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Strange book ! Premier Memorandum
TRÈS RARE MANUSCRIT AUTOGRAPHE COMPLET DU JOURNAL D’UN GRAND ÉCRIVAIN
MANUSCRIT AUTOGRAPHE
In-8 (200 x 131mm)
COLLATION : 1 page autographe de Maurice de Guérin, à l’encre noire (titre “Strange Book”), 372 pages autographes de Jules Barbey d’Aurevilly, à l’encre noire, écrites recto verso
RELIURE DE L’ÉPOQUE. Veau glacé lie de vin, filets dorés en encadrement, dos long orné
PROVENANCE : Maurice de Guérin (date “19 juin” et titre “Strange book” autographes de sa main et paraphés, en tête du volume) -- Guillaume-Stanislas Trebutien -- Marc Loliée -- Charles Hayoit (ex-libris ; 29 juin 2001, n° 176, 531.000 FF avec les frais, soit 81.000€) -- Paris, 16 juin 2003, n° 1, €45.000
L’art du journal
On écrit d’abord pour soi. La destination du journal n’échappe pas à cette règle. Le journal, en tant que lieu de l’introspection et de l’intime, se fait caution du véridique : “l’intime recouvre ou recoupe le véridique” (Claude Pichois), c’est-à-dire, la vérité d’un individu. La réflexion que tient un auteur dans son journal est en prise directe avec la vie vécue, comme la correspondance - mais sans la déformation induite par la présence d’un interlocuteur réel. Le journal constitue la paroi la plus sensible entre la vie et l’écriture. Il permet de saisir “comme par transparence et sans effort, tout ce qu'un homme peut espérer savoir d'un autre homme” (Dominique Aury).
Le journal appartient bien au genre autobiographique en ce qu’il répond à la définition qu’en donne Philippe Lejeune : “récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa propre personnalité”.
La notion de « récit rétrospectif » est singulière dans le cas du journal car ce qui distingue le journal des autres genres autobiographiques est justement sa temporalité : temps de l’écriture comme acte répété jour après jour ; temps auquel se réfère cette écriture, c’est-à-dire un passé immédiat, presqu’un présent prolongé. Celui qui écrit son journal est proche, dans le temps, des événements qu’il relate, contrairement aux autres genres autobiographiques (chez saint Augustin, Montaigne, Rousseau, Chateaubriand, Malraux ou De Gaulle par exemple) qui sont l’écriture d’un passé plus lointain.
Le journal est né au tournant des XVIIIe et XIXe siècle comme une évolution naturelle des Confessions de Rousseau. L’idée d’un journal figure en bonne place dans la première des Rêveries d’un promeneur solitaire :
“Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même. Du reste toutes les idées étrangères qui me passent par la tête en me promenant y trouveront également leur place. Je dirai ce que j’ai pensé tout comme il m’est venu et avec aussi peu de liaison que les idées de la veille en ont d’ordinaire avec celles du lendemain. Mais il en résultera toujours une nouvelle connaissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentiments et des pensées dont mon esprit fait sa pâture journalière dans l’étrange état où je suis. Ces feuilles peuvent donc être regardées comme un appendice de mes Confessions, mais je ne leur en donne plus le titre, ne sentant plus rien à dire qui puisse le mériter… Je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système. Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses essais que pour les autres, et je n’écris mes rêveries que pour moi”. (pp. 999 et suiv.)
Cette notion de subjectivité assumée, d’écriture “pour soi”, est l’essence même de la modernité de Rousseau. Elle sera bien conservée dans le journal. Pourquoi Rousseau n’a-t-il pas tenu un journal puisqu’il en discerne si bien les éléments, jusque dans l’idée de “tenir le registre des opérations” ? La réponse est justement d’ordre temporel : Rousseau préfère le travail d’écriture a posteriori, élaboré, avec recul plutôt que la saisie sur le vif des faits de l’existence. Le journal se tient à mi-chemin entre la vie et l’œuvre finie : “en passant sa vie à écrire un journal”, note Maurice Blanchot, "on n’a ni vécu, ni écrit” (Le livre à venir). C’est pourtant bien dans cet entre-deux que se loge la véritable littérature, ce que Breton nomme le « qui vive » (Nadja).
