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HOUËL, Jean-Pierre

Voyage pittoresque des isles de Sicile, de Malte et de Lipari, Où l’on traite des Antiquités qui s’y trouvent encore ; des principaux Phénomènes que la Nature y offre ; du Costume des Habitans, & de quelques Usages

Paris, Imprimerie de Monsieur, 1782-1787

SUPERBE EXEMPLAIRE DU COMTE STROGANOFF, RELIÉ EN MAROQUIN BLEU ET FRAPPÉ DE SES ARMES.

UN DES PLUS BEAUX LIVRES ILLUSTRÉS SUR LA SICILE, MALTE ET LES ÎLES ÉOLIENNES.

UN MOMENT ESSENTIEL DANS LA CONSTITUTION DU MODÈLE NÉOCLASSIQUE ET DANS SON SUCCÈS EN RUSSIE.

L’ANTIQUITÉ À CIEL OUVERT, COMMENTÉE, DESSINÉE ET GRAVÉE PAR UN SEUL ET MÊME ARTISTE : LE PEINTRE JEAN-PIERRE HOUËL

ÉDITION ORIGINALE

44 livraisons reliées en 4 volumes in-folio (497 x 314 mm). 4 faux-titres, vignette gravée aux armes royales imprimées sur les pages de titre

COLLATION et ILLUSTRATION : (vol. 1) : VIII, 138 pp., 72 planches gravées et imprimées en bistre (numérotées I-LXXI ; planche VIII mal chiffrée IX) ; (vol. 2) : 2 ff.n.ch., 148 pp., planches numérotées LXXIII-CXLIV (dont une vue dépliante de Messine, la planche LXXIX) imprimées en bistre (planche CI mal chiffrée CII) ; (vol. 3) : 2 ff.n.ch., 126 pp., planches numérotées CXLV - CCIV imprimées en bistre ; (vol. 4) : 2 ff.n.ch., 124 pp., planches numérotées CCV-CCLXIV imprimées en bistre (les planches CCXLV-CCXLVI forment la carte de la Sicile en une seule planche dépliante), carte de Malte à planche CCLVII ; soit, en tout : 264 gravures originales de Jean-Pierre Houël, dessinées et imprimées par lui en bistre à l’aquatinte

CONTENU : le premier volume est consacré à Naples, à la Sicile occidentale, à Palerme, au temple de Ségeste, aux îles Lipari et Éoliennes ; le deuxième volume concerne la Sicile orientale, Messine, Taormina, Catane et l’Etna ; le troisième volume traite de Catane, Centorbi, Traïana, Mégare et Syracuse ; le quatrième volume oriente le voyage vers Ispica, Raguse et surtout Agrigente et sa côte, puis l’île de Malte pour les cinquante dernières pages

RELIURES VERS 1800 attribuables à Bozerian. Maroquin bleu à grain long, décor doré, armes au centre des plats, roulette à la grecque en encadrement, dos à nerfs, tranches dorées

PROVENANCE : comte Grigori Alexandrovitch Stroganoff (1770-1857 ; armes au centre des plats et cote manuscrite à l’angle des gardes : “2798 4 vols. 262 pl. au bistre”). Il constitua l’une des plus grandes collections de la Russie impériale, digne de celle des Tsars, dont une fastueuse bibliothèque de 22.000 volumes -- son petit-fils, le comte Grigori Alexandrovitch Stroganoff (1823-1878 ; ex-libris comme toujours superposé sur celui de son grand-père ; cachet de la bibliothèque impériale de Tomsk) donna la bibliothèque à l’Université de Tomsk en Sibérie. Les Stroganoff possédaient depuis le XVIIe siècle d’immenses intérêts dans cette région -- ventes des biens culturels russes par les Soviets, dans les années 1920-1930 -- cachet bleu sur une étiquette des douanes françaises datant des années 1950-1960 sur la première page de garde

CENSUS : un exemplaire en maroquin rouge de l’époque sans provenance s’est vendu à Paris le 11 septembre 2011 pour €53.000 ; un autre exemplaire en maroquin également sans aucune provenance s’est vendu €40.000 en Italie en 2017

Sur le plat supérieur du volume II, les armes ont été mal timbrées. Planche VI avec défaut de papier, planches CVIII, CLXXVI, CCXIX légèrement tachées

Le peintre et graveur Jean-Pierre Houël (1735-1813) s’adonna aux arts dès l’âge de quinze ans. Il étudia la gravure avec Jacques-Philippe Le Bas (1707-1783), la peinture avec Louis Le Mire (1738-1757) et Francesco Giuseppe Casanova (1727-1803, frère cadet de Giacomo Casanova, le célèbre écrivain).

