





Acheter
Estimation d'un livre ou d'un manuscrit
Voyage des Indes Orientalles, années 95, 96, & 1697
LE REGARD EUROPÉEN SUR L’INDE AVANT 1700.
REMARQUABLE RÉCIT MANUSCRIT PAR L’AUMÔNIER DU FAUCON, L’UN DES NAVIRES FAISANT PARTIE DE LA FLOTTE COMMANDÉE PAR L’AMIRAL DE SERQUIGNY, DERNIÈRE EXPÉDITION AUX “INDES ORIENTALES” DU XVIIE SIÈCLE FRANÇAIS.
LE CÉLÈBRE PÈRE JÉSUITE GUY TACHARD Y FAIT ICI SON TROISIÈME VOYAGE EN INDE SUR L’UN DES DEUX AUTRES VAISSEAUX, LE ZÉLANDE. IL LAISSA UN JOURNAL DE BORD SOUS FORME MANUSCRITE, AUJOURD’HUI CONSERVÉ À LA BNF : LE PRÉSENT MANUSCRIT SE LIT EN PARALLÈLE.
UN EX-DONO ATTESTE D’UNE COMPOSITION DE CE MANUSCRIT ANTÉRIEUREMENT À 1700 : IL SERAIT RESTÉ EN INDE DURANT UNE BONNE PARTIE DU XVIIIE SIÈCLE.
AVEC UN SUPERBE PASSAGE SUR L’ENSEIGNEMENT DES MATHÉMATIQUES DONNÉ PAR DES PROFESSEURS INDIENS À DE JEUNES ENFANTS INDIENS
Petit in-folio (220 x 118 mm) formé de bifoliums anciennement surjetés par des trous que l’on aperçoit dans les marges intérieures et qui ont été rereliés et réunis en cahiers vers 1740
MANUSCRIT rédigé à l’encre brune sur papier vergé, de la même main tout du long, avec des variations et reprises temporelles, les feuillets ont été pliés dans leurs marges par souci de maniabilité et de protection, comme pour tenir dans une poche, environ 18 lignes à la page
COLLATION : 116 212 314 416 518 616 716 88 : 214 pp. sur 116 ff. Les f. 2/16, 4/16, 5/18, 6/16, 7/16 et 8/8 sont blancs, sans aucun saut ni manque dans le texte. La page 8/7r s’arrête sur “qu’il fut obligé d’abandonner et après lui”, juste en dessous une signature marquant la fin du texte, signifiant sans doute que le texte d’origine était aussi lacunaire. Mais le peu de texte manquant ne concerne que le retour en France après le passage du tropique du Cancer et l’atterrissage à Lorient. Le passage manquant est donc d’un intérêt très limité
CONTENU : f1r : [titre calligraphié] ; f2r : incipit : “L’escadre des Indes de Sa Majesté Commandée par Monsieur de Serquigny”... ; f3v : Départ de Rochefort pour le Faucon sur lequel prend place le narrateur du manuscrit, mauvais état du bateau ; f6v : Description du Port Louis ; f7v : Départ de France ; f11v : Description des Canaries ; f17r : Arrivée du Cap Verd ; f17v : Description de Gorray ; f19v : Description du Cap Verd, de sa faune et de sa population, des femmes qui “y sont lascives et fort effrontées” (23v) ; f24v ; Départ du Cap Verd ; f25r : Passage de la Ligne et les Céremonies qu’on y observe : “le 11 juin [1695] nous passâmes la ligne (...) nous vîmes deux baleines d’une grandeur prodigieuse” ; f27r : Le Cap de Bonne Esperence [sic] ; f30r : Description des Loups marins ; f31v : Du Scorbut et de ses Causes ; f34v : Description de L’Île de Moely [Mohély, septembre 1695] ; f35r : Leur Pagode ou temple ; f35v : Leur maniere de vivre ; f38v : Le Coco et les Chataîgnes de mer ; f40r : Méchant air de cette Isle ; f40r : Départ de Moely ; f40v : Matelot tombé à la Mer ; f43r : Séparation du Pontchartrain “qui n’est pas si bon voilier que nous” ; f43r : Description de L’Île d’Anzuam ; f43v : Description d’une pagode ; f45v : Description de leur Cimetière ; f46v : Leurs adorations ; f47v : Départ de l’Île d’Anzuam ; f48r : Comète ; f49v : Arrivée à la Rade de Goa [21 décembre 1695] ; f51r : Description de la ville de Goa ; f53r : Description de L’Église des Théatins ; f54r : Jardin ; f54v : Description de l’Église de la Maison professe ou Repose le Corps de saint François Xavier ; f56v : Description de L’Église Métropolitaine ; f58r : Des officiers de Goa ; f61r : Départ de la Rade de Göa ; f61r : Arrivée à la Rade de Surate ; f63v : Proposition faite à notre Commandant ; f64r : Description de la ville de Surate ; f66r : Marchandises de Surate ; f66r : Diverses Religions ; f67r : Leur Manière d’apprendre à Écrire ; f67r : Manière de prêcher ; f67v : Maison des Anglais et Hollandais ; f69r : Habits des gens du pays ; f70r : Suite du gouverneur de Surate ; f71v : Sortie de la Rade de Surate ; f74r : Seconde arrivée à la Rade de Goa ; f74v : Réunion de nos trois vaisseaux ; f75r : Départ de la Rade de Goa ; f75v : Rencontre de l’Escadre hollandaise ; f76r : Combat des Îles brulées ; f80v : Réflexions ; f82v : Seconde arrivée à Surate ; f83r : Supplément de la description de Surate ; f83r : des Élephans ; f83v : Des Magiciens ; f85r : Description de Sualis ; f87v : Infâme métamorphose d’un prince Siamois ; f90r : Départ de la Rade de Surate, et de l’Inde ; f91v : Voyage de Bengal Rompu ; f92r : Prévoyance nuisible ; f96v : Ruse des hollandais découverte ; f98r : Conseil tenu dans ce mouillage ; f102v : Arrivée à l’Île Bourbon ; f104r : Mœurs, et vies de ces Insulaires ; f106r : Départ de l’Île Bourbon ; f106v : Éclipse de Lune ; [Brésil], f109v : Description de la [rade] de St Salvador Située à la Baye de tous les Sts [Salvador de Bahia] ; f108v : Description d’une procession génerale ; f115r : Départ du Brésil ; f115v : Séparation du Fleurissant ; f116r : Prise d’un v.au Espagnol ; f117v : [fin du texte]
RELIURE VERS 1740. Veau havane, dos à nerfs orné, tranches rouges. Les cahiers étaient, avant cette reliure, surjetés sous, sans doute, une simple reliure de toile. Celle-ci a été remplacée par une reliure en veau vers 1740. Les trous de la première reliure de bord sont encore visibles
PROVENANCE : l’auteur, soit l’aumônier du Faucon -- abbé d’Espinay, comme l’attestent deux étiquettes contrecollées sur la page de titre (“à Monsieur d’Espinai”) et au dernier feuillet (“Monsieur L’Abé d’Espinai”) -- au-dessus de la seconde étiquette, ex-dono manuscrit au crayon (vers 1800) : “offert par l’auteur à un abbé d’Espinay alors à Surate en 1697 et parent du Procureur général du Conseil souverain [?] J. d’Espinay”. On connaît une famille d’Épinay qui s’établit à l’île Bourbon (La Réunion) au XVIIe siècle. Elle joua un rôle important dans l’histoire de la présence française dans l’océan Indien. Jean d'Epinay alla chercher fortune à Madagascar lors de l'expédition organisée par Colbert en 1664 pour la colonisation de cette île. Il fut procureur général du Conseil des Indes orientales à Madagascar, et nommé, le 16 février 1675, ambassadeur de France près le Grand-Mogol, à Surate. D'après les Filiations bretonnes de H. Frotier de la Messelière, il serait le même personnage qu'un Jean d'Espinay nommé, le 25 mai 1637, conseiller auditeur en la Chambre des comptes de Paris. Son fils, Jean d'Épinay, baptisé à Paris, paroisse Saint-Eustache, en 1644, épousa à Surate Isabelle de Castro. Il fut père de Jean d'Épinay, qui épousa à Pondichéry une demoiselle Cayez, grand-père de Jacques d'Épinay, ou Cayez d'Épinay, seigneur de la Borde (1702-1763) bisaïeul de Jean de la Borde d'Épinay (1747-1811), qui épousa en 1789 Marthe Blanc, fille d'un consul de France à Chypre et à Saint-Jean d'Acre. Il était trisaïeul d'Adrien d'Épinay, ou Cayez d'Épinay (né à l’île Maurice en 1796) qui fut deux fois député de l'île Maurice et mourut en 1839 ; une statue lui a été élevée à Port-Louis. Un de ses fils, également appelé Adrien, né en 1830, alla faire souche à La Réunion. Un autre fils, Prosper, né à l'île Maurice en 1836, fut un sculpteur distingué -- puis, par descendance familiale
VENDU AVEC SON CERTIFICAT D’EXPORTATION
L’histoire de la Compagnie française des Indes orientales commence avec Colbert, par sa Déclaration de fondation le 27 août 1664. Celle-ci suit l’arrestation du surintendant Nicolas Foucquet ordonnée par le jeune Roi Louis XIV en septembre 1661. Désormais, la Compagnie sera dirigée par l’État et non plus une entreprise privée. Son histoire aura été celle d’un désastre financier : il ne restera rien de son capital d’origine de quinze millions de livres. Car, jusqu’en 1719, année de son absorption par la Compagnie perpétuelle des Indes créée par le financier John Law, l’échec progressif aura été rythmé par les difficultés internationales croissantes du royaume de France. Le déclenchement de la guerre de Succession d’Espagne en 1701 marquait le moment de la fin. Il n’en reste pas moins que son existence a ouvert la voie aux comptoirs français de l’Inde au XVIIIe siècle. Surtout, la création de cette Gallia orientalis aura été le moteur d’une véritable ouverture vers l’Ailleurs - l’Inde - comme le montrent les récits du Père Guy Tachard, ceux de l’abbé de Choisy sur le Siam, ou celui de ce mystérieux aumônier du Faucon.
