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MOLIÈRE

Les Femmes savantes

Paris, Pierre Promé, 1673

MOLIÈRE AU SIÈCLE DES LUMIÈRES.

EXCEPTIONNEL EXEMPLAIRE D’ACTEUR, CELUI DE JEAN MAUDUIT, DIT LARIVE, L’UN DES PLUS GRANDS COMÉDIENS DU XVIIIE SIÈCLE, ÉLÈVE DE LE KAIN ET AMI DE VOLTAIRE.

EXEMPLAIRE CITÉ PAR TCHEMERZINE.

« ON NE PARLAIT PLUS QUE DE LARIVE ; TOUS LES JEUNES ACTEURS S’EFFORÇAIENT D’IMITER LARIVE. IL FUT L’ACTEUR FAVORI DES FEMMES ET DES JEUNES GENS » (GRIMOD DE LA REYNIÈRE).

LES EXEMPLAIRES DE MOLIÈRE AVEC UNE PROVENANCE THÉÂTRALE PRÉ-RÉVOLUTIONNAIRE SONT TRÈS RARES.

LES FEMMES SAVANTES FURENT JOUÉES QUATRE-VINGT CINQ FOIS À LA COMÉDIE FRANÇAISE, QUAND LARIVE Y ÉTAIT SOCIÉTAIRE

ÉDITION ORIGINALE
In-12 (150 x 88mm)
Fleurons, bandeaux et initiales gravés
Second état “en tous points semblable à celui de 1672” (Guibert). “Le baron de Ruble possédait un exemplaire unique daté de 1672” (Tchemerzine).
COLLATION : π2 A8 B4 C8 D4 E8 F4 G8 H2 : 48 feuillets
RELIURE DU XVIIIe SIÈCLE. Veau marbré, supra-libris doré frappé sur le plat supérieur, dos à nerfs orné, tranches rouges. Boîte
PROVENANCE : Jean Mauduit dit “Larive”, “La Rive” ou “de La Rive” (supra-libris et ex-libris)

Petite déchirure marginale au dernier feuillet. Coiffes et coins légèrement frottés

Jean Mauduit, dit Larive (1747-1827) fut l’un des plus brillants comédiens français du siècle des Lumières. Il commença sa carrière comme doublure du célèbre tragédien Henri Louis Le Kain (1729-1778). À sa mort, il tint pendant plus de dix ans les premiers rôles à la Comédie Française, avec un succès toujours croissant.

Alors que Jean Mauduit était un adolescent au tempérament indomptable, son père, épicier à La Rochelle, l’envoya à Saint-Domingue. Il s’échappa de l’île, rejoignit Paris et alla frapper audacieusement à la porte de Le Kain. Alexandre Grimod de La Reynière, gastronome et critique contemporain de Larive, rapporte ces propos échangés entre l’apprentis-acteur et le grand tragédien :

« J’osais, à mon retour de Saint-Domingue aller trouver le célèbre Le Kain. Rempli de tout ce que son talent m’avait inspiré, je lui dis que j’étais américain (ne voulant pas être connu, dans le cas où il ne jugerait pas mes dispositions favorables), j’osai ajouter qu’une noble émulation me transportait ; que j’avais conçu d’être son double à la Comédie Française ; que j’attendais de lui un aveu sincère sur mes dispositions physiques et morales : ce que je croyais pouvoir lui assurer, c’est que s’il ne trouvait en moi aucun défaut marqué, je parviendrais à être son double ou je mourrais à la peine. Le Kain sourit malignement, et l’intention de son sourire se grava dans ma mémoire ; c’est peut-être ce souvenir qui a le plus fortifié mon émulation ».

Le Kain lui conseilla de faire ses gammes en province. Jean Mauduit prit alors le pseudonyme de Larive (en souvenir du lieu-dit de la maison paternelle « La petite rive »). À Lyon, Mademoiselle Clairon - de vingt ans son aînée - qui était en représentation dans cette ville, entreprit d’en faire un grand tragédien. Le 3 décembre 1770, le sieur de Larive débutait à la Comédie Française, avec le rôle de Zamore, dans Alzire de Voltaire. Ce début ne fut pas heureux. La représentation qui avait commencé par des applaudissements finit par des sifflets. Larive partit pour Bruxelles et y demeura pendant quatre ans malgré les supplications de Mademoiselle Clairon. Il y épousa, au passage, la comédienne Eugénie Servandoni, dite Eugénie d’Hannetaire, maîtresse en vue du Prince Charles-Louis de Ligne (qui lui dédia ses Lettres à Eugénie sur les spectacles, 1774).

