invente rien. Il emprunte le fond à Gassendi et à Descartes, la forme à Thomas Morus, à Campanella, à Godwin. Les détails mêmes sont à l’auteur de Francion et du Berger extravagant ou à l’Arioste. Et pourtant, il a une imagination de feu et L’Autre monde est un livre qui frappe encore par son étrangeté et sa nouveauté » (Maurice Blanchot, « L’Homme en noir du XVIIe siècle », op. cit. infra, p. 56).

Cette puissance de l’imagination propre au texte de Cyrano enchantera Flaubert. C’est Théophile Gautier qui, en 1844, dans Les Grotesques, fut à l’origine de la redécouverte de Cyrano par le premier romantisme. Mais les emprunts de Molière et le théâtre de l’auteur d’Agrippine l’intéressaient davantage que les deux fictions. Flaubert, en revanche, toujours insatiable et curieux de toute forme de lecture, vantera « inlassablement le “prodigieux talent poétique” de Cyrano de Bergerac » (cf. M. Alcover, p. XV). Ainsi écrit-il à Louise Colet le 26 juin 1852 : « Je lis dans ce moment une charmante et fort belle chose, à savoir Les États de la Lune, de Cyrano de Bergerac. C’est énorme de fantaisie et souvent de style ». Le 26 juillet, il écrit encore à la même : « Je t’apporterai Cyrano. Voilà un fantaisiste, ce gaillard-là, et un vrai encore ! ce qui n’est pas commun ». Signe qu’il relut le « gaillard » en 1861, Flaubert écrit à Louis Bouilhet le 22 juin, parlant de Dassoucy : « j’ai lu son terrible ami Cyrano. Quel gaillard, et quel contraste, comme courage physique ! les États du Soleil sont un pur chef-d’œuvre, à l'état d'ébauche, malheureusement ».

Au mois de mars 1648, deux libraires parisiens mettent en vente un livre intitulé L’Homme dans la Lune, ou Le Voyage chimérique fait au Monde de la Lune, nouvellement découvert par Dominique Gonzalès, aventurier espagnol, autrement dit Le Courrier volant. Mis en notre langue par J.B.D. Il s’agit de la traduction (assez fidèle) par Jean Baudoin d’un roman de l'évêque anglican Francis Godwin, paru à Londres dix ans plus tôt sous le titre The Man in the Moone, or A Discourse of a Voyage thither, by Domingo Gonsales, The Speedy Messenger.

Il est certain que Cyrano a lu ce livre, auquel il emprunte, sinon l'idée même, du moins un grand nombre d'éléments pour ses États et Empires de la Lune, dont une première mouture circulera en manuscrit dans les premiers mois de 1650. Cette circulation parmi les proches de Cyrano est attestée par l’ami Jean Le Royer de Prade (né en 1624) dans deux poèmes de ses Œuvres poétiques (1650), et plus précisément dans un Sonnet dédié À l’auteur des États et Empires de la Lune :

“Ton esprit qu’en son vol nul obstacle n’arrête

Découvre un autre monde à nos ambitieux”.

À une époque où la circulation manuscrite d’un texte anticipe et déborde sur son “édition originale” - notion quelque peu anachronique quand on considère le XVIIe siècle -, on constate que les deux fictions de Cyrano de Bergerac n’obéissent pas au même statut. La première, la Lune, est connue par trois manuscrits, ceux de Sydney, Munich et Paris. Le premier est conservé à la Fisher Library (édité en 1995), le deuxième à la Bayerische Staatsbibliothek (édité en 1910) et le troisième se trouve à la BnF. Ce dernier a servi de référence à la publication des Œuvres complètes par Madeleine Alcover chez Honoré Champion. Des États et Empires du Soleil, on ne connaît aujourd’hui aucun manuscrit.

Le manuscrit du second texte, le Soleil, fut, avant de disparaître, et au dire de l’ami Henry Le Bret, volé dans le coffre de Cyrano durant la maladie qui le conduisit à la mort, suite à son accident à la tête. Cette seconde utopie fut imprimée pour la première fois par Charles de Sercy en 1662 conformément à l’accord du frère de Cyrano, Abel II, son légataire universel. Cette date de 1662 représente un terminus ante quem dans la constitution de notre recueil.

Il rassemble en effet quatre ouvrages dont la succession ne suit pas un ordre chronologique mais que l’on peut rétablir ainsi : LePédant joué (1658), La Lune (1659), Les Œuvres diverses (1659) et La Mort d’Agrippine (1661).

Le Pédant joué ne fut jamais joué. Son action se déroule au collège de Beauvais que Cyrano aurait fréquenté jeune. On se souvient surtout de cette pièce grâce aux emprunts de Molière qui aurait repris deux scènes, tout en les améliorant, pour Les Fourberies de Scapin et plus particulièrement la scène de la galère (« Que Diable aller faire dans la galère d’un Turc »). La tragédie Agrippine a été publiée pour la première fois avant le 12 mai 1654. Il est certain qu’Agrippine fut jouée puisqu’on possède le témoignage de Huyghens qui la vit à Rouen le 13 juillet 1655. On pense qu’elle avait sans doute déjà été donnée dès la fin de 1653.