Rousseau qualifie ses Rêveries d’”informes” (“ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries”). Or le journal, s’il revendique une liberté de ton héritée de Rousseau a une forme bien précise : c’est une série de notes datées. La mesure du journal est la journée, et sa structure est la répétition de ces journées. La journée est comme le pas pour l’homme, la cadence qui lui est la plus naturelle. C’est pourquoi, dans le journal, existe cette sensibilité particulière, qui le distingue des autres genres biographiques : “l’auteur évite de représenter le passé comme un bloc monolithique, ce qui jusque-là avait été la règle. Pour la première fois, le mystérieux cheminement de la mémoire redevient sensible” (Victor De Litto)
Les grands journaux
Les premiers grands journaux apparaissent à l’aube du XIXe siècle. Le plus important d’entre eux bien sûr est celui de Stendhal : « J'entreprends d'écrire l'histoire de ma vie jour par jour. Je ne sais si j'aurai la force de remplir ce projet ». L’autre important journal du XIXe siècle – et qui le ferme - est celui des frères Goncourt. Le journal proprement dit de Stendhal, sous forme de feuillets annotés, est conservé à la Bibliothèque municipale de Grenoble. En 2006, cette institution a fait l’acquisition de six cahiers du Journal de Stendhal (près de 600 pages), provenant de l’ancienne collection Pierre Berès (937.000€ avec les frais). Les nombreux livres annotés de Stendhal constituant une autre forme de son journal, sont conservés au fonds Bucci à la Bibliothèque Sormani (Milan). Le manuscrit du Journal des Goncourt fut remis à la Bibliothèque nationale de France, selon le testament d’Edmond de Goncourt. Les autres journaux importants de la littérature française sont également conservés dans des institutions publiques : celui de Benjamin Constant (s’étalant de 1804 à 1816 et couvrant plus de mille pages) est conservé à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Les carnets et agendas de Vigny sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. Ils furent en partie publiés sous le titre Journal d’un poète, en 1867. Le monumental journal de Henri-Frédéric Amiel (16840 pages) est conservé à la Bibliothèque de Genève. Au XXe siècle, les manuscrits des journaux d’André Gide et de Paul Léautaud sont conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, le manuscrit du journal de Julien Green est à la Bibliothèque nationale de France, celui du journal de Charles du Bos est conservé à la Bibliothèque Jacques Seebacher.
Les manuscrits des principaux journaux de grands écrivains sont donc tous conservés dans des institutions publiques. Parfois un carnet ou des dijecta membra sont proposés à la vente mais jamais un ensemble cohérent et complet.
Les manuscrits de Barbey d’Aurevilly
Barbey d’Aurevilly écrivit cinq Memoranda, tous indépendants les uns des autres. Le premier, celui-ci, date de 1836 ; les autres, de 1838, 1856, 1858 et 1864. Deux d’entre eux sont connus par des manuscrits autographes de Barbey (le premier et le quatrième). Les autres manuscrits connus de Memoranda de Barbey sont des copies de la main du libraire éditeur de Caen, Guillaume-Stanislas Trebutien.
La redécouverte de ces deux manuscrits autographes de Memoranda de Barbey est très récente. Jusqu’à 2015, seule une copie de la main de Trebutien du premier Memorandum, conservée à la bibliothèque de Saint-Sauveur-le-Vicomte, permettait de connaître ce texte essentiel des débuts de Barbey. Quant au manuscrit autographe du quatrième Memorandum, il était inconnu jusqu’à ce jour.
Hormis ces deux Memoranda, seuls deux autres manuscrits de Barbey d’Aurevilly ont à ce jour été localisés en mains privées. Tous deux sont une des nouvelles des Diaboliques : Le Rideau cramoisi (36 pages, vente Ortiz-Patino, II, Londres, 2 décembre 1998, n° 28, £45.000 avec les frais) et Le Bonheur dans le crime (28 pages, Paris, 29 mai 2013, €121.500 avec les frais).
Les manuscrits de Barbey d’Aurevilly conservés à la Bibliothèque nationale de France sont les suivants :
- quatre nouvelles des Diaboliques (cote NAF 17372), préemptées à la vente Auguste Lambiotte, Paris, III, 15 novembre 1977, n° 9) : Le Rideau cramoisi (30 pp.), Le Bonheur dans le crime (34 pp.), La Vengeance d'une femme (23 pages), À un dîner d'athées (36 pp.) et les épreuves corrigées du Plus bel amour de don Juan (16 pages),
- Une Vieille Maîtresse (fonds Rothschild, cote 1663, plus de 1000 pages)
Les deux manuscrits autographes de Memoranda constituent donc non seulement des très rares manuscrits autographes de Barbey d’Aurevilly mais aussi de très rares manuscrits autographes de journaux d’écrivain encore en mains privées.