Le contexte : l’expédition de l’amiral de Serquigny
Par une dépêche ministérielle datée du 22 décembre 1694, Louis XIV donnait à Guillaume, comte d’Aché de Serquigny (1647-1713), le commandement d’une escadre de trois vaisseaux, le Zélande, le Faucon et le Medemblick, tous de cinquante canons, et de trois navires de commerce, le Fleurissant, le Lonray - porteur de 800.000 francs en monnaie d’argent - et le Pontchartrain, fournis par la Compagnie française des Indes orientales. Ces deux derniers feront défaut au cours du voyage. Le Roi les envoyait en Inde. Ses instructions leur ordonnaient de mouiller à l’île de “Moüaly pour y faire de l’eau” (ce sera ici Mohely), puis à l’île “d’Anjoüan” pour y donner la chasse aux navires anglais interlopes. À son retour en 1697, Serquigny fit parvenir au ministre une relation de son voyage, datée du 8 mars 1697, malheureusement très sommaire. La mission de l’escadre donnée par le Roi est résumée par trois objectifs exposés dès la première page de ce manuscrit : “délivrer nos vaisseaux bloqués à Bengale, rétablir le commerce quasi ruiné à Surate et charger du salpêtre”. Au final, l’expédition fut un échec. Serquigny s’occupa de Surate quand on lui demandait d’aller au Bengale, embourba quatre vaisseaux sur la côte de Malabar et s’engagea dans des combats perdus d’avance. La pénétration commerciale dans le continent indien est elle-même peu profitable. Ces années sont marquées par la domination sur l’Inde du dernier Grand Empereur Moghol Aurang Zeb (1618-1707). En 1702, Aurang Zeb a quatre-vingt-dix ans et il règne sur l’empire moghol depuis 1658 ; en termes de longévité, il est le pendant de Louis XIV. Les puissances du sud de la péninsule (Golkonde, Bijapur, etc.) n’étaient pas en mesure de lutter contre lui. Des calculs récents ont d’ailleurs montré que son économie était la première du monde et représentait un quart du PIB mondial. Les Français restent donc bloqués sur les côtes de l’Inde et n’entrent que très rarement à l’intérieur du pays.
Le rédacteur du manuscrit : l’aumônier du “Faucon”, les jésuites et le P. Tachard
Divers détails permettent de dessiner la physionomie du rédacteur de notre passionnant manuscrit. C’est un prêtre d’Auvergne, très certainement janséniste, embarqué comme aumônier sur le Faucon commandé par M. de Grosbois. Son origine auvergnate est attestée par différentes formules : “je vis là un maçon natif de Brioude en Auvergne qu’on avait pris par force à Bordeaux” (19v). En d’autres lieux du manuscrit, l’auteur comparera l’église des Théatins de Goa à celle de la “collégiale d’Aurillac en Auvergne”. Il affirmera même que la ville de Goa “est à peu près grande comme celle de Clermont en Auvergne” (53r-v).
L’auteur explique dès les premières pages que la mission donnée par le Roi à Serquigny obéit à un objectif fourni par les jésuites et plus particulièrement par le jésuite Guy Tachard (1648-1712), mort à Chandernagor, brillant mathématicien et diplomate. Le rédacteur cite son nom dès les premières pages. On le sent très opposé aux jésuites. Parlant des ambitions du P. Tachard et de ses “amis”, il écrit : “le contraire de tout ce qu’ils ont prétendu est malheureusement arrivé” (3r).
