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Bibliothèque Paul Destribats. Partie IV : l'Avant-garde russe

Vente aux enchères le jeudi 10 mars 2022 à 10h30, à Paris

Paul Destribats, visionnaire, consacra une partie de sa collection aux livres, aujourd’hui si précieux, que créèrent les avant-gardes russes entre 1912 et le début des années 1930. Avant cette nouvelle vente, jamais le marché du livre international, des États-Unis à l’Europe et des années 1970 à nos jours, n’avait connu de collection importante et véritablement significative dédiée à ce moment unique de fusion, dans le livre, entre la poésie et la peinture. La dispersion de la section russe de la Bibliothèque des avant-gardes (est. €769.000/1.088.000, 228 lots), constitue donc un événement majeur qui saura sans nul doute trouver aussi son écho en Russie. Cette vente est évidemment appelée à créer de nouvelles échelles de prix. Parce qu’elle inaugure un domaine du livre de collection jusqu’ici peu connu des amateurs internationaux, elle servira de modèle pour les collectionneurs à venir, privés ou institutionnels, et principalement pour ceux qui auront pu saisir les exemplaires les plus rares de ce catalogue.

De 1910 à la fin des années 1920, l’avant-garde russe n’est pas une mais multiple. Le futurisme russe, en lui-même, n’avait pas de programme. De même, il n’eut pas le monopole de l’avant-garde et de nombreux autres mouvements se développèrent au même moment et autour de lui, comme ceux de la Centrifugeuse avec Boris Pasternak (1880-1960), de l’acméisme, du rayonnisme, du suprématisme et d’autres encore. Si les jeunes artistes russes sympathisèrent avec les idées exprimées par Filippo Tommaso Marinetti dans son Manifeste futuriste, publié à Paris par Le Figaro en 1909, le futurisme russe lui-même n’en est pour autant qu’un très lointain cousin. Il s’exprimait essentiellement par des actions spectaculaires en bousculant les conventions. Le groupe littéraire des Hyléens (membres du groupe Hylea) en avait été le premier ancêtre. Créé en 1910 par les frères David et Vladimir Bourliouk dans le sud de la Russie, Hyléa, noyau fondateur, se développa rapidement à Moscou. Ce groupe fut rejoint par Vassili Kamenski (1884-1961 ; lot 105, est. €20.000-30.000, pour trois livres de l’année 1914), Alexeï Kroutchenykh (1886-1968), mari d’Olga Rozanova, et Vladimir Maïakovski (1893-1930). Mais c’est le grand Vélimir Khlebnikov (1885-1922), qui donna au futurisme sa dimension profonde. Il fit d’emblée partie du groupe futuriste et publia - avec Maïakovski - son manifeste poétique, Gifle au goût du public (1912 ; lot 20, est. €1.500-2.000). On considérait Khlebnikov comme le nouveau Pouchkhine, le nouveau Lomonossov. Il faisait, par exemple, l’objet d’une véritable vénération de la part de David Bourliouk. Surtout, son plus grand travail se faisait sur le langage, déconstruit en une langue d’outre-raison appelée le Zaoum. La figure de Khlebnikov émergeait loin au-dessus des protagonistes du nouvel art : « il était le tronc de ce siècle, nous, nous formions ses branches » écrivait Nikolaï Pounine (1888-1953), le célèbre historien d’art, compagnon d’Anna Akhmatova. Les autres poètes de cette vente répondent aux noms tout aussi célèbres de Boris Pasternak, d’Ilia Zdanevitch dit Iliazd (1884-1975), d’Ossip Mandelstam (1881-1938), et de bien d’autres encore.

Ce travail poétique sur un langage d’outre-raison trouva son expression dans une typographie au-delà des mots. Le futurisme russe et ses continuateurs inaugurèrent une rencontre inédite entre des peintres et des poètes épris par une nouvelle algèbre. L’Europe entière, comme les États-Unis avec la célèbre exposition de l’Armory show en 1913, avaient connu cette irruption effervescente de l’abstraction dans l’art. En Russie, cependant, le désir d’abstraction chez les peintres allait fusionner avec l’une des traditions poétiques les plus affirmées du monde occidental, avant même le surréalisme, et c’est ce qui passionna Paul Destribats. Il fallut attendre l’expressionnisme américain pour que, dans les années 1950, peinture et littérature atteigne le même degré d’unité.