Protégé par le duc de Choiseul, Houël reçoit une pension du Roi de 1769 à 1772 afin de poursuivre ses études à Rome et en Italie. Choiseul le recommande à l’ambassadeur de France à Rome, le marquis d’Aubeterre, par une lettre du 2 mai 1769 (Correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome, Paris, 1902, t. XII, p. 234, n° 6089). Le Cardinal de Bernis (1715-1794), autre protecteur de Houël et présent à Rome pour un conclave, insiste auprès du peintre Charles Natoire (1700-1777), alors Directeur de l’Académie de France à Rome, pour que le peintre bénéficie de certaines faveurs. Le 26 juillet 1769, Natoire écrit alors au marquis de Marigny à Paris (1727-1781), frère de Madame de Pompadour et directeur Général des Bâtiments du Roi, qu’il a proposé à Houël d’accompagner dans son Grand Tour le jeune comte Charles Philippe d’Havrincourt (1743-1781), fils du marquis Louis d’Havrincourt (1707-1767), ancien ambassadeur en Suède, et protégé de Choiseul : “j’ai fait rejaillir ce petit voyage au Sr Houel, attendu que celui-ci ne faisait que d’arriver et n’ayant commencé encore aucune étude” (p. 245, n° 6104). Dans ces jeux d’influences propres au mécénat de Cour, on voit ici se créer les conditions matérielles d’une découverte de l’Italie par un peintre. Elles sont à l’origine de l’ouvrage de Houël qui constitue un moment capital dans l’éclosion du néo-classicisme en Europe dont Marigny, d’ailleurs, fut l’un des plus importants promoteurs. Le peintre connaît peu après le succès. Il est agréé à l’Académie Royale en 1774 et exposera de multiples fois au Salon.

Le second séjour de Houël en Italie, celui de 1776, également financé par l’État, le conduisit cette fois à Naples, en Sicile, à Malte et à Lipari. De ce second voyage, l’artiste rapporta de nombreux dessins qui donneront lieu au livre. Il les grava lui-même et les accompagna d’un texte : “c’est le récit de ce second voyage que je présente aujourd’hui au public” (p. vi). Houël, artiste complet, était tout autant un minéraliste, un naturaliste qu’un architecte passionné. Ses gravures aux contre-jours saisissants offrent ainsi une vision renouvelée du monde méditerranéen : des arbres et des temples aux roches de basalte et aux minéraux étonnants.

La rare particularité du magnifique ouvrage de Houël est que l’artiste y occupe tous les rôles possibles. Il signe à la fois le texte, dessine et grave les illustrations selon le nouveau procédé des gravures en sépia, autant qu’il finance lui-même par souscription la publication d’un ouvrage qui n’est dédié à personne. Il s’agit donc ici à proprement parler de gravures originales. En ce sens, le Voyage pittoresque des isles de Sicile, s’il s’apparente au Voyage pittoresque ou description des royaumes de Naples et de Sicile de l’abbé de Saint-Non (1781-1786), n’en possède pas moins une personnalité propre et indéniable qui en fait sa qualité artistique : il est l’ouvrage d’un seul homme et non celui d’une équipe payée par un mécène.

L'impératrice de Russie Catherine II finança l’impression du livre en achetant les quelques cinq cents dessins originaux. Le Musée du Louvre conserve quarante-six gouaches originales du Voyage dont certaines ont été gravées comme celle du temple de Ségeste ou les ruines de Gela.