Le prêtre jésuite Guy Tachard (1648-1712) est en effet l’un des personnages les plus attachants parmi les Français qui marquèrent l’histoire de la Compagnie des Indes et les tentatives d’expansion commerciale et de conversion spirituelle conduites par les jésuites au XVIIe siècle. Tachard effectua plusieurs voyages au Siam, en 1685 et 1687, séjourna à Pondichéry et au Bengale. Il est l’auteur de plusieurs livres de voyages célèbres. Tachard était bien en cour auprès du Roi à Versailles, suffisamment pour être à l’origine de la présente expédition. On lit en effet dans notre manuscrit : “Messieurs les Jésuites et particulièrement le père Tachard ont fait entendre à Sa Majesté que les forces de cette escadre étaient plus que suffisantes pour faire trembler les Hollandais, très puissants dans l’Inde”. Le Père Tachard embarque sur le vaisseau amiral, le Zélande, et laisse de cette expédition un manuscrit autographe conservé à la BnF et digitalisé (cf. infra). Ce manuscrit-ci constitue donc l’écho de celui conservé à la BnF.
Différents moments du manuscrit permettent d’identifier le rôle du rédacteur. Il réclame à bord du Faucon le monopole des sacrements et se plaint que le mauvais temps l’empêche parfois de dire sa messe. 26v : “le 19 juin [1695], le vent étant fort violent, nous fûmes obligés de mettre à la cape et on ne put dire la messe de huit jours pendant ce mauvais temps”, ou encore : “un vent impétueux et froid, comme nos bises du mois de janvier, nous empêcha de dire la messe” (30v). Au départ de Mohély, un matelot tombé à la mer reçut à distance l’absolution de l’auteur : “je montai sur la dunette et criait à cet infortuné à haute voix ; m’apprenant qu’il m’entendait par les signes qu’il me faisait, je lui donnai l’absolution” (41r). Cet événement déclenche une polémique avec un missionnaire jésuite présent à bord qui réclame pour lui le droit de donner l’absolution. Les polémiques religieuses françaises, entre jansénistes et jésuites, trouvent ainsi leur écho en plein cœur de l’Océan Indien : “je ne le regardais que comme passager et lui défendais absolument d’administrer aucun sacrement à personne du bord, ce que je lui fis observer fort étroitement (...) nous fûmes pourtant bons amis le reste de la campagne” (42r). L’auteur est donc bien l’aumônier du bâtiment. On notera que l’Europe et la France importent en Inde ses conflits religieux qui minent les trois ordres actifs au travers de la Compagnie ou de la marine royale : la Compagnie de Jésus, les Missions étrangères et les Capucins, ordre dont notre aumônier fait sans doute partie.
Itinéraire et description du voyage
Le Faucon, armé à Rochefort et devant rallier l’escadre à Lorient “a démarré de la rivière de Rochefort le 1er février [1695]”. Les qualités du vaisseau et son manque d’entretien font immédiatement l’objet d’une contestation entre officiers. Le navire s’arrête à La Rochelle qu’il quitte le 27 février. Puis la flotte appareille de Lorient, franchit le cap Finistère le 3 avril. Le 15 avril, Madère est en vue (9r). Le narrateur décrit les Canaries. Le Tropique du Cancer est franchi le 29 avril. Début mai, la flotte est dans l’archipel du Cap-Vert dont l’auteur fait une très vivante description. Le 11 juin 1695, l’escadre franchit l’Équateur ; les équipages obéissent aux rituels “des cérémonies accoutumées” (25r).
Le cap de Bonne-Espérance est doublé le 31 juillet : “on trouva à l’approche du Cap plusieurs sortes d’oiseaux, les uns sont blancs avec les ailes grises et se nomment pingouins, d’autres sont noirs et gros comme nos milans et se nomment manches de velours” (29r-v). Puis, le navire passe le cap des Aiguilles, extrême pointe de l’Afrique : “Le 4 [août] dès le matin on découvrit une terre, ce qui fit qu’on vira de bord, deux heures après on en découvrit une autre, ce qui fit juger que c’était le Cap des Aiguilles. C’est là que le 4e d’aoust j’ai eu aussi froid comme j’ai jamais eu au mois de janvier en France (30r). Au début de septembre 1695, la flotte aborde l’île de Mohely dans l’archipel des Comores, à la pointe nord du canal de Mozambique (34v). L’auteur en fait une riche description à la fois géographique et politique : “ces peuples vivent tous sous la domination d’un roi que ne se laisse jamais voir à aucun étranger. Monsieur de Serquigny lui fit présent d’un sabre et d’un fusil, et d’une épée pour qu’il ordonnât de nous donner des bœufs” (35v). Il décrit aussi les mœurs et coutumes de ces populations insulaires depuis longtemps disparus.
