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RACINE, Jean

Lettre autographe signée adressée au Maréchal de Luxembourg

À Paris, 1693, le 2 août

LETTRE PLEINE D’ADMIRATION DE RACINE AU MARÉCHAL DE LUXEMBOURG DONT LA GLOIRE RESPLENDIT À MARLY APRÈS SA VICTOIRE REMARQUABLE TÉMOIGNAGE SUR LA COUR DU ROI-SOLEIL.

LES DRAPEAUX PRIS À L’ENNEMI EXPOSÉS À MARLY : “ON A DÉPLOYÉ (…) LES DRAPEAUX ET LES ÉTENDARDS QUI ONT COUVERT TOUT LE PAVÉ DU GRAND SALON”. UNE DES TROIS LETTRES QUE L’ON CROYAIT PERDUES

3 pp. in-4 (238x180mm), encre brune, avec suscription autographe de Jean RACINE : “à Monseigneur, Monseigneur le duc de Luxembourg

“Voici un billet que Madame de Maintenon m’a écrit ce matin. J’ai cru, Monseigneur, que je ne pouvais mieux faire que de vous l’envoyer. Vous y verrez à quel point elle est touchée des grandes choses que vous avez faites, et en même temps jusqu’où son inquiétude va pour les affaires d’Allemagne. Je puis vous assurer que toutes ses paroles se rapportent fort à son billet. Et je sais de bonne part qu’aujourd’hui à Saint Germain, où elle a passé l’après-dînée, elle a parlé de votre victoire comme de la plus grande action qui se soit faite de tout le règne du Roi.

Nous en ignorions assurément plus de la moitié quand je vous écrivis avant-hier, et la modestie de M. d’Artagnan, de concert sans doute avec la vôtre, avait laissé une belle matière au second courrier pour se faire écouter avec plaisir. M. d’Albergotti1 est arrivé comme le Roy allait à la messe. Il vous dira quel accueil on lui a fait et la peine qu’il a eue pour se dérober à l’empressement de tout le monde. Heureusement Marly était aujourd’hui ouvert au public et il était plein. Le Nonce2 et tous les autres Ministres étrangers s’y sont trouvés ; on a déployé devant eux les drapeaux et les étendards, qui ont couvert tout le pavé du grand salon.

Mais on avait pas besoin des marques de votre victoire. Les lettres de tous les particuliers de votre armée et surtout les lettres de Bruxelles, et le courrier de Bruxelles même, que le Roi avait entretenu à son lever, ont causé à tout le monde des transports et des ravissements incroyables.

Nous avons mené, l’après-dînée, M. d’Albergotti dans sa chambre, et là, il nous a expliqué sur un plan, à M. l’abbé de Saillans, M. de Cavoye et à moi, toutes les circonstances
de cette prodigieuse action. Il nous a même confé des particularités qui font bien voir qu’après Dieu, comme on dit, vous ne devez votre gloire qu’à vous seul. On a été un peu étonné ici que vous n’ayez point fait de relation. Et, pour moi, j’ai même admiré votre silence. Outre que vous pouvez fort à votre aise vous confer à la voix publique, j’ai fait remarquer à vos amis que vous vous étiez vengé très justement de toutes les affaires impertinentes qu’on voulut vous faire l’année passée, sur ce que des gens, disait-on, étaient trop loués et sur ce que d’autres ne l’étaient pas assez. Enfn, Monseigneur, tout paraît grand dans votre conduite.

Je ne vous parle point de la lettre que vous avez écrite à votre ami, qui n’a été vue que de trois seules personnes à qui vous avez souhaité qu’elle fût montrée. Que de nouveaux sujets nous y avons trouvés de vous admirer ! Nous étions forcés de nous écrier à chaque ligne : quel homme, quel courage, quelle grandeur d’âme, et en même temps quelle tendresse et quelle attention pour ses amis ! L’un des trois entre autres — et vous jugez bien qui il est — avait à tout moment les larmes aux yeux et pleurait de joie, d’amitié et de reconnaissance. Mais, Monseigneur, nous vous entretiendrons de tout cela à votre retour.