STRANGE BOOK ! PREMIER MEMORANDUM
Byron, modèle absolu du Memorandum de Barbey
La figure de Byron domine le Memorandum et l’œuvre entière de Barbey d’Aurvilly. Le nom de Memorandum est emprunté par Barbey à Byron qui qualifiait son propre journal de Memorandum-book. Or ce journal de Byron fut vitime de ce que les anglais ont qualifié de « greatest literary crime in history ». Au lendemain de la mort de Byron, quelques-uns de ses amis décidèrent de brûler son journal manuscrit après qu’eux seuls l’aient lu, par crainte d’un scandale. Ce journal disparu à jamais fait partie des oeuvres mythiques détruites, au même titre que la seconde moitié des Ames mortes, les lettres de Rimbaud à Verlaine ou la suite du journal de Kafka. L’un des coupables de cet autodafé du journal de Byron, son ami le poète Thomas Moore, publia cependant en 1830, des fragments sauvés de ce journal. C’est à ce bout de Memorandum-book que Barbey d’Aurevilly fait référence.
Toute la trajectoire de Barbey d’Aurevilly s’est déroulée sous l’astre de Byron. Dès le premier paragraphe du Memorandum, Barbey se place sous cette figure tutélaire de Lord Byron : “Je retourne à mon livre de loch, comme disait Byron… Ces pages sont un kaléidoscope, car je dois y déposer au fur et à mesure toutes les nuances que je revêts” (p. 142). Le loch est l’instrument servant à mesurer la vitesse d’un navire. A la fin de sa vie, dans une note des Dijecta Membra, datée du 4 juin 1875, Barbey confirme, par-delà un demi-siècle, une fidélité intacte à ses admirations de jeunesse : « c’est dans Byron que j’ai appris à lire littérairement ». Barbey est alors âgé de soixante-sept ans, et a pratiquement toute son œuvre derrière lui.
Philippe Berthier souligne la constance de cette figue de Byron dans l’œuvre de Barbey, depuis son premier Memorandum jusqu’à ses œuvres de maturité :
« On a l’impression que les œuvres complètes du noble Lord ne quittent pas un instant le chevet de Barbey, qui les lit en anglais. Le commerce avec elles est si continu, si intime, qu’il finit par ne plus se distinguer de l’exercice même de la vie intellectuelle. Byron est infusé partout dans Barbey. A Trebutien, Barbey peut dire sans excès : « je suis peut-être le seul en France qui sache à une virgule près ce qu’a écrit cet homme. J’ai la prétention de connaître Byron jusque dans les lignes les plus négligemment tracées, les moins littéraires, comme je connais sa personne morale dans les moindres replis ». Absorbé, ingéré, assimilé, Byron devient chair et sang de l’imaginaire aurevillien qu’il sature jusqu’à l’intoxication. Trebutien reçoit l’aveu : « Byron et Alfieri m’ont empoisonné, en effet, mes premières dix années de jeunesse. Ils ont été ma morphine et mon émétique ». Tout prouve que, de ce virus-là, Barbey en fait ne s’est jamais remis, qu’il n’a jamais pu – ni peut-être même voulu, car pour le vouloir il eût fallu sacrifier ce qui fondait son écriture » (Philippe Berthier).