Le 4 octobre 1695, la flotte quitte l’Île d’Anjouan dans l’archipel des Comores. À la suite d’une grossière erreur de navigation, les bateaux se retrouvent à l’embouchure de la mer Rouge poussés par un fort courant et vent d’ouest face auquel ils doivent louvoyer. Sur le Zélande où se trouve le P. Tachard, les morts dus au scorbut s’accumulent et l’aumônier du Medemblick doit être transféré pour procéder aux funérailles de ces nombreux marins. Après plusieurs semaines de navigation, la flotte atterrit au comptoir portugais de Goa le 21 décembre 1695. Le 22, l’auteur descend à terre et commence sa belle description de Goa (51r) :
“le 22 j’allais à la ville de Goa, une des plus belles de l’Inde, distante de deux lieux et demi de la rade où nous étions mouillés. On voit dans ce trajet une rivière large comme la Garonne à Bordeaux bordée de part et d’autre de très beaux édifices (...) d’une blancheur à éblouir avec tous les agréments que la symétrie la plus régulière puisse inventer. D’un côté où il y a un grand marais, on a pratiqué au bord de cette rivière, qui a son flux et son reflux, un pont qui a une lieue de long et qui sert de digue à la mer pour pouvoir avoir communication par terre avec tous les lieux enchanteurs qui sont aux deux bouts du pont. Après que la vue s’est lassée en allant de la rade à Goa de voir ces petites merveilles entourées de (52r) forêts toujours vertes composées de cocotiers qui rendent ces endroits plus charmants (...) vous apercevez de demi lieue la maison du noviciat de Messrs. les Jésuites, qui est un très magnifique bâtiment, la métropolitaine église des Cordeliers, celle des Théatins et la maison professe des mêmes Jésuites que les portugais appellent le nom de Jésus.” S’ensuit une longue description des palanquins et des grands parasols placés devant les fidalgues, tous “gentilshommes de ce pays (...) Cette ville est à peu grande comme celle de Clermont en Auvergne, les maisons y sont basses et assez mal bâties, mais les églises y sont toutes magnifiques”.
L’auteur entame alors la description de l’église des Théatins “de même grandeur que l’église collégiale d’Aurillac en Auvergne (...) il y a une chapelle d’une richesse et d’une finesse inconcevable (...) il y a un tabernacle en bois d’aigle [aloès] odoriférant très précieux qui le fait d’un prix inestimable” (53v). L’auteur visite les jardins des religieux où il voit “des choux, des oignons, des laitues comme en France [et] du poivre sur sa plante. Il croît comme nos vignes et rampe contre la muraille du jardin comme le lierre (54r)”. Le 27 décembre 1695, l’aumônier du Faucon se rend à l’église du Jesu pour voir le corps de saint François-Xavier. Il fait sans doute partie d’un groupe commandé par Serquigny, car le P. Tachard relate, en des termes différents, la même visite (BnF, Ms. Fr. 19030, f° 183v). Puis l’aumônier du Faucon décrit l’église métropolitaine de Goa : “un grand et magnifique vaisseau d’une symétrie admirable (...) les lutrins y sont d’un bois odoriférant qui vous fait croire que ce saint lieu est un paradis anticipé” (56v). Le jeune évêque de Goa, auquel il fait un compliment en latin que l’ecclésiastique ne maîtrise pas, lui permet d’administrer les sacrements dans son diocèse. L’absence d’une bonne pratique par le clergé de Goa - “même les professeurs de Théologie ne font qu’écorcher le latin” (57v) - est rendue responsable, selon lui, de la faiblesse du catholicisme. Sans doute poussé par un jansénisme latent, l’aumônier reproche aux chrétiens de Goa leur manque d’orthodoxie, à l’instar des souffrances que le clergé janséniste infligera aux jésuites de Chine : “les catholiques de ce pays, faute d’instruction, ne s’attachent qu’à l’écorce et à l’exercice de notre religion, sans entrer surtout dans son esprit” (58r). Puis l’aumônier décrit la cour du vice-roi et ses officiers.