“Parti en mars 1776, Hoüel restera quatre ans multipliant les dessins et les descriptions, mais le Trésor royal lui demande de restituer la somme qui lui avait été avancée et il doit en compensation céder quarante-six des gouaches destinées à l'illustration de son ouvrage, obtenant cependant le droit de les copier. Grâce à l'entremise du baron Grimm, une autre partie de ses gouaches siciliennes sera vendue à l'impératrice Catherine II et se trouve conservée à l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. La comparaison entre les mêmes motifs dans les deux musées permet de comprendre la méthode de travail adoptée par Hoüel, comme dans le cas de la représentation du cratère du Stromboli : la première gouache, à l'Ermitage, ne présente que les détails précis des roches volcaniques et des fumerolles accompagnées de lave qui s'échappent de la bouche du volcan, tandis que celle du Louvre, gravée dans le volume I (planche LXXII), est enrichie par la présence des silhouettes de hardis voyageurs surpris par l'éruption qui donnent une dimension humaine à ce surprenant spectacle de la nature” (Musée du Louvre)

Les 264 planches à l'aquatinte (imprimées sur 263 feuilles) sont toutes imprimées en sépia ("tirées en bistre de manière à imiter les dessins", selon Cohen-De Ricci). Elles représentent des paysages, des scènes populaires, des costumes, des monuments et des ruines de l'époque classique : ces belles planches ont une valeur historique, car certains monuments ou bâtiments ont été détruits par les guerres ou par les tremblements de terre.

Cet exemplaire appartint au comte Grigori Alexandrovitch Stroganoff (1770-1857), homme d'État russe, historien de l'art, archéologue, collectionneur, philanthrope et gouverneur général de Moscou. Il acquit sans doute ce livre déjà relié au moment de son séjour à Paris durant la Révolution et fit apposer ses armes. Ce livre pleinement consacré aux ruines antiques de la Grande Grèce ne pouvait que convenir à l’esprit russe de ce temps, qui, en lutte contre l’idéologie de la Révolution française, chercha et trouva dans le néoclassicisme une alternative antimoderne.

"The core of the Stroganov family library consists of a collection that belonged to Baron Aleksandr Nikolaevich Stroganov (1740–1789). In 1819 the private library of the baron’s nephew, Aleksandr Sergeevich Stroganov (1771–1815), a writer in French and courtier in the court of Russian Emperor Alexander I, was added to the collection. The last owner of this library was Count Grigorii Aleksandrovich Stroganov (1770–1857), eldest son of Baron Aleksandr Nikolaevich. Count Grigorii Stroganov had received an excellent education and was the Russian ambassador to Spain, Sweden, and Turkey from 1804 to 1822. He was admired and respected by Russian higher society for his exceptional abilities and was known as a “man of honor.” Through his mother, Elizaveta Zagriazhskaia, he was second uncle to Natalia Nikolaevna Pushkina, wife of the famous Russian poet Aleksandr Pushkin, and was appointed a guardian of the Pushkin family after Pushkin’s death. He was also known to be the one whom Pushkin consulted before proceeding with the fatal duel with Baron Dantes in 1837. Over the course of his long life, G. A. Stroganov not only cared for the inherited books, but significantly added to the collection, making it one of the greatest book collections in Russia in the first half of the 19th century.

 

After the Stroganov books arrived in Tomsk in 1878, work began on unpacking and sorting them. V. M. Florinskii noted the significant number of rare books in the collection and ordered special display cases to showcase the most valuable among them. Five hundred eighty-four showcased items were included in a special catalogue, printed by the University in 1893.

The main source of information on the Stroganov collection is the first volume of a four volumes printed catalog of books that the Imperial Tomsk University published in 1889, which includes 7,523 entries totaling 22,626 volumes.

The majority of these books are in French, but there are also books in other Western European languages and very few in Russian, ranging from the 16th to the first half of the 19th centuries. Especially valuable is the European collection of graphic art and original paintings along with books published in France during the French Revolution. Count Grigorii Stroganov, together with his cousin, Count Pavel Stroganov (1772–1817) and his cousin’s tutor Charles-Gilbert Romme (1750–1795), a famous French mathematician and prominent figure in the history of the French Revolution, traveled to Europe in 1787–1789 on the brink of the Revolution. Grigorii Stroganov witnessed the beginning of the Revolution, and acquired books and periodical publications, which offer substantial coverage of this pivotal era in human history (...)

With the beginning of the Bolshevik Revolution and Civil War of 1917–1921, when many libraries of the Russian nobility were either nationalized, dispersed, or destroyed, the Stroganov collection was initially kept intact because of Tomsk’s remoteness. However, the revolution’s reverberations finally reached Tomsk University Library 10 years later in a most unexpected way.

