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ÉTIENNE, Charles Guillaume [et autres].

[Titre général manuscrit : Affaire des deux Gendres, ou Recueil contenant avec la Comédie des Deux Gendres par M. Étienne, toutes les Pièces et Caricatures publiées entre 1811 et 1812 pour ou contre cette comédie et son auteur]. Les Deux Gendres, comédie en cinq actes et en vers... Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre Français, par les Comédiens ordinaires de S. M. l’Empereur et Roi, le 11 août 1810 ; et à Saint-Cloud devant LL. MM. II. et RR., le 16 août de la même année. Suivie du Discours de réception de l’Auteur à l’Académie Française

Paris, Le Normant et Barba, 1811

THÈÂTRE, LITTÉRATURE ET PLAGIAT : LE PARASITISME LITTÉRAIRE EN IMAGES ET EN TEXTES.

SUPERBE RECUEIL SUR L’AFFAIRE DE LA COMÉDIE DES DEUX GENDRES AVEC 10 ÉTONNANTES CARICATURES EN COULEURS.

BELLES RELIURES DE BAUZONNET

Charles-Guillaume Étienne (1777-1845) fut auteur dramatique et rédacteur en chef du Journal de l’Empire. Il exerça la charge de censeur général de la police et des journaux sous Napoléon. Cette fonction le plaçait au centre de la coercition napoléonienne sur la vie intellectuelle du pays. Il fut aussi élu plusieurs fois député de la Meuse entre 1820 et 1837, puis nommé pair de France en 1839. Fait rare, Étienne fut élu deux fois à l’Académie française, en 1811 au fauteuil 25, puis en 1829 au fauteuil 32, ayant entre-temps été proscrit par l’ordonnance de 1816 qui rejetait dans l’ombre les napoléonides.

Ce rarissime recueil est relatif à une comédie en cinq actes, Les Deux Gendres, jouée pour la première fois le 11 août 1810, puis le 16 août à Saint-Cloud devant l’Empereur, et publiée la même année chez Le Normant. Le thème en est simple : un père découvre que ses enfants préfèrent l’argent à sa personne. Il entreprend de tester leur fidélité. La pièce connut un franc succès et facilita l’accession d’Étienne à l’Académie. Mais elle suscita rapidement une vive polémique, l’auteur ayant été accusé de plagiat, notamment de Les Fils ingrats d’Alexis Piron (1729) ou de Conaxa, œuvre d’un jésuite anonyme du XVIIIe siècle, voire d’autres œuvres bien plus obscures. Étienne s’en explique notamment dans la préface à la quatrième édition de l’œuvre incriminée, souhaitant “fermer la bouche à tous les intrus de la littérature et à tous les contrebandiers du Parnasse”.

Une note imprimée de Bon-Joseph Dacier datée de décembre 1811 se trouve placée en face de la page de titre de Conaxa ou les gendres dupés. Elle précise que cette édition est la copie exacte et fidèle de la pièce manuscrite ayant le même texte existant parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale et “qui était auparavant dans celle de feu M. le duc de la Vallière”. La mention de “Deuxième édition” doit être fictive puisqu’aucune édition antérieure ne figure au catalogue de la BnF, à moins qu’elle ne fasse référence à la première édition publiée à Rennes en 1710. Cette préface révèle le plagiat d’Étienne, dénonce la supercherie, s’offusque d’une entrée à l’Académie sur un mérite usurpé et propose une brève histoire de la notion de plagiat. Elle compare longuement la pièce de 1811 avec celle jouée à Rennes en 1712, écrite par un Père jésuite. L’origine première de la pièce est un fabliau du Moyen Âge remit au goût du jour au XVIIe siècle par François Gayot de Pitaval, auteur des Causes célèbres. La Petite Lettre prend la défense d’Étienne et donne le libraire monarchiste Gabriel Michaud comme auteur de la préface de Conaxa. Dans le quatrième texte, la polémique gonfle et s’enrichit d’un second plagiat. Jean-Antoine Lebrun-Tossa se déclare alors possesseur d’un manuscrit de Conaxa qu’il aurait prêté à Étienne. Ce dernier en aurait tiré toute la gloire avec grande ingratitude. Lambert Lallemand, dans le cinquième texte, prend fait et cause pour Lebrun-Tossa contre Étienne : “vous avez trompé l’Académicien en vous y glissant par une porte dérobée” (p. 31). Dans la onzième pièce, Hoffmann, auteur dramatique, prend la défense de Charles Étienne. Étienne lui-même fit imprimer Conaxa, la pièce qu’on l’accusait de plagier et la fit même jouer à l’Odéon (2 janvier 1812). Chacune de ces trente-deux pièces se fait ainsi l’écho d’une polémique parisienne qui enflamma Paris. Le pouvoir napoléonien occupait ainsi les esprits plutôt que de les encourager à découvrir les désastres de la campagne de Russie. Toute un clientélisme impérial se retrouve chez certains des auteurs. Ainsi la publication de sa Lettre de Nicolas Boileau à Charles Étienne entraînera pour son jeune auteur, Noël-Jacques Lefevre-Duruflé, sa nomination au Conseil d’État grâce à l’influence du Charles Étienne. La polémique enfla autour de cette vague idée d’un plagiat de Conaxa, négligeant la dette qu’Étienne devait davantage à Piron et surtout à Shakespeare et King Lear - lorsque le roi demande à ses filles de lui prouver la vigueur supérieure de leur amour pour lui.