Les artistes de Hylea prolongèrent leur démarche dans les expositions du groupe de peintres réunis sous l’enseigne du Valet de Carreau (lots 70, 209 et 210) et de la Queue d'Âne (lots 23 et 24),tous deux fondés successivement par Mikhaïl Larionov. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale mit cependant un terme aux explorations du futurisme. La Révolution d’Octobre, les premières années du communisme et de l’U.R.S.S. virent la mutation du futurisme en constructivisme. Ainsi put éclore une nouvelle ère dans l’alliance des artistes et des poètes. Dlya Golosa, par Vladimir Maïakovsky et El Lissitsky, publié en 1923, en constitue l’exemple le plus célèbre (lot 183, ici relié par Jean de Gonet, est. €8.000-12.000). Quelques années plus tard, le régime n’eut plus « besoin » d’avant-garde. Artistes et poètes connurent les destinées que l’on connaît : exil, mort ou oubli.

Hors de toute représentation par le mot ou par l’image, artistes et poètes avaient exploré un nouveau langage dont témoigne chacun des livres de ce catalogue russe de la Bibliothèque des avant-gardes. Présentant des livres marquant à chaque fois leur rencontre, il regroupe des artistes mondialement célèbres, mais que l’on est sans doute peu habitué à retrouver dans des livres.

D’abord, des artistes femmes remarquables. Neuf livres sont en effet illustrés par Natalia Gontcharova (1881-1962) dont le célèbre Monde à rebours sur des textes de Khlebnikov et Kroutchenykh (lot 112, est. €10.000-15.000). Olga Rozanava (1886-1918) est représentée par plus de 15 ouvrages. En particulier par Te Li Le de 1914 (lot 133, est. €20.000-30.000), par le superbe Livre transratrionnel de Krouchenykh et Roman Jakobson (lot 136, est. €50.000-70.000), l’extraordinaire Vrelenskaya Voïna ou La Guerre universelle de 1916 (lot 138, est. €120.000-180.000) et Voïna ou La Guerre de 1916 (lot 139, est. € 60.000-80.000). Rozanova participe aussi au majestueux 5X5=25 dont la couverture est due à Alexandre Vesnine (lot 51, est. €40.000-50.000). Parmi les artistes femmes, citons encore Alexandra Exter (1882-1949).

Puis, les artistes masculins. Vassily Kandinsky (1866-1944) est présent par de multiples catalogues d’expositions, ou au travers de sa participation à de nombreuses publications collectives, que ce soit durant sa décennie en Russie (1912-1921) ou dans ses années de voyage en Allemagne. Kasimir Malevitch (1879-1935) illustra plusieurs fois par des lithographies en noir des recueils de poèmes de Kroutchenykh publiés en 1913, comme Porcelets (lot 124, est. €4.000-6.000) ou Grommelons (lot 128, est. €5.000-7.000). Malevitch n’illustra qu’une seule fois un livre par des lithographies en couleurs : en 1920, les Conférences données à des professeurs de dessins de Nicolas Pounine (lot 197, est. €8.000-12.000). On croisera aussi les œuvres célèbres d’artistes comme El Lissitzky (1890-1941), Alexandre Rodchenko (1891-1956) ou Mikhaïl Larionov (1881-1964).

On remarquera l’étonnant foisonnement géographique des origines de ces livres. Nombreux, bien sûr, sont ceux qui proviennent du grand foyer artistique que fut la Géorgie des avant-gardes. Plus d’une trentaine de livres de la collection Destribats ont été imprimés à Tiflis, capitale de la Géorgie, et ville natale d’Iliazd. Plusieurs portent le titre du Cabaret fantastique, du nom de ce restaurant de Tiflis où ils se réunissaient. Ils sont le plus souvent dus au talent remarquable d’Iliazd. Bon nombre de villes du territoire russe sont aussi représentées.

Ces livres sont souvent fragiles. L’absence en Russie d’une grande tradition bibliophilique, « bourgeoise » auraient dit ces poètes, celle des grands papiers, des tirages sur papier de Chine ou du Japon dont raffolaient au même instant les clients des Kahnweiler et autres Vollard, rend par conséquent ces exemplaires choisis par Paul Destribats, pour leur importance comme leur qualité de préservation, d’autant plus authentiques, précieux et dignes des plus grandes collections.

Jean-Baptiste de Proyart