Barbey regretta toute sa vie d’avoir une condition inférieure à celle de son modèle. S’il eut parfois un peu d’argent, il mena une vie besogneuse et ne put jamais se permettre de regarder l’activité journalistique ou l’écriture de romans comme un luxe de dilettante. Byron lui offre une figure mythique de l’aisance et du succès : « c’est un désordre et une douleur que d’avoir l’aristocratie de Lord Byron, sans avoir sa fortune » (lettre à Trebutien, 28 octobre 1843) ; allant jusqu’à protester : « Ah ! mon cher Trebutien, être un Lord Byron d’instinct sinon de génie, et sans fortune, dans cette société de meurt-de-faim et d’égalitaires, quel métier ! » (Au même, 4 octobre 1854). Barbey d’Aurevilly aurait pu faire sienne la devise de Byron : « I love opposition » (Don Juan)
Journal d’une amitié
Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) rédigea son premier Memorandum à la demande de son ami Maurice de Guérin : “G[uérin] souhaite que je le continue, et je le ferai si cela peut lui faire plaisir” (p. 124). Cette amitié traverse effectivement le Memorandum de part en part, et la formule “Guérin est venu” revient comme un leitmotiv et une scansion tout au long du Memorandum :
“le lien avec Maurice de Guérin s’impose comme un repère essentiel sur l’horizon intérieur de Barbey. Barbey aime Guérin, qui a besoin de lui et lui offre l’inappréciable cadeau d’une sensibilité poétique… Les Memoranda ressuscitent au jour le jour cette existence à deux, faite d’entretiens quotidiens, de lectures, de sorties en commun. Les Memoranda élèvent bien un autel à Amicitia Invictia” (Philippe Berthier).
Jules Barbey d’Aurevilly et Maurice de Guérin se rencontrent en 1827 au collège Stanislas, à Paris. Le premier a dix-neuf ans, le second dix-sept ans. Leurs caractères se complètent. Maurice de Guérin est fragile, d’un tempérament délicat. Barbey d’Aurevilly, plus impulsif, reconnaît cette sensibilité. Pendant les deux années scolaires les menant au baccalauréat en 1829, ils sont inséparables : “j’étais dans la même étude que Guérin ; nous étions compagnons du même pupitre. Au lieu d’écrire nos devoirs et d’apprendre nos leçons, nous nous écrivions des lettres et des vers” (lettre à Trebutien, 15 août 1855). Tous deux découvrent alors Byron. Au début des années 1830, Barbey retourne en Normandie. Il rencontre le libraire de Caen Guillaume-Stanislas Trebutien, qui sera l’un de ses principaux correspondants et l’éditeur futur des Memoranda. Barbey tombe amoureux de Louise du Méril, la femme de son cousin Alfred. Il en sera beaucoup question dans son Journal. Elle représentera à elle seule le contrepoint aux innombrables “catins” qu’énumérera Barbey, ansi qualifiées par dépit de ne pas leur plaire. Ses retours en Normandie, à cette époque, sont nourris de l’espoir de la revoir. Avant la rédaction de son Journal, Barbey a fait quelques pas en littérature, sans avoir jamais être édité : il écrit sa première nouvelle Le Cachet d’Onyx en 1831, puis Léa en 1832, publiée dans l’éphémère Revue de Caen de Trebutien. En 1833, Barbey écrit à Caen, en une nuit, La Bague d’Annibal, poème en prose d’inspiration byronienne écrit pour Louise. En 1833, Barbey d’Aurevilly revient s’installer à Paris. Il retrouve son ami Maurice de Guérin. Ils se voient presque tous les jours : “Travaillé, puis fait coiffer, puis causé avec mon visiteur quotidien et bien venu G[uérin]. Dit… quoi ? des riens. Mais avec les esprits qui nous plaisent, les riens ne sont plus rien” (p. 55). Barbey note, à propos de Guérin : “maintenant, on nous couvrirait du même manteau, tant nous sommes rapprochés” (p. 119). Durant cette seconde moitié des années 1830, jusqu’à la mort soudaine de Guérin en 1839 (soit la période que recouvre le premier Memorandum), leur amitié est au summum. Barbey confie dans une lettre à Trebutien : “Cet homme s’enfonce en moi de plus en plus et s’y incruste jusqu’au coeur” (lettre du 2 septembre 1835).
Barbey d’Aurevilly commence son Journal ou Memorandum en août 1836. Il remet son Memorandum à Maurice de Guérin en 1838, lequel inscrit, de sa main, le titre Strange Book sur la première garde du manuscrit.