Larive ne revint à Paris qu’en 1775. Il tenta un second début en jouant dans Iphigénie en Tauride. L’accueil qu’il reçut du public lui fut tellement favorable que les sociétaires l’admirent pour doubler Le Kain. Jamais surprise n’égala celle du maître lorsqu’il retrouva en Larive cet américain supposé auquel il avait jadis accordé une audition :

« enchanté de mon heureuse étoile, ajoute Larive, je l’invitai un jour à dîner ; je fis tomber, à la fin du repas, la conversation sur la témérité des débutants et sur leur confiance ; je lui demandais s’il se rappelait un jeune américain qui avait été le consulter et qui lui avait avoué la prétention qu’il avait d’être son double ; après avoir réfléchi un moment, Le Kain me dit : Ah ! Je m’en souviens, je n’ai jamais rien vu de plus fou que ce jeune homme ; il avait bien dans la tête toute la chaleur de son pays ; il devait, disait-il, ou mourir ou être mon double ; et, puisqu’il ne l’est pas, je ne doute pas qu’il ne soit mort. Pardonnez-moi, lui répondis-je en trinquant avec lui, il vous a tenu parole ; car ce fou d’Américain c’est moi-même » (propos rapportés par Grimod de La Reynière).

Les archives de la Comédie Française conservent l’inventaire manuscrit des rôles de doublure de Larive, intitulé Rôles auxquels M. Delarive doit se tenir prêt, qui sont de l’emploi de M. Le Kain et qu’il a tous joués. Le répertoire comprend près de quatre-vint-dix rôles à connaître simultanément par coeur ! Le registre tragique domine majoritairement l’ensemble, notamment les pièces de Corneille (Pierre et Thomas), Racine et Voltaire. Les principales pièces comiques sont celles de Molière : Le Tartuffe, Les Fourberies de Scapin, Le Médecin malgré lui, Les Précieuses ridicules. Un second inventaire manuscrit, celui de Le Kain, indique les rôles qu’il tînt « en chef », et ceux qu’il fit tenir « en double » par Larive. Plus Le Kain vieillissait et voyait sa santé faiblir, plus il était forcé d’abandonner des premiers rôles. Une lettre du 15 novembre 1776, constitue une passation de flambeau entre les deux comédiens : « Je sens, mon ami, qu’il est bientôt temps de me retirer et de vous laisser le royaume à gouverner ; puissiez-vous mettre un peu plus d’ordre dans vos petits états qu’il ne m’a jamais été possible de le faire ». Ces inventaires sont très incomplets et non datés mais Le Kain se fit systématiquement « doubler » pour Le Bourgeois Gentilhomme et Le Malade imaginaire. Enfin, l’important Inventaire des Registres, également conservé aux archives de la Comédie Française, indique que Les Femmes savantes furent représentées quatre-vingt-cinq fois au Français, entre 1771 et 1789, soit, plusieurs fois par an à l’époque où Larive y était sociétaire. Les distributions ne sont pas mentionnées, mais, selon le site de la Comédie Française, Larive y tint celui du jeune amant Clitandre.

Après la mort de Le Kain en 1778, Larive fut donc mis en possession des rôles du grand artiste et occupa le premier rang de la scène tragique jusqu’à la Révolution. Le 24 avril 1778, il joua le rôle d’Alceste, dans Le Misanthrope. Pendant dix ans, Larive connut la gloire d’être le premier comédien de la Comédie Française :

« sa réputation devint immense. On ne parlait plus que de Larive ; tous les jeunes acteurs s’efforçaient d’imiter Larive : ses plus grands défauts même, aux yeux de la multitude, devinrent des beautés admirables. Larive voyait en grand, saisissait bien l’ensemble d’un rôle, était toujours noble et énergique ; ses développements étaient faciles et d’un bel effet ; ses gestes toujours variés, naturels et expressifs. Jamais peut-être on n’avait vu à la scène un plus bel homme ; une tête parfaitement dessinée, de belles dents, des yeux à fleur de tête, une voix de taille, pleine, ronde et sonore, dont les modulations étaient infinies, et qui, admirable dans le medium, devenait terrible dans les éclats ; tous les avantages physiques, en un mot, étaient l’apanage de cet acteur. Enrichi de ces dons naturels, et doué de cette heureuse irritabilité de nerfs qui produit tous les genres d’enthousiasme, il fut l’acteur par excellence dans les pièces essentiellement héroïques, dans celles du genre chevaleresque surtout. Une autre réalité particulière le caractérisait ; personne ne jouait avec autant de naturel et d’énergie, le mépris insultant, l’ironie amère et tout ce qu’on pourrait appeler les fanfaronnades tragiques ; l’âpreté de ton qu’il y mettait, et le sentiment intime qu’il paraissait avoir de sa force et de son autorité, écrasaient presqu’infailliblement ses interlocuteurs. Quoiqu’en aient dit plusieurs journalistes, qui sans doute ne l’avaient pas vu à l’époque de ses plus grand succès, cet acteur laissera un beau nom dans l’histoire du théâtre. On y citera toujours quatre grands tragédiens : Baron pour la noblesse, le naturel et la décence ; Le Kain pour la profondeur, l’énergie et le sublime du pathétique ; Larive pour l’éclat, l’enthousiasme, l’héroïsme et l’entraînement ; et Talma, dans un cercle moins étendu, pour l’énergie des sentiments des sentiments concentrés, le jeu terrible de la physionomie et la perfection de la pantomime” (Grimod de la Reynière).