Le 3 janvier 1696, la flotte quitte Goa et remonte vers le Nord : “nous fîmes route pour Surate” (61r), premier comptoir français aux Indes depuis 1665. De même, le manuscrit du P. Tachard écrit : “Nous appareillâmes pour sortir de la rade de l'Agoade le 3 janvier 1696, pour aller à Surate” (184r). L’aumônier ne détaille rien de la navigation tandis que le P. Tachard parle du calme plat et des vents contraires qui forcent les navires à mouiller trois fois par jour leurs lourdes ancres (BNF, 184r) pour ne pas culer. À l’arrivée devant la rade de Surate, les deux rédactions mentionnent la présence de bateaux anglais qui, à la vue du pavillon français, partent se faufiler entre les bancs (ici 61v et BNF, 184r). L’aumônier donne ici bien plus de détails que Tachard pour qui Surate n’est pas inconnu. Débat absent du texte du P. Tachard, le Grand Mogol propose à Serquigny de le payer pour accompagner contre rémunération des pèlerins à La Mecque (63c-64r). Surate était en effet le point de départ du pèlerinage pour la ville sainte des nombreux musulmans de l’Inde actuelle. Lorsque le P. Tachard évoque en passant la richesse de la ville et de la région de Surate pour s’attacher à des considérations plus politiques et plus diplomatiques, l’aumônier propose un témoignage vibrant et détaillé, reproduit ici, ramenant, de façon bien humaine, pour sa compréhension forcément limitée, le lointain au proche, l’Inde à la Bourgogne :
“Le 8 février j’allais à la fameuse ville de Surate où je vis à peu près ce que la renommée en publie. Je veux dire la ville de l’Univers la plus marchande, parce qu’elle est le magazin (sic) de toute l’Inde de laquelle sortent toutes les marchandises et en plus grand nombre.” [L’auteur évoque alors] “le plaisir de la chasse et le plaisir de voir comme on labourait la terre et comme les villages étaient pratiqués dans ce nouveau monde. Nous ne pûmes rencontrer que beaucoup de tourterelles pendant plus de huit heures que dura notre chasse. On nous avait dit qu’il y avait des lièvres mais nous ne fûmes pas assez heureux d’en voir. Nous vîmes dans tout ce trajet sept villages, dont les maisons, les granges, les jardins, les terres, les vergers, la manière de labourer me faisait croire que j’étais en Bourgogne, tant j’y voyais de ressemblance. Arrivés de nuit à Surate fort fatigués, nous vîmes au faubourg toutes les maisons éclairées de chandelles dans leurs boutiques. Car il n’y avait point de maisons dans cette ville où il n’y ait ou une Boutique ou un magazin, ce qui fait assez voir comme cette ville est marchande. [Puis l’auteur décrit les marchandises qu’il rencontre :] “cette ville est pleine de toutes sortes d’étoffes d’or et de soie d’un très grand prix, de toutes sortes d’indiennes, de Mazulipatan qui sont les plus belles et les plus fines mousselines, de diamants, de perles d’agathe de toutes sortes de couleurs, d’ambre gris, de Cabinets de la Chine d’un prix inestimable, de toutes sortes d’ouvrages d’ivoires, du thé, du café, du sucre, de la plus fine porcelaine ou Cabarets, et de toutes sortes d’ouvrages en miniatures de la Chine et du Japon et d’ailleurs.” (64v-66r).
Durant ce temps, le P. Tachard parle de diplomatie, évoque la peste (BNF 185v) qui sévit dans la ville, choses que l’aumônier ne semble pas même considérer.
Rare témoignage sur l’enseignement des mathématiques en Inde
L’auteur s’attache à la description proprement unique et extraordinaire de la méthode d’apprentissage, par un maître et ses élèves, de l’écriture et des mathématiques par de jeunes Indiens. L’aumônier donne pour titre à cette section décrivant une sorte d’“ardoise magique” des enfants indiens : “Leur manière d’apprendre à écrire” (67r) :
“J’ai eu le plaisir de voir de (sic) la manière que ces gens-là apprennent à écrire aux enfants. On leur donne à chacun une tablette d’un bois noir et bien uni, à laquelle est attaché un poinçon d’ivoire. Le Maître leur dicte ce qui lui vient en pensée. Ils mettent du sable sur la tablette et avec le poinçon, ils écrivent ce qui leur a été dicté, que s’il n’est pas bien, le Maître ne fait que souffler dessus et les fait recommencer. Ils apprennent de même l’arithmétique qu’ils savent tous à la perfection” (67r).
Puis l’auteur décrit la façon de prêcher sur les places publiques. Il développe ensuite les relations entre nations européennes à Surate, entre Anglais et Hollandais, éléments que l’on retrouve sous une autre forme dans le texte du P. Tachard. L’habillement de la population attire son regard : “Les Mores sont tous quasi habillés à la turque. ils ont des turbans d’une fine mousseline. Les Banians, qui y sont en grand nombre, sont habillés de toile de coton blanche comme la neige. Ils portent tous des sandales sans bas”... (69r). Lors d’une promenade dans la ville, l’auteur croise “le Gouverneur qui, allant à une cérémonie, passa par le milieu de la ville porté par dix Noirs dans un superbe palanquin reluisant d’or et de pierreries qui donnaient beaucoup d’éclat à ce Gouverneur qui était assis dedans. Il a la barbe blanche, longue, et fort vénérable”... (70r). L’auteur connaît le montant des émoluments du gouverneur : “le Grand Mogol lui donne six lakhs de roupie par an. Chaque lakh de roupie vaut cinquante mille écus de France” (71r).