Le Memorandum de Barbey d’Aurevilly rapporte jour après jour, les occupations d’un jeune homme à l’aube de sa vie : “Qu’ai-je fait encore ? Rien qui vaille la peine d’être rappelé” (p. 139). Le Journal établit un ordre dans la journée. Barbey oppose la vie ordonnée de province et la vie grouillante de Paris, chaotique mais où quelque chose de nouveau peut éclore. Il note à propos d’anciens amis restés à Caen : “ils sont dans l’ordre ; nous, nous n’y somme pas” (p. 86). Chaque page du journal commence par le “lever”, tôt ou tard selon la nuit précédente, et finit à la nouvelle nuit. Entre ces deux moments sont énumérés tous les actes du jour, dans une alternance de style télégraphique et de paragraphes plus développés, notamment quand Barbey fait le portrait de femmes, de soirées ou commente les livres qu’il lit. Il signale les jours “blancs”, sans écriture, par des lignes de pointillés : “encore des blancs ! – j’ai passé les jours précédents à lire tout le jour, ne sortant, comme une courtisane ou comme un débiteur, que le soir. Il m’est impossible de rester seul et dans ma chambre le soir. Je tombe dans une espèce d’angoisse approchant de la folie”. (p. 141).
L’ennui
L’ennui ouvre les premières pages du Memorandum : “Je m’en vais recommencer un Journal. Cela durera le temps qu’il plaira à Dieu, c’est-à-dire à l’ennui qui est bien le dieu de ma vie. Quand je serai las de me regarder, je fermerai ce livre et tout sera dit” (p. 35). Le Memorandum se présente dès la première ligne comme le journal d’un jeune homme qui s’ennuie. L’idée du suicide est simultanément évoquée et rejetée. À chaque page se lit la fatigue d’une existence monotone, la lassitude de croiser les mêmes gens dans les mêmes lieux : “usé du temps” (p. 70), “ennuyé doublement par moi et par les autres” (p. 75), “l’ennui de vivre” (p. 81), “tombé en angoisse d’ennui et de désespoir” (p. 86), “mon insipide vie” (p. 122), “je voudrais me fuir aujourd’hui” (p. 124), “triste, triste, triste” (p. 140), et de nombreuses autres encore. Le même ennui se lit d’ailleurs à la même époque dans sa correspondance : “je suis sorti ennuyé du ventre de ma mère” (Lettre à Trebutien, 8 octobre 1835).
Si Barbey s’apprête à décrire ce qu’est cette existence dominée par l’ennui, il ne prend pas pour autant appui sur le vide. Son écriture est pleine. Les références littéraires, les citations, les lectures formeront un contre-point à l’ennui tout au long du Journal. Barbey n’est pas à l’arrêt ; il marche, même s’il ne “marche que par saccades” (p. 72). Immédiatement, dès les premières phrases du Journal, sont convoquées les figures de Byron et de Shakespeare, en réponse à l’ennui et à l’idée du suicide : “le sommeil sans rêves que souhaitait Byron n’était pas une réponse à l’angoissée question de Shakespeare [”to be or not to be”]” (p. 35).
L’ennui de Byron apparaît également régulièrement dans ses propres mémoires : “Je suis ennuyé encore plus que de coutume, et tout à fait accablé de ce maudit verbe que je ne cesse de conjuguer” ou “Quelle est donc la raison qui fait que j’ai été toute ma vie plus ou moins ennuyé… ”. La réponse - ou réaction - de Byron se trouve dans l’écriture : “Il faut que je me trouve bientôt quelque occupation : mon coeur commence à se ronger”. La même nécessité d’écrire face au néant se retrouve chez l’un et chez l’autre. Quand Byron confie : “Me sortir de moi-même a toujours été mon unique, mon entier, mon sincère motif pour écrire de tout (Mémoires, 27 novembre 1813), Barbey s’écrie : “oh ! le moi, le moi, pourquoi faut-il que nous en ayons un ?” (p. 54) et “Écrire, je l’ai toujours éprouvé, est un apaisement de soi-même” (p. 40)
Lectures
Barbey, s’il s’ennuie, n’est pas oisif pour autant. Il lit et étudie tous les jours, non par divertissement mais comme une formation pour affronter le monde. Barbey se tient face à “ses” auteurs comme Montaigne se tenait face aux siens, dans sa tour. Toute littérature est un dialogue avec ses prédécesseurs. Les auteurs que lit Barbey sont bien sûr Byron et Shakespeare, évidemment Hamlet, dont les citations parsèment les pages du Memorandum, aussi bien en anglais qu’en français. Barbey lit aussi Machiavel, Goethe, Madame de Staël, le Président de Brosses, Fenimore Cooper, autant que des ouvrages « pratiques » d’histoire politique, ou de finance : “lu par brassées - toujours de l’Histoire et notant tout ce qui a trait aux affaires extérieures. Il faut que je me jette dans les matières de finance et que je débrouille ce chaos, du moins chaos pour ma tête. Le meilleur levier pour enlever le pouvoir est encore celui-là” (p. 130). Barbey d’Aurevilly n’est pas l’écrivain idéaliste en retrait du monde qu’on pourrait croire. C’est un homme pragmatique : “je sais qu’on peut dans son orgueil de patricien considérer de haut la mêlée et vivre à l’écart, sur sa tour, mais on n’apprend pas, et avant tout, il faut des connaissances non spéculatives, mais pratiques, à l’homme pour qu’il ait la valeur qu’il peut avoir” (p. 121).