Mais ce sont surtout les extraordinaires caricatures surréalistes ici assemblées qui constituent la qualité remarquable de cet exemplaire. Certains avancent que le jeune Alexandre Martineau de Soleinne (1784-1842), futur grand collectionneur de livres sur le théâtre, et son ami Lebrun-Tossa, tiraient les cordons de cette polémique. À propos de l’exemplaire Soleinne, le rédacteur du catalogue de la vente, P. L. Jacob, écrit :

“Cette précieuse collection, qu'il serait impossible de réunir aujourd'hui, n'existe certainement nulle part, pas même dans la bibliothèque de M. Étienne. Nous avons ouï dire que M. de Soleinne avait découvert le premier les similitudes et les analogies qui se trouvent dans la comédie du Jésuite anonyme et dans celle de M. Étienne : ce fut lui qui fournit en sous-main aux assaillants, et particulièrement à son ami Lebrun-Tossa, les éléments de cette mémorable querelle littéraire ; ce fut lui qui dirigea secrètement l'attaque. On nous a même assuré qu'il avait mis la main à la plume en cette occasion.” (Cat. Soleinne, t. V, p. 110, n° 469)

En 1811-1812, Soleinne n’est pas encore l’immense collectionneur de théâtre qu’il deviendra bientôt. Ce n’est qu’en 1823 qu’il acquerra la bibliothèque du comte de Pont-de-Veyle. Si Soleinne faisait bien travailler Bauzonnet, il ne nous semble pas que cet exemplaire ait appartenu à sa fameuse bibliothèque. Le n° 209 de la vente Soleinne (Cat., 1844, p. 231) présente bien un lot de treize caricatures sur l’affaire Étienne, toutes en feuilles isolées. Le rédacteur du catalogue les dit déjà “d’une excessive rareté”. Notre exemplaire n’en comporte que douze. Il lui manque celle de “L’auteur innocent”, ce qui rend impossible toute provenance Soleinne. Sa provenance est peut-être toute théâtrale puisqu’il a appartenu au collectionneur bordelais Émile Michelot dont on aimerait penser qu’il a un lien de famille avec le sociétaire de la Comédie-Française Pierre-Marie Michelot (1786-1856) : Charles dans la pièce, comme le précise la liste des acteurs au début du volume.

Enfin, du point de vue de l’histoire littéraire, on remarquera que la polémique plagiaire autour des Deux Gendres s’inscrit dans le contexte particulier du premier romantisme qui voit se développer le parasitisme littéraire. Charles Nodier, adepte talentueux de tous les stratagèmes éditoriaux, publie en 1812 ses Questions de littérature légale. Du plagiat, de la supposition d’auteur, des supercheries qui ont rapport aux livres. Antoine-Alexandre Barbier, bibliothécaire de l’Empereur, vient tout juste de publier son Dictionnaire des ouvrages anonymes en 1806. Ces pratiques vampiristes illustrées par les titres de ce recueil comme les théories du vampire propre au romantisme se retrouvent jusque dans le style des caricatures de cet exemplaire. Michel Serres a su le montrer en son temps : le parasite est toujours parasité, et le parasité devient toujours parasite (Le Parasitisme, Paris, Grasset, 1980).

BIBLIOGRAPHIE : 

Paul Aron, Histoire du plagiat. Paris, 2008, et surtout le ch. III “Le Pastiche généralisé” et la section sur “le tournant Nodier”