Au début de février 1696, la flotte quitte Surate : “ayant arrêté quelque temps dans cette rade pour attendre la moisson, notre commandant jugea à propos de ne pas rester les bras croisés. Nous levâmes donc l’ancre le 12 février et mîmes à la voile le treize pour aller côtoyer la Côte des Sauvages. Le 19, on tint conseil devant Bombay à quarante-trois lieux de la rade de Surate. Le résultat du conseil fut que la Meldemblick et nous irions à Goa chercher de la raque pour l’escadre.” (72r). La “raque” est ici la forme verbale de l’Arak, boisson alcoolisée, car les provisions de vins et d’eau-de-vie sont en effet épuisées. Le Faucon descend donc vers le sud en longeant la côte occidentale de l’Inde. Il parvient à Goa le 25 février 1696 où la totalité de l’escadre se réunit à nouveau. Après “avoir pris toute la raque qu’on a jugé nous être nécessaire” (c’est-à-dire avoir fait le plein d’Arak), la flotte repart vers Surate le 5 mars.
Le 7 mars 1696 a lieu aux “Îles brûlées” le combat de la flotte française contre la flotte hollandaise. Ces îles sont appelées “Isleos Queimados” en portugais ou “Vengurla Rocks” en anglais. Elles sont situées à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Goa. Le combat se solda par un match nul, ce que l’auteur considère comme victoire : “ils étaient tous frais sortant de leurs ports et nous fatigués et battus de la mer pendant un an entier” (80v). Le 26 mars 1696, l’escadre française entre à nouveau dans la rade de Surate (83r). L’aumônier en profite pour visiter une nouvelle fois la ville le 1er avril. Il voit alors des éléphants : “je me transportais dans l’endroit où logent les éléphants tous séparés dans des loges toutes découvertes. Je fus assez curieux de les voir vider. Ils urinent gros comme le bras et font d’horribles effets quand ils veulent se vider. Le repaire des plus gros est de la grosseur d’un pied et demi de diamètre et d’un demi pied de longueur” (83v). Ce mot de “repaire”, à l’usage très archaïque en 1696, signifie matière fécale.
Puis l’auteur décrit les magiciens de rue et l’appétence des Indiens pour l’or : “on dit que ces gens là croient à la transmigration des âmes, qu’ils enterrent leur or et leur argent dans la pensée qu’ils le retrouveront dans un certain espace de temps après leur mort” (84v). Puis l’aumônier visite la visite de Sualis le 2 avril 1696 située à “quatre lieues de Surate”. Il le fait avec “le prince de Macassar volontaire dans notre vaisseau que Messrs. les Jésuites avaient amené avec eux de Siam il y a dix ans et qu’ils ont élevé dans un de leurs Collèges à Paris” (85r). Le prêtre se livre alors aux plaisirs de la chasse et tue un “chien-marron”, drôle de bête méchante dont nous n’avons pu retrouver le nom. Il visite des maisons de colons anglais et hollandais où il boit des “boissons bien délicieuses” (87r). Puis il rentre à Surate où il apprend “des nouvelles certaines que les ennemis nous attendent au Cap St Jean à l’embouchure des bancs” (87r). Au même moment, le prince Macassar renie son enseignement jésuite en Europe et se convertit à la religion musulmane, assumant là ce que l’auteur appelle une “infâme métamorphose d’un prince siamois”. De son côté, le P. Tachard quitte l’escadre et part vers le Bengale à bord d’un vaisseau portugais (BNF 187v).
Quelques semaines plus tard, l’escadre quitte Surate en se faufilant entre les différents navires d’une escadre hollandaise éparpillés et bien plus puissante que la française. La flotte française ne se dirige pas vers le Bengale en tournant la péninsule indienne “pour charger de salpêtre qu’on ne prend qu’au Bengale” (92r). L’aumônier évoque le départ des jésuites vers le Bengale sur un vaisseau portugais regrettant qu’ils aient ainsi choisi leur propre voie “mais ils sauront bien se tirer de ce méchant pas avec la grâce de Dieu” (95r). Le 28 avril 1696, l’escadre française prend le large “après avoir doublé le Cap St Jean” (101v) ; elle arrive à l’île Bourbon, aujourd’hui La Réunion, le 1er juillet 1696, où elle reste deux mois. L’auteur décrit alors les mœurs et coutumes des habitants. Le Faucon quitte l’île le 4 septembre 1696 pour franchir le cap de Bonne-Espérance et atterrir au Brésil le 14 novembre, “première terre de l’Amérique que j’ai vue, nous tendions à la Baie de tous les Saints [Salvador de Bahia]” (107r). S’en suit une longue description de Bahia luxuriante et verte, de sa ville haute comme de sa ville basse, de ses mœurs et coutumes comme de sa police :
“il y a quatre fois plus de noirs que de blancs, à beaucoup desquels il est permis de porter l’épée, tous les autres sont esclaves (...) il n’y a quasi point de maison où il y a des femmes et des filles qui ne soit une maison de débauche (...) le malheur est qu’on ne peut pas se figurer en ce pays que la simple fornication soit un péché et il est sûr qu’on a soutenu la thèse contraire publiquement, et l’on a eu bien de la peine a prouver que Dieu avait défendu ce péché dans ses commandements sous peine de péché mortel. Le second malheur est que les femmes y sont très belles et trop enclines au maudit péché. Cela a causé la désertion de douze ou quinze matelots et a infecté tous nos vaisseaux” (114r).