Le seul écrivain français dont s’émerveille sans retenue Barbey est Saint-Simon : “lu dans mon lit ces admirables Mémoires de Saint-Simon où tout est beau : style, pensées, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique - livre de premier ordre enfin.” (p. 145). La question du style est première pour Barbey. Il lit d’ailleurs régulièrement le Traité du style de Buffon.
Barbey lit enfin ses contemporains, les Romantiques français, mais n’en fait pas grand état. Il rapporte sa rencontre sans enthousiasme avec Victor Hugo, son aîné de six ans :
“Désirais depuis longtemps le connaître, et ne voulais pas faire vis-à-vis de lui une de ces démarches banales, le supplice des célébrités… Il m’a paru clair, net, simple, mais sans aucun trait dans la conversation… Le front est la seule chose vraiment belle et poétique qu’il ait. Le teint s’empourpre vaguement, mais uniment partout, et l’embonpoint commence à se montrer. Il est petit et se pose comme Bonaparte. Ce n’est pas une affectation, mais cela en a été une, à l’origine, probablement” (p. 122).
Barbey appartient déjà à une autre lignée. Le même ennui constitutif hantera vingt ans plus tard, Les Fleurs du Mal dès le poème liminaire, Au lecteur. Au milieu des foules, Baudelaire sera le même homme solitaire.
Des femmes et de l’alcool
Le Memorandum est le journal d’un dandy : “Je me travaille l’âme pour que rien ne paraisse au dehors de mes pensées. Qu’y a-t-il de plus ridicule que de souffrir ?” (p. 138). Quand il n’étudie pas, Barbey ”conquiert” le monde. Il fréquente les Salons, va au concert, au café, ou “au Boulevard” avec ses amis. Il porte un regard acerbe sur ses contemporains : “Moi je riais, mais ce rire était triste. On jaugeait les bêtises. Revenu ennuyé et avec des torrents de mépris pour tout ce que j’ai vu et entendu” (p. 75). En contre partie de cette conquête du monde, ses toilettes ont beaucoup d’importance. Elles répondent à un rituel quotidien : les gants, le tailleur, le coiffeur, l’attention à son poids par des régimes (comme Byron). Barbey entretient ce qu’il nomme le “culte de la forme” (p. 63).
Les femmes sont omniprésentes dans le Journal : “longtemps elles m’ont dominé par la volupté et la douleur” (p. 71). Les scènes de rencontres se succèdent (plus que les conquêtes réelles). Barbey est pris de “la rage de la coucherie” (p. 55). Les portraits de femmes qu’il fait sont au vitriol : la marquise d’H., “catin dévote et carliste” (p. 74), une autre “petite, mince, moins flexible qu’une houssine [baguette de houx], mais y ressemblant néanmoins… le teint rougissant avec une rapidité électrique” (p. 78), la femme d’un ami “blonde comme du café au lait, pas jolie, mais de cette laideur qui parle aux passions” (p. 85), la mère d’un ami qu’il qualifie d’ “exigeante chienne” (p. 86), une certaine Mme P., “un très souhaitable débris de femme” (p. 87), une autre qualifiée de “laide et impudente catin” (p. 140) ; une italienne “décolletée avec une bravoure admirable” (p. 120), la comtesse d’A. qui lui plaît parce qu’elle ressemble à “un de ces fiers colosses comme je les aime, les cheveux plaqués aux tempes, l’œil plein d’une flamme noire, la bouche malade d’ardeur, les lèvres roulées et à moitié entrouvertes… des mamelles de Bacchante et un torse à la Rubens” (p. 133). Ses visites à des femmes sont parfois l’occasion de scènes drôles : “fait une visite à ma tante… Je me suis plongé dans une excellente bergère devant un grand feu et l’ai écoutée patiemment gémir comme une Elégie, dans un état qui tenait de l’ennui et de la résignation, silencieux, les yeux à moitié clos et la main jouant avec le gland de mon bonnet de velours noir” (p. 74). Les yeux de Barbey ne cessent jamais de rechercher les femmes. Il va jusqu’à se cacher derrière les rideaux de magasins ou se rend à la messe pour les épier, regrettant de ne pas bien les distinguer sous le “capuchon de leurs mantelets” (p. 77). Une femme pourtant fait figure d’idéal : “L(ouise) alpha et oméga de toutes mes pensées” (p. 82) :
“Les femmes sont partout, parce que la femme, l’unique, n’est nulle part. Barbey n’en finit pas de humer partout l’odor di femmina, de se flatter de flirts virtuels, de faire mine de lever tout gibier passant à proximité, dans la rue, au café, au spectacle, à la fenêtre d’en face” (Philippe Berthier).
En même temps que ces portraits souvent misogynes de femmes, le Journal recèle de réelles fulgurances empruntes de beauté. Barbey porte un regard plein de compassion sur certaines femmes, comme la marquis de V. dont le visage blanc est marqué “d’une beauté de souffrance admirable” (121) pour avoir été mal aimée. À propos de son frère, Barbey - qui se moque pourtant de la dévotion aveugle - écrit : “Il m’a demandé un livre de prières que je lui achèterai demain. Qu’il prie par moi et pour moi s’il ne prie pas avec moi. J’aime les prières, non que je croie à leur efficacité, mais parce que prier pour quelqu’un, c’est penser à lui” (p. 84). Ou, quand il revient en Normandie après une longue absence, Barbey s’adonne à un rite païen ancestral : “bu l’eau salée dans le creux de ma main comme une libation de reconnaissance après tout ce temps passé en exil de l’Océan, père des choses et de ses rivages” (p. 69).
Dans cette structure ordonnée du Memorandum, les actes du quotidien se répètent donnant au lecteur (le premier d’entre eux étant Guérin) l’impression de vivre avec Barbey. En fin d’après-midi ou le soir, Barbey retrouve un ou quelques amis, dont Maurice de Guérin, au restaurant Copenet ou au Véfour. Différents “alchools” sont alors consommés : liqueurs, grogs, vins de Bordeaux et du Rhin, champagne, punch, “curaçao combiné avec du kirsch-wasser”, accompagnés d’une à quatre cigarettes. Son image de dandy l’empêche malgré ces beuveries de tomber dans l’ivresse, quand bien même il renverse un verre : “maladroit, mais d’aplomb imperturbable toujours” (p. 58) ; ou, plus tard : “bu prodigieusement et resté froid et sombre au milieu de toutes ces têtes qui sautaient comme des poudrières. Fumé, pour ma part, quatre cigarettes” (p. 69). Barbey note les détails. Lors d’un séjour rapide de “fêtes” en Normandie, il cesse d’écrire pendant plusieurs jours et note à la fin de la semaine : “J’ai bu plus que ces Normands grands buveurs. Ils s’étonnaient qu’un efféminé de ma taille, un damoiseau de Paris, résistât mieux qu’eux aux liqueurs fortes” (p. 83). Barbey note aussi scrupuleusement : “bu de l’eau” ou du café.
Les détails les plus personnels dépassent finalement le cas du jeune Barbey dandy ; à travers ce portrait de lui-même, Barbey esquisse le portrait d’un jeune homme à travers les âges, plein d’envolées et de retombées, de brusquerie, de drôlerie et de désarroi – qu’on retrouve jusque dans les romans américains du XXe siècle, comme Ask the dust (1939) de John Fante.