J’ai donné ce soir à M. de Beauvilliers3 la lettre que vous lui avez écrite et celle que vous écrivez à M. l’abbé de Fénelon (…) Comme M. d’Albergotti avait été extrêmement mouillé en arrivant, la première enveloppe s’est trouvée toute déchirée (…). Je n’abuserai pas davantage de votre temps. Aussi bien je suis en vérité honteux d’écrire, après la lettre que j’ai vue aujourd’hui de vous. Je ne crois pas que de ma vie j’aie rien vu qui m’ait tant humilié ! Il n’y avait pas un mot qui ne fût plein de sens, et qui n’allât au cœur. Croyez-moi, Monseigneur, je ne suis point un fade exagérateur. Vous êtes maintenant au-dessus des exagérations. Du reste je suis obligé de vous dire que M. d’Artagnan a parlé de vous au Roi d’une manière qui a fait beaucoup de plaisir à vos serviteurs. Le pauvre M. de La Vienne4, à qui j’ai aussi rendu votre lettre, m’en parlait tout à l’heure, et était transporté de tout ce qu’il lui avait entendu dire à Sa Majesté. Je prie Dieu que les nouvelles qui apparemment viendront aujourd’hui d’Allemagne n’interrompent point la joie publique et qu’elles répondent à nos espérances."

1. François comte Albergotti (1654-1717), noble florentin au service de la France et proche du maréchal de Luxembourg
2. Giovanni Giacomo Cavallerini (1639-1699), futur cardinal
3. Paul de Beauvilliers duc de Saint-Aignan (1648-1714), ministre et Gouverneur du duc de Bourgogne, ami de Fénelon et de Saint-Simon
4. François Quentin de La Vienne, marquis de Champcenetz (1630-1710), premier valet de chambre du Roi

PROVENANCE :

archives du maréchal de Luxembourg (note au verso du dernier feuillet : Mr Racine à M. de Montmorency Je les crois de 93) — Antoine Eugène Minoret (1816-1891) —
marquis de Rochambeau (vente, 1948, n° 186, selon une note jointe par le collectionneur)


François-Henri de Montmorency-Bouteville, duc de Piney-Luxembourg (1628-1695) est fait maréchal de France en 1675. Il est l’un des plus brillants chefs de guerre de Louis XIV, entré dans l’histoire sous son surnom de Tapissier de Notre-Dame. Sa victoire de Neerwinden, le 29 juillet 1693, contre les armées du roi d’Angleterre, Guillaume d’Orange, fut avec un total de 28.000 morts l’une des plus meurtrières des guerres de la Ligue d’Augsbourg. Racine, ici, n’est plus poète. Sa merveilleuse langue s’est mise au service du pouvoir puisqu’il est avec Boileau devenu historiographe de Louis XIV. Il cite d’ailleurs Boileau qui prétend, avec lui, que devant les différents récits d’une telle victoire “l’histoire n’en doit pas perdre une syllabe”.

À propos de ces trois lettres, J. Lesaulnier écrit dans sa publication de la Correspondance de Jean Racine : “Conservées ensemble peut-être dans la famille du maréchal, elles ont été vraisemblablement mises en vente par la suite. La publication d’Eugène Minoret, qui nous les a révélées en 1884, paraît avoir été tenue sous le boisseau pendant près de cent trente ans. Depuis cette date en effet, les trois lettres de Racine à Luxembourg, n’ont été à aucun moment ni commentées, ni même répertoriées” (pp. 430-431). La première, celle du 2 août 1693, avait pourtant figuré dans le catalogue de la vente de la très remarquable collection du président Robert Schuman en 1965.

BIBLIOGRAPHIE : 

Jean Racine, Correspondance, éd par J. Lesaulnier, Paris, 2017, n° 138 -- A. E. Minoret, Trois lettres inédites de Jean Racine (1693), Paris, 1884