“En décembre 1653, Cyrano sollicite deux privilèges, qu’il cède à Charles de Sercy, pour sa tragédie d’Agrippine et ses Œuvres diverses. Leurs éditions originales, de 1654, toutes deux dédiées au duc d’Arpajon sont de superbes in-quarto (…) une magnifique page de titre ornée de la marque de Sercy fait face à un portrait de l’auteur (…) le portrait manque dans la plupart des exemplaires des Œuvres diverses” (M. Alcover, p. LVI-LVII).

Les Œuvres diverses, publiées pour la première fois en 1654, ont fait l’objet dans leurs Lettres d’une censure avec création de cartons dans la composition typographique pour tout ce qui pouvait offusquer l’ennemi Scarron, que Cyrano épargnait peu. Cyrano meurt le 28 juillet 1655 en ayant vu, donc, l’édition originale des Œuvres diverses, du Pédant et d’Agrippine. Les Œuvres diverses ont même été imprimées durant le délire et l’enfermement de Cyrano consécutifs au coup reçu sur la tête lors de l’attaque du carrosse de son protecteur et mécène, le duc d’Arpajon, en janvier 1654.

Mais à la mort de l’auteur, l’œuvre n’a pas encore éclos ; demeurent à être publiés la Lune (1657) et le Soleil (1662). Le coffre contenant les manuscrits de Cyrano aurait soi-disant disparu durant sa maladie. L’Histoire comique par Monsieur de Cyrano Bergerac, contenant les Estats et Empires de la Lune fut publiée vingt mois après la mort de l’écrivain. La longue préface de Le Bret est la seule source existante concernant certains événements de sa vie. Madeleine Alcover la qualifie de “document de base de toute approche biographique” (p. XXV).

Cet exemplaire.

Le présent exemplaire a donc ceci de remarquable et particulier : ce recueil des quatre seules œuvres alors connues a été constitué sur-le-champ par un lecteur anonyme du temps, entre 1661, date de la publication d’Agrippine, et 1662, année de publication par Charles de Sercy du Soleil, la seconde utopie. On ne peut être plus contemporain.

Cyrano de Bergerac fut lu de son vivant et quelques années après sa mort par un public certes restreint, comme le suppose Madeleine Alcover, mais aussi international. Les Lettres furent, par exemple, traduites en anglais dès 1658. Mais l’extrême rareté des toutes premières éditions conforte l’idée d’une réception resserrée. Et celle-ci souligne encore davantage le caractère précieux de cet exemplaire.

« Cyrano écrit pour un lecteur complice qui rencontrera son œuvre dans les éditions imprimées (telle celle de ses Œuvres diverses publiée par le libraire parisien Charles de Sercy en 1654 ou celle des États et Empires de la Lune que celui-ci publie en 1657, deux ans après la mort de Cyrano, survenue le 28 juillet 1655), mais aussi dans les copies manuscrites qui préalablement ont fait circuler le texte - et un texte moins soumis aux exigences de la censure. » (Roger Chartier)

En 1657, au format in-12 maintenant, et sans portrait, Charles de Sercy publie la première édition de L’Histoire comique des États et Empires de la Lune, puis en 1662, L’Histoire comique des États et Empires du Soleil. De la première utopie subsistent trois copies manuscrites :

1. Celle de la Bibliothèque nationale de France due à un “scribe illettré” (Alcover) mais d’une telle qualité textuelle qu’Alcover lui confère “le statut de version-vulgate” (p. CXLVII, ancienne collection Monmerqué, puis Nouv. Acq. 4558) ;

2. Celle de la Bayerische Staatsbibliotheek (n° 420, Gall. 419) dont le texte “est aussi peu corrigé que mal transcrit” (Alcover) ;

3. Celle de la Fisher Library de Sydney (RB Add. Ms. 68) provenant des collections Chardin, Phillipps et F. Lachèvre, publiée par M. Sankey en 1995, d’une bonne qualité textuelle mais inférieure au manuscrit de la BnF.

Madeleine Alcover a su appuyer son édition récente du texte de la Lune sur une étude approfondie des variantes entre les copies elles-mêmes et le texte imprimé pour souligner la qualité non expurgée du manuscrit de la BnF. De la première édition des États et Empires de la Lune (1657), on ne connaît aujourd’hui que quatre exemplaires, ceux de la BnF, de la Houghton Library, de la bibliothèque de Châlons-sur-Marne et celui d’une collection privée. Le texte de cette édition première a été amplement censuré par ses éditeurs et sans doute par Henry Le Bret lui-même, éditeur déclaré de Cyrano, dans le but de faire disparaître ses violents propos contre le christianisme, le clergé et le pouvoir. M. Alcover est ainsi d’une grande clarté : « l’existence de quatre versions connues de la Lune, trois manuscrites et une imprimée, datée de 1657 et donc posthume, constitue un vrai casse-tête pour la critique cyranienne quand il s’agit d’établir le rôle de l’auteur, si rôle il y a, dans la version de 1657 » (Le Cyrano de Bergerac de Jacques Prévot, cf. infra, § 33). La circulation des copies manuscrites pouvait en effet être davantage contrôlée par les proches de l’auteur que celle d’une édition imprimée, par nature livrée au public. La production d’un texte et la maîtrise de sa circulation appartenaient à un travail collectif. C’est vrai pour Cyrano, comme pour Pascal, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette. M. Alcover a montré que les amputations ou ajouts de la première édition doivent ainsi bien davantage à un travail éditorial dirigé par Le Bret qu’à des corrections d’auteur laissées supposément en héritage (cf. § 44).