Larive quitta la Comédie Française en 1789. En 1793, incarcéré, il échappa de peu à la guillotine, étant notamment accusé d’avoir hébergé Lafayette. À sa libération, il partit pour une tournée en province qui devait être un nouveau triomphe. On disait que Le Kain, au moment de traverser le Styx, avait laissé son génie sur “Larive”. En 1800, il tenta de reparaître à Paris mais la gloire de Talma était à son apogée, et l’art de Larive appartenait désormais à une autre époque. Il connut alors une retraite chargée d’honneurs et s’attacha à l’édification de sa propriété de Montlignon.

De Stendhal à Louis Jouvet

En 1804, les journaux avaient reparlé de Larive et donné quelque lustre à cette gloire de l’Ancien Régime. L’ancien sociétaire de la Comédie Française avait publié des Réflexions sur l’art théâtral (1801) ainsi qu’un Cours de déclamation divisé en douze séances (1804). Le Journal des Débats et le Courrier des spectacles annonçaient qu’à l’hôtel Choiseul, rue Neuve-Grange-Batelière, n° 3, le tragédien commençait un cours de déclamation. Le 21 août 1804, Larive donna à Stendhal et Pierre Daru la première des douze leçons qu’il leur avait promises. À calculer ce qu’elles leur coûtaient (un louis de 24 francs pour une demi-heure), sans doute en espéraient-ils des enseignements très précieux. Mais Larive ne pouvant supporter les plaisanteries des deux cousins, les leçons cessèrent au bout de trois mois.

Cent-cinquante ans après Stendhal, Louis Jouvet se réfère à Larive, dans ses cours au Conservatoire, notamment pour le travail d’entrée en scène des comédiens : si l’acteur sait « attaquer » une scène, il saura la jouer, tout son travail découlant naturellement de ce premier moment. Pour réussir cette entrée, Jouvet met en place une technique de respiration inspirée des Cours de déclamation de Larive. L’acteur doit utiliser sa voix comme médium en la travaillant par demi-ton selon les inflexions du rôle, puis laisser place au naturel, une fois la possession du rôle faite sur scène : “Je pense au traité de Larive et à ses commentaires sur Phèdre : « à ce moment, les larmes doivent venir naturellement au comédien »”.

Les caractéristiques de cet exemplaire indiquent que Larive se l’appropria à ses heures de gloire ou lors de sa retraite dorée, plutôt qu’à ses premiers tâtonnements. Il s’agit d’une édition originale déjà peu courante cent ans après sa parution. La reliure en veau marbré du XVIIIe siècle et l’ex-libris gravé et contrecollé indiquent l’existence probable d’une bibliothèque aux ouvrages choisis dont on ne sait plus rien aujourd’hui. Larive n’aurait sûrement pas créé un ex-libris pour quelques volumes seulement, et un jeune premier désargenté, en début de carrière, n’aurait probablement pas possédé une telle édition originale. Cette provenance unique est d’autant plus extraordinaire qu’elle trouve place sur l’une des grandes comédies de Molière, la dernière qu’il fit publier avant sa mort. Il s’agit d’un témoin non seulement de Larive lui-même, mais du lien entre la figure tutélaire de la Comédie Française et l’un de ses plus éminents interprètes sous l’Ancien Régime. Les conservateurs-archivistes de la Comédie Française nous ont bien confirmé le caractère unique d’un tel exemplaire d’acteur.

BIBLIOGRAPHIE : 

Guibert, I, p. 347 (”sur le plan purement littéraire cette pièce est une des plus parfaite”) -- Tchemerzine IV, p. 799 -- Le Petit, p. 309 -- site de la Comédie Française : http://www.comedie-francaise.fr/histoire-et-patrimoine.php ?id=386 -- Registres de pièces représentées à la Comédie française, de la saison 1770-1771 à la saison 1788-1789, bibliothèque de la Comédie Française -- Alexandre Grimod de La Reynière, Revue des Comédiens, ou critique raisonnée de tous les acteurs, danseurs et mîmes de la capitale, Paris, 1808 -- Martine de Rougemont, La Vie théâtrale en France au XVIIIe s., Paris, 1988 -- Maurice Lever, Théâtre et Lumières : les spectacles de Paris au XVIIIe s., Paris, 2001 -- Jean-Jacques Olivier, Henri-Louis Le Kain, de la Comédie-Française, Paris, 1907 -- Mémoires de Henri Louis Lekain, Colnet, Debray et Mongie, Paris, 1801 -- Paul Arbeiet, Le Tragédien Larive et son élève Stendhal, 28 juillet 1928 -- Michel Delon, “Lectures de Molière au XVIIIe siècle”, revue Europe, Paris, 1972, n° 523-524