“Des réalités entrevues”
Les lectures de Barbey d’Aurevilly forment bien un pivot fondamental de son Journal. Derrière ces mots se tient l’accès à une “réalité entrevue” : “les sciences dans lesquelles on n’est pas versé et qu’on pénètre seulement par échappées, sont les plus beaux poèmes possibles pour l’imagination des hommes. J’écris imagination parce qu’elles ne sont que des réalités entrevues” (p. 59). Cette notion n’est pas sans évoquer celle de Voyant près d’un demi-siècle plus tard. La lecture - et bientôt son corollaire l’écriture - constituent bien le lieu intermédiaire entre rêve et réalité, comme l’est l’insomnie - ce “frère de la Mort” (p. 74) entre veille et sommeil : “aujourd’hui levé toujours souffrant, après une nuit pleine d’affreux rêves. Le temps qu’il dure, le rêve est une réalité ; et après qu’il est évanoui, le souvenir n’en fait-il pas une réalité encore ?” (p. 76). Barbey consommera tour à tour des “excitants” - “l’alcool”, et de l’opium (“bien dormi grâce à l’opium”, p. 164), pris dans un mouvement d’envolées et de retombées, variant d’un bord à l’autre, entre l’ici et l’ailleurs. La lecture d’abord, puis l’écriture se révéleront être le pont :
“les nuits massacrées de cauchemars poignants, les spasmes nerveux, la cyclothymie qu’il essaie de calmer par les alcools, l’opium, des repas de Kalmouk ou de crocodile, la conversation comme drogue entre les convives déchainés : en tout se manifeste sinon un déséquilibre, du moins le dérèglement d’une organisation physique, intellectuelle et morale qui n’a pas encore trouvé son assise ni son régime. Avant même d’avoir commencé véritablement sa carrière, Barbey semble assumer une vocation de douleur et de solitude. Il est Roland sonnant du cor, inécouté… Écrire, constate Barbey, le soustrait à lui-même, l’écume, le soulage”. (Philippe Berthier)
La lecture “débrouille ce chaos, du moins chaos pour ma tête” (p. 130). Cette dépossession et repossession de soi-même va progressivement se loger dans l’écriture. Ces Memoranda tiennent du rêve. Barbey commence à entrevoir sa vocation dans le temps qu’il se fait “inspecteur journalier de ses ruines” (Philippe Berthier). Le vrai sujet de son Memorandum - et peu importent, au fond, les motifs dont il use - est bien cette “expérience fondamentale avec la parole” (Yannick Haenel) que fait Barbey. Or celle-ci est synonyme de solitude. L’assumer est la plus haute distinction du dandy.
Barbey d’Aurevilly ne fait pas de littérature. Ce Journal discontinu comme celui de Stendhal n’avait pas vocation à être publié. L’écriture est au travail d’une œuvre en suspension, et appartient en cela à la véritable littérature. Presque vingt ans plus tard, en septembre 1853, Barbey résume parfaitement cette idée dans une lettre à Trebutien, qui voulait publier ces Memoranda :
“Guérin a écrit de sa plus profonde rêverie ces deux mots d’anglais : Strange Book ! Ils vous seront, j’imagine, un grand aliment de songerie. C’est du moins l’effet qu’ils produisaient à Guérin. Il y a là-dedans un bouillonnement, une impétuosité d’impressions, une vérité brutale, un je m’en f… ! de la phrase (pardon de ce cynisme, ô délicat indulgent !), lesquels ont et exercent un ascendant véritable sur les esprits qui aiment le vrai, et surtout qui l’aiment quand il est chaud, comme le café. Vous verrez et jugerez. C’est une lecture de chevet que je vous ménage”.
Le Journal agit comme un repère pour Barbey, un endroit ordonné où se révéler lui-même. On peut lire ce Journal comme celui d’un jeune dandy faisant ses gammes dans les lectures et auprès des femmes ; rétrospectivement, on y distingue les signes annonciateurs d’un grand écrivain.
BIBLIOGRAPHIE : Jules Barbey d’Aurevilly, Memoranda, édition établie par Philippe Berthier, Paris, 2015 -- Barbey d’Aurevilly, Œuvres romanesques complètes, Paris, 1966, II, pp. 737, 1460 et suiv. -- Philippe Berthier, Barbey d’Aurevilly et les humeurs de la bibliothèque, Paris, 2014 -- Michel Lécureur, Jules Barbey d’Aurevilly, Paris, 2008 -- Baudelaire, Œuvres complètes, I, Paris, 1975, p. 1467 (”Journaux intimes”) -- Thomas Moore, Mémoires de Lord Byron, Paris, 1830-1831 Jules Lemaître, Les Contemporains : études et portraits littéraires, Cinquième série, Paris, 1898 -- Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, I, Paris, 1959 -- Victor Del Litto, Stendhal. Oeuvres intimes, I, p. XXXIII -- Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, 1996 -- Alain Girard, Le Journal initime, Paris, 1963 -- Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Paris, 1959, p. 256 -- Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, Paris, 2017