Malgré ces amputations, entre la Lune de 1657 et le Soleil de 1652, les textes de Cyrano surent trouver leur public ; pour preuve, le présent recueil. À ses lecteurs inconnus se rattache précisément la composition de notre exemplaire. Si ce lecteur inconnu avait pu adjoindre la première édition du Soleil (1662), il l’aurait évidemment fait : “les années 1658-1659 sont fructueuses pour Charles de Sercy qui réédite toutes les œuvres connues de Cyrano. Les passages censurés des Œuvres diverses sont rétablis” (Alcover, p. LXXX). Si l’œuvre de Cyrano demeura pour longtemps amputée d’une grande partie de sa vigueur, puisque la Lune fut largement auto-censurée, au fond, il n’empêche : elle sut trouver son public.

Leibniz lui-même, si fervent de fictions, parlera en plusieurs lieux de « l’imaginatif Cyrano » lorsqu’il décrit les aptitudes singulières des créatures solaires qui ne connaissent pas la douleur, et dont les corps peuvent se régénérer à loisir. Le philosophe s’appuie alors sur la fiction cyranienne pour montrer que mon corps n’est pas le meilleur des corps possibles. Nul doute que l’auteur des dernières pages de la Théodicée, où l’on voit poindre de vive force une divinité jugeant les cas possibles à partir d’un ordinateur et de multiples écrans, devait apprécier ce passage célèbre et prophétique sur les livres lunaires.

“À l’ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal quasi tout semblable à nos horloges, plein d’un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères ; enfin c’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage (…) Lorsque j’eus réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m’étonnai plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient davantage de connaissance à seize et à dix-huit ans que les barbes grises du nôtre ; car, sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture ; dans la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, à pied, à cheval, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à l’arçon de leurs selles, une trentaine de ces livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un livre : ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix.”

Pour finir, l’œuvre de Cyrano de Bergerac a, de nos jours, été réintégrée aux États-Unis dans sa réalité subvsersive. Il a, par exemple, fait l’objet d’un article fécond de Philippe Salazar, dix-septièmiste remarquable, dans le Who’s who in Gay and Lesbian history édité par R. Aldrich et G. Wotherspoon : “Recent studies (…) have restored this original thinker to his prominence among the libertin avant-garde of the first half of the seventeenth century, in the great Paduan tradition.”

BIBLIOGRAPHIE : 

En Français dans le texte, n°97 (pour l’édition originale de 1657) -- R. Aldrich et G. Wotherspoon, Who’s who in Gay & Lesbian history, pp. 51-52, remarquable article de Philippe Salazar (nous remercions M. Benoît Forgeot pour cette référence précieuse) -- A. Tchemerzine, Bibliographie des éditions originales et rares d'auteurs français, t. V : (1) : p. 709 b) ; (2) p. 702 b) ; (3) : p. 704 c) ; (4) : p. 798 d) -- Roger Chartier, “Livres parlants et manuscrits clandestins. Les voyages de Dyrcona”, 2010, dialnet.unirioja.es.descarga.articulo -- enfin et surtout, les ouvrages de Madeleine Alcover comme : Cyrano de Bergerac, Les États et Empires de la Lune et du soleil. Édition critique. Textes établis et commentés par Madeleine Alcover, Paris, Champion, 2004, comme les tomes II et III des Œuvres complètes publiées chez Champion en 2001, et Dissidents, excentriques et marginaux de l’Âge classique. Autour de Cyrano de Bergerac. Bouquet offert à Madeleine Alcover…, Paris, 2006 -- M. Alcover, “Un gay trio : Chapelle, Cyrano, Dassoucy”, L'Autre au XVIIe siècle, colloque du Centre international de rencontres sur le XVIIe siècle (University of Miami, avril 1998), Tübingen, 1999, en partie consultable sur google books -- Maurice Blanchot, “L’Homme noir du XVIIe siècle”, Saisons, n° 2, printemps 1946, rééd. La Condition critique. Articles 1945-1998, Paris, 2010, pp. 55-64) -- M. Alcover, “Le Cyrano de Bergerac de Jacques Prévot”, https://journals.openedition.org/dossiersgrihl/5079#bodyftn45 --