Le 2 décembre 1696, l’escadre quitte le Brésil “pour faire la route pour France. Le 28 décembre, nous avons passé la ligne équinoxiale (...) le 13 janvier 1697, nous avons passé le tropique du Cancer”. Le 21 janvier, le Faucon prend un vaisseau espagnol et le récit se termine.
Sources
Les sources d’archives permettant de saisir la réalité de l’activité des Français en Inde sont concentrées dans le Fonds ministériel des Archives nationales d’outre-mer sous les cotes C266 à C267. À celles-ci s’ajoutent celles du Service historique de la défense, département de la Marine à Lorient et Rochefort, et d’autres fonds encore. Un certain nombre d’acteurs de cette histoire ont laissé leurs mémoires. Des marins ou prêtres - comme cet aumônier du Faucon - ont été aussi auteurs d’archives qui racontent, chacun à leur manière ce “contact” des Européens avec l’Inde. Les Mémoires de François Martin (1634-1706), publiés en 1931 en trois volumes, racontent la fondation de Pondichéry. Le journal de Barthélémy Carré (1636-1700), qui effectue deux voyages en Perse et en Inde comme aumônier des vaisseaux du Roi, est publié par Claude Barbin en 1699. François de l’Estra (1650-1697) entreprend entre 1671 et 1675 un voyage aux Indes publié en 1677. Charles Dellon (1649-1710) participa comme médecin et chirurgien des vaisseaux de la Compagnie, dès l’âge de dix-sept ans, à de nombreux voyages en Inde, avant de s’établir comme médecin à Goa en 1673. Il publia plusieurs livres relatant ses difficultés avec l’Inquisition de Goa (Relation de l'lnquisition de Goa, Leyde, 1687), l’une des sources du Candide de Voltaire, ou son parcours en Asie (Relation d’un voyage des Indes orientales, Paris, 1685). Louis-Auguste Bellanger de Lespinay (1645-1705), l’un des premiers français à a atteindre Pondichéry le 4 février 1673, a laissé d’importants mémoires sur l’expédition navale de l’amiral Blanquet de La Haye (1669-1674) publiés en 1895 (Mémoires... sur son voyage aux Indes orientales (1670-1675). À ces textes, s’ajoutent encore ceux plus célèbres de l’abbé de Choisy (Journal de Siam), les Mémoires du comte de Forbin (1656-1733), le Voyage du sieur Luillier aux Grandes Indes orientales (1705), le Journal de Claude Céberet du Boullay (1647-1702) publié en 1992 ou encore le journal d’un voyage en 1690 que l’écrivain Robert Challe (1659-1721) corrige pendant trente ans et qui est publié en 1721 sous le titre de Journal d’un voyage fait aux Indes Orientales. Autant d’œuvres et d’archives qui constituent le corpus des textes sur le “contact” entre la France et l’Inde dans lequel vient s’insérer ce Voyage des Indes Orientalles par l’aumônier du Faucon. Sa publication savante devra être un jour envisagée. Chacun de ces textes, à s manière, contribua à établir une sorte de modernité au récit indien au tournant de 1700, et à réduire l’écart entre l’Inde rêvée et l’Inde réelle.
pour le manuscrit du P. Tachard, cf. BNF, Ms. Fr. 19030, Relation d’un voyage dans l’Inde (1690-1699) -- Commission française du Guide des Sources de l’Histoire des Nations, Sources de l’Histoire de l'Asie et de l’Océanie dans les Archives et Bibliothèques françaises, Munich-Paris, 1981, vol III, pp. 43, 46, 236 -- Marie Ménard-Jacob, La Première Compagnie des Indes. Apprentissages, échecs et héritage 1664-1704, Rennes, 2016 -- J. Weber, Les Relations entre la France et l’Inde de 1673 à nos jours, Paris, 2002 et particulièrement l’article sur “La factorerie de Surate et les ports de l’Inde portugaise (1668-1178)” -- R. Bertrand, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), Paris, 2011
WEBOGRAPHIE : http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/series/pdf/Marine-B4.pdf -- Raphaël Vongsuravatana, “Guy Tachard ou la Marine française dans les Indes orientales (1684-1701)” : https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1994_num_13_2_1696 -- Mémoire des Hommes, projet de reconstitution virtuelle du fonds de la “Compagnie des Indes” : https://www.memoiredeshommes.defense.gouv.fr/territoires-expeditions/activites-commerciales/compagnies-des-indes