As the young Soviet state was struggling to survive both politically and economically, on 23 January 1928, the Soviet government issued a special law “O merakh k usileniiu eksporta i realizatsii za granitsei predmetov stariny iiskusstva” [On measures for strengthening the export and sales of articles of art abroad]. The Soviet state needed money badly and one of the readily available sources to satisfy this need was to sell parts of the country’s cultural heritage. In the years between 1921 and 1933, the Soviet government launched an extensive campaign to identify and withdraw cultural treasures from museums and libraries nationwide for sale on the foreign art market for hard currency. At the beginning of this campaign, it was only museum artifacts: paintings, religious objects, antiques, etc., which were affected. A few years later, it was expanded to libraries as well. The inclusion of books and rare printed materials for sale abroad was reinforced by the “Narkompros RSFSR” [People’s Commissariat for Enlightenment] initiative to close some universities as “unnecessary” for the country. As a result, several major universities, such as those in Kiev, Odessa, and Kharkov, were closed, although they later reopened. Many others were reorganized and their libraries dispersed or relocated. The most valuable items from these library closings, as per Narkompros directive, were transferred to centrally located cultural institutions in Moscow and Leningrad. It was during such transfers that the most valuable material from these collections was removed (...)

In her article, “Books for Tractors,” Patricia Grimsted, a researcher from Harvard University, follows the sale of Russian imperial palace book collections from Pavlovsk and Tsarskoe Selo, paying special attention to the Stroganov family library. Grimsted’s article discusses the library belonging to Baron Aleksandr Sergeevich Stroganov (1733–1811), a Russian senator, president of Imperial Academy of Arts, and director of the Imperial Public Library. He inherited the Stroganov Palace located on Nevsky Prospekt in Saint Petersburg, completed its decoration, and contributed significantly to the palace’s art and book collections. He was a second uncle to count Grigorii Aleksandrovich Stroganov (1770–1857), whose library was donated to Tomsk University. The only son of Aleksandr Stroganov, Pavel Aleksandrovich Stroganov (1772–1817) was a statesman, Napoleonic War hero, and a friend of the crown prince, who later became Russian Emperor Alexander I. In his teens, Pavel, together with his second cousin, Grigorii, traveled to France during the outbreak of the French Revolution and became a member of the Jacobin Club. It was then that both Stroganovs acquired significant numbers of printed and graphic materials relating to the French Revolution.

During the export campaign of the 1920 and 1930s, the contents of the Stroganov Palace, which by then had become a part of the State Hermitage Museum, were also targeted by Antikvariat agents for sale abroad. As Grimsted points out in her article, books from the Stroganov Palace were listed in German and French auction catalogs in the 1930s. She provides a substantive bibliography of sources that help to recreate sale histories and to track down some of the items that were sold. However, due to the confusion of the two Stroganov families, some items in these catalogs might have been misattributed. For example, Joseph Baer’s catalog Bibliothek Carl Hirsch, Konstanz: Teile der Bibliotheken des Grafen Grigorij Alexandrowitsch Stroganoff (1770–1857) und der Eremitage in Leningrad u.a. (Frankfurt am Main, 1931) indicates on the title page that the owner of the books was count Grigorii Aleksandrovich Stroganov (1770–1857) when in fact the entire catalog included books from the Stroganov Palace library, and does not relate to count Grigorii Stroganov at all" (Laris Walsh).

BIBLIOGRAPHIE : 

J.-C. Brunet, Manuel du libraire III, 350 -- Cohen-de Ricci, Guide de l’amateur de livres à gravures du XVIIIe siècle, col. 500 qui ne cite qu’un seul exemplaire en maroquin -- Blackmer, 834 : "The plates were both designed and engraved by Houel himself, and illustrate scenes from daily life, and views, plans and antiquities. A very beautifully produced book" -- Mira, I, 480 -- Moncada Lo Giudice, 1106 : "Una delle più sontuose opere grafiche del '700 sull'Italia meridionale" -- Millard, French, n° 80 -- Les Stroganoff. Une dynastie de mécènes. Paris, Musée Carnvalet, 2002 -- Larisa Walsh, “The Stroganov Book Collection in the Context of Stalin’s Campaign to Sell Russian Cultural Treasures Abroad”, in Slavik & East European Information Resources, 2016, vol. 17 -- Pour des fers de Bozerian voir Culot, roulette 22 -- Hoüel. Voyage en Sicile. 1776-1779. Paris, Musée du Louvre, 1990

WEBOGRAPHIE : https://arts-graphiques.louvre.fr/detail/oeuvres/0/212982-Le-cratere-